Récit. Le douar de Tigouliane au croisement du Covid-19 et de la sécheresse (4/4)
Le sociologue Mohamed Mahdi, spécialiste des problématiques rurales, a consacré un long récit estival au douar de Tigouliane, dont il est originaire. Dans ce quatrième et dernier épisode, il revient sur le parcours d’un habitant du douar qui ne l’a jamais quitté. Ce dernier raconte comment les paysans en arrivent désormais à nourrir leur agriculture, plutôt que de se voir nourris par leur agriculture. Une situation que la sécheresse et le changement climatique n’arrangent pas.
M., 67 ans, est maître maçon, dit M’3alam. Il a débuté par la maçonnerie traditionnelle, une technique de construction en pisé à l’aide d’un coffrage en bois, appelé « louh », et utilisant les matériaux locaux. Il est ensuite passé à la maçonnerie moderne, faisant appel au ciment, à l’acier et à la brique – des matériaux ramenés de l’extérieur, le maçon et la maçonnerie devant s’adapter au mouvement d’urbanisation du douar. Dans l’itinéraire professionnel de M. se lisent les changements affectant le style architectural du ''pays''.
L’agriculture ne nourrit plus le paysan ; c’est le paysan qui nourrit son agriculture
M. n’a jamais quitté Tigouliane. Notre entretien sur la situation de Tamazirt a très vite viré vers la farine subventionnée, distribuée aux familles des communes considérées comme pauvres. La population résidant dans le douar, classée comme nécessiteuse, compte beaucoup sur cette farine. Elle est distribuée par quota selon la circonscription électorale. Tigouliane reçoit mensuellement 46 sacs de 50 kg, une quantité très insuffisante pour servir tout le monde. Par conséquent, chaque famille n’a droit qu’à un sac de 50 kg tous les deux mois. Le sac de farine est payé 110 dirhams par les familles, dont 10 dirhams de transport, contre un prix réel de 160 dirhams. C’est une économie de 50 dirhams que personne ne refuse. Constat amer ! L’agriculture ne nourrit plus le paysan ; c’est le paysan qui nourrit son agriculture. J’ai demandé à M. le volume de sa production céréalière de cette année. Il me répond, avec un rire d’autodérision : ''A peine 16 abras (une unité de mesure locale qui équivaut à 14 kg) d’orge et 8 de blé dur.'' La réponse a piqué ma curiosité et forcé mon étonnement. Le travail de toute une saison pour produire juste un peu plus de trois quintaux. En argent et en arrondissant, cela revient à 1.920 dirhams pour les 24 abras produites, presque 5.5 dirhams le kg. En plus d’une production de paille estimée à 1.500 dirhams. Dans cette affaire, c’est la paille qui compte le plus pour M.
Pour produire ces trois quintaux, M. a dû dépenser 1.000 dirhams pour les labours ; 700 dirhams de semences ; 1.000 dirhams pour l’irrigation ; 1.500 dirhams les moissons ; 200 dirhams de battage. Depuis plus de quinze ans, cette opération est mécanisée. Des batteuses à point fixe ont remplacé le battage réalisé à l’aide des animaux, dans les aires à battre. D’ailleurs, les aires ont été transformées en parcelles plantées d’oliviers. Enfin, M. a dépensé 150 dirhams pour les femmes qui transportent graines et paille à la maison.
Les opérations d’épandage d’eau, dit Adounkal, de labour, d’irrigation et de moisson sont effectuées par M. Il est aidé, pour ce qui est de la moisson, par les membres de sa famille. Résultats étonnants, c’est le moins que l’on puisse dire ! Mais il y a pire. De nombreuses familles du douar ne dépassent pas les 3 à 4 abras. Les mieux lotis, comme M., atteignent les 20/25 abras maximum. Voilà qui est décourageant. Dans un passé assez récent, et lors des bonnes années, les récoltes atteignaient la centaine d’abras, soit 14 quintaux. J’ai posé la même question sur la production céréalière de sa famille au fils d’un retraité, ancien ouvrier en France, présent lors de cet entretien. Le résultat de leur ''campagne agricole'' est plus catastrophique encore ! Chiffres à l’appui : 1.000 dirhams pour les labours ; 700 dirhams de semences (1 quintal et demi) ; 1.000 dirhams pour l’irrigation ; 1.700 dirhams pour la moisson et 350 dirhams pour le battage mécanique.
Conserver ce peu de terres et d’eau que chacun possède
Le retraité s’est chargé de l’opération d’Adounkal. Le bilan : ''3 sacs de 70 kg chacun et un sac de paille.'' Cette famille, comme le reste des familles d’émigrés ou de toutes les familles non résidentes en permanence au douar, a recours à la prestation de service pour réaliser tous les travaux agricoles. Elle représente le prototype d’une catégorie de familles disposant de ressources extra-agricoles, comme les pensions de retraite et les revenus extra-exploitation des membres de la famille. Ces familles ne comptent pas sur les moyens agricoles du pays.
M. m’explique la situation actuelle de l’agriculture dans le douar : ''Les gens ne veulent plus travailler la terre. Et puis, il n’y a plus d’animaux de trait. Avec quoi veux-tu labourer, s’il n’y a plus d’animaux ? Il n’y a plus qu’une dizaine d’ânes et de mulets dans le douar.'' Un animal de trait, dit labhimt n’tassila, est cher à entretenir. ''Tout compte fait, vous ne gagnez rien ou très peu ! Mais qu’est-ce qui retient les gens ici ? – Il ne faut surtout pas compter. Ce qui nous retient ici ? C’est ''lablad'', ce peu de terres et d’eau que chacun possède. C’est un patrimoine des parents et des grands-parents, l’walidayn d’lajdoud.''
