Takfir: l'immobilisme de la Justice traduit l'embarras du PJD
Le parquet se contente de l'ouverture d'une enquête pour "insulte à l'égard de certaines instances". Il n'y a donc pour le moment ni enquête ni poursuites pour incitation à la haine, incitation au meurtre et takfir.
Sur certains sujets populistes, le PJD se comporte comme un bison qui fonce tête baissée. Sur d’autres, comme une autruche qui cache sa tête dans le sable.
Depuis quelques jours, c’est la deuxième attitude qui prédomine. Le parti de la Lampe a été mis face à ses plus profondes contradictions par un cheikh salafiste peu connu dont les troupes se réduisent à quelques centaines d’adeptes.
Car ce qui étonne aujourd’hui, ce ne sont pas les bruyantes vociférations du cheikh. C’est le silence du PJD, titulaire de la primature, du portefeuille de la Justice et du plus grand nombre de sièges à la première chambre.
C’est sur ses propres terres, celles du gardien de l’islam, que le cheikh est venu le défier. La déclaration faite vendredi par le porte-parole du gouvernement traduit bien l’embarras du parti: «le parquet suit l’affaire de près». Bigre! Mais il fallait le dire plus tôt. On a eu peur. On a imaginé qu’il ne la suivait pas. Eh bien, pas du tout. Nous voilà rassurés. Le parquet qui relève d’un ministre PJD et pas n’importe lequel (Mostafa Ramid), suit l’affaire de près. Tous ceux qui ont des velléités takfiristes sont désormais prévenus: si vous mettez en ligne une vidéo qui excommunie une bande d’athées, de préférence intellectuels ou de gauche, voire de l’opposition, eh bien, le parquet suivra vos vidéos de près. Il n’y a pas meilleure dissuasion.
Certains comme l’auteur de ces lignes ont pensé bêtement que l’on pouvait actionner la justice. C’est un peu le rôle du parquet en quelque sorte. Bon, on s’est trompés.
Les faits. L’organisation des femmes ittihadies (organisation féminine de l’USFP) réunit son congrès et à cette occasion, les congressistes étudient une feuille de travail proposant d’ouvrir un débat au sujet de l’interdiction (et criminalisation) de la polygamie et du mariage des mineurs, ainsi que de l’égalité en matière d’héritage.
Driss Lachgar, premier secrétaire de l’USFP, soutient ces demandes, dans différents discours qu’il prononce.
Sophismes. Différents écrits sont publié ici et là, estimant qu’en matière d’héritage, comme pour la polygamie, la législation marocaine procède de commandements divins impérieux. Ce qui est discutable. Bien des penseurs, chercheurs et … théologiens pensent différemment. Pour eux, la charia à laquelle se réfèrent les salafistes est une construction humaine, postérieure au Message et à la mort du Messager, et qui s’est terminée par la clôture de l’Ijtihad (effort d’interprétation) et donc la condamnation de l’esprit critique et de la Raison.
Il suffit pour cela de voir qu’en matière d’héritage comme en matière de polygamie ou de statut personnel, chaque pays islamique dispose d’une législation spécifique.
Les sophismes sont des techniques de communication qui consistent par une fausse démonstration à aboutir à une manipulation. C’est ce qui a été fait ici.
Driss Lachgar a demandé un débat sur l’héritage et une criminalisation de la polygamie. L’héritage et la polygamie sont des commandements divins explicites. Driss Lachgar est donc un ennemi de Dieu et de son prophète.
C’est non seulement faux, mais c’est gravissime.
Takfir. C’est l’acte d’excommunier, de décréter que quelqu’un est mécréant ou apostat. C’est la bombe atomique des salafistes. C’est le chaînon sans lequel il n’y aurait pas de terrorisme au nom de la religion. Le takfir est une fatwa qui autorise à tuer. C’est au nom du takfir que les attentats sont commis.
Cheikh Abdelhamid Abou-Naïm. Il a excommunié plusieurs dizaines de milliers de Marocains, en une seule vidéo. Driss Lachgar, Abdallah Laroui, Ahmed Assid, les femmes ittihadies, l’USFP et… toute la gauche.
Ce que dit la loi. Driss Lachgar a estimé dans une déclaration à Médias 24 qu’il ne comptait pas poursuivre l’auteur des vidéos devant la justice et qu’il s’en remettait aux autorités. Les propos de Cheikh Abou-Naïm tombent sous le coup du code pénal et de la loi anti-terroriste.
Pourquoi le PJD ne bouge pas. La position du PJD n’a pas été exprimée d’une manière officielle. Son mutisme traduit son embarras.
Le ministère de la Justice non plus n’a pas actionné de poursuites via le parquet.
On aurait pu penser que le PJD, sans aller jusqu’à engager des poursuites à travers le inistère qu’il contrôle, publierait au moins une condamnation officielle des propos takfiristes. Eh bien pas du tout. Les rares prises de position sont indirectes. Par exemple, le quotidien Attajdid renvoie dos à dos le cheikh Abou-Naïm et Driss Lachgar, le premier pour takfir et le second pour ses propos inacceptables selon lui, car les dispositions dont l’USFP demande la révision sont présentés par Attajdid et le PJD généralement, comme des commandements divins.
Intervenant dans une émission de radio, le député PJD Abdessamad Al Idrissi a défendu une position qui reflète probablement les hésitations du PJD. Cette position consiste trouver le maximum de raisons de ne pas agir.
Selon le député, la Justice ne peut intervenir que s’il y a une action terroriste prouvée: soit qu’elle est réalisée, soit qu’elle a connu un début d’exécution. En quelque sorte, tant que Driss Lachgar est indemne, la Justice n’a pas à s’en mêler! Car, selon le distingué élu du peuple, il faut faire attention à ne pas mettre des innocents en prison, comme on l’a fait après le 16 ami 2003. Par contre, Driss Lachgar est au moins coupable d’avoir empiété sur les prérogatives des oulémas et d’avoir manqué de respect à la religion.
Driss Lachgar est accusé d’instrumentaliser le débat à des fins politiques. Ce qui est certainement vrai et tout à fait légitime. Cela passe comme ça en démocratie. Les acteurs politiques, avec bonne ou mauvaise foi, ont le droit et le devoir de débattre de tout projet de société censé refléter les intérêts de leurs électeurs.
Du côté du PJD, toute prise de position a un coût. Et la direction du parti ne semble pas prête à payer le moindre coût pour un débat qu’elle n’a pas recherché et qui profite au final à son adversaire de gauche.
Comme nous l’avons vu, ne pas agir comporte également un coût à payer. Ne pas agir, c’est montrer que l’on n’a pas intégré la notion d’Etat de droit et que l’on accepte les violations de la loi, certes au nom du divin.
Le PJD est reconnu et dirige le gouvernement, grâce à une constitution. Cette constitution doit être la référence suprême, c’est elle et à travers elle que la norme est définie. Le religieux, l’Islam ont parfaitement leur place dans le système, il suffit de lire la constitution pour s’en convaincre. Mais ils ont leur place à travers la constitution, pas au dessus d’elle. Concilier Etat de droit et charia salafiste est impossible, la démonstration en a été faite.
Le takfir est un défi pour ce PJD qui porte, comme tous les partis à référentiel religieux, un double langage qui s'adapte aux interlocuteurs. La contradiction est là. On dit que les mots sont performatifs, dont le takfir d’ailleurs. La position finale du PJD le sera également. Un long immobilisme devient de la complaisance et une longue complaisance est une forme de complicité!!
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