Il semble que continuer à travailler la terre malgré le peu de rentabilité ne soit pas un acte économique. C’est un acte qui s’explique par d’autres facteurs culturels. Une terre laissée en friche attire la honte sur son propriétaire. Le travail de la terre, même à perte, assure l’usage continu de celle-ci et de l’eau qui l’irrigue. Cultiver, c’est rappeler ses droits sur la terre et l’eau. On m’apprend que les droits d’eau sont réels tant qu’ils ne sont pas contestés par autrui.
Revenons au cas M. : parmi ses activités, il réalise des prestations de service agricole. Cette année, il a labouré pour trois familles ne disposant pas de bêtes de somme pour 13 jours de travail qui lui ont rapporté 1.500 dirhams. Cette année également, il s’est lancé dans le commerce du caroube (le fruit que donne le caroubier). Il a acheté la production sur pied d’un arbre à 1.500 dirhams, qu’il a vendu à 5.150 dirhams. A ce bénéfice, il faudrait ajouter la recette de sa propre production, qu’il a estimée à 3.420 dirhams. Dans cette opération économique, il faudrait comptabiliser le temps investi dans la surveillance des voleurs la nuit, le gaulage, le ramassage, le transport de la marchandise vers le souk. Au souk, des collecteurs prennent le relais pour acheminer la production vers les usines. Le caroubier continue à rapporter. Son cours a augmenté cette année. Le kilogramme s’est échangé entre 19/21 dirhams. C’est ce qui a encouragé les vols. Le vol a toujours existé, mais le prix intéressant l’a exacerbé.
Des activités que les jeunes filles délaissent
Et n’oublions pas que M. est maçon. C’est une activité qu’il exerce au petit bonheur la chance selon les opportunités offertes au douar et dans les douars voisins. Le secteur du bâtiment est animé par la diaspora et quelques chantiers lancés par les collectivités territoriales et sous-traités avec les maçons locaux. J’ai assisté à une petite transaction qui lui a rapporté 800 dirhams. Le travail consistait à nettoyer et évacuer un tas de débris provoqué par la construction d’une maison en dur. Aucun petit boulot n’est refusé, tant qu’il assure de quoi aller une ou deux fois au souk et ramener de quoi nourrir sa famille composée de 6 personnes.
M. élève une vache suitée. Chaque année, le veau ou la vêle vendu(e) lui rapporte, selon son âge et son état d’engraissement, entre 4.500 dirhams et 7.000 dirhams. En plus d’une quantité de beurre estimée à 7 ou 8 kg. Beurre transformé en Smen, Oudi, pour l’autoconsommation. Dans le douar, une dizaine de familles continue d’élever des vaches. Les jeunes filles se détournent de cette activité, ''absorbées par leur téléphone ou rivées devant l’écran des téléviseurs'', m’explique-t-on. Pour le lait et le petit lait, dit Agho, les familles s’approvisionnent à l’épicerie du douar ou directement auprès d’un camion de la Copag qui, périodiquement, fait le tour des douars pour proposer toutes sortes de produits laitiers. Quand on dispose du lait, plus besoin d’élever la vache. Autant occuper son temps à consulter ses sites favoris sur son téléphone ou à communiquer à travers les groupes WhatsApp. Elles continuent certes à aider dans les travaux ménagers et certaines activités agricoles. Certaines d’entre elles fréquentent le centre féminin où elles apprennent la couture et la broderie.
Quelle conclusion ?
Ce récit inquiété n’est qu’un survol de l’évolution des conditions sociales, économiques et environnementales qui caractérisent une communauté de montagne. Il n’en offre pas moins un aperçu alertant. Sans risquer de se tromper, l’évolution de Tigouliane pourrait être considérée comme l’archétype des changements et mutations en cours dans la commune Tafraouten, voire dans de nombreuses communes du versant sud du Haut-Atlas occidental.
Le récit a repéré quelques tendances d’évolution positives, et d’autres négatives. Ces dernières dévoilent certains effets pervers du développement, comme la route par exemple. Des recherches plus approfondies sont nécessaires pour affiner l’ensemble de ces données exploratoires et mieux les instruire.
La vie à Tigouliane suit son cours au milieu d’une multitude de contraintes. La communauté des résidents et des non-résidents parvient à s’arranger avec les contraintes économiques et sociales, en activant les mécanismes de solidarité communautaire. Tout se passe comme si la population résidente au douar était subventionnée par sa diaspora pour demeurer sur place. L’agriculture de montagne ne nourrit plus ses hommes et soulève la question de leur souveraineté alimentaire, à un moment où presque tous les aliments proviennent du marché. Il y a déprise certaine de l’agriculture. Le douar se transforme progressivement en un lieu de vie où certains s’accrochent et forcent la survie, comptant plus sur les revenus non agricoles générés par leur pluriactivité.
Mais les contraintes environnementales sont plus redoutables et paraissent même insurmontables. Avec la succession des années de sécheresse, les ressources en eau se rétrécissent comme peau de chagrin. Des signes, comme le changement climatique et la sécheresse persistante, font craindre l’avancée de la désertification. La population est dans l’expectative.
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