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SOCIETE

Récit. Le douar de Tigouliane au croisement du Covid-19 et de la sécheresse (3/4)

Le sociologue Mohamed Mahdi, spécialiste des problématiques rurales, a consacré un long récit estival au douar de Tigouliane, dont il est originaire. Dans ce troisième épisode, il s’épanche sur le volet humain de ce douar en brossant le portrait de l’un de ses habitants, revenu s’installer au douar après une expérience d’émigré dans des villes marocaines.

Récit. Le douar de Tigouliane au croisement du Covid-19 et de la sécheresse (3/4)
Mohamed Mahdi
Le 20 octobre 2020 à 14h47 | Modifié 11 avril 2021 à 2h48

Et si l’on disait un mot de l’élément humain. L’émigration vers les villes du Maroc des années 30 et 40, puis l’émigration de travail vers la France des années 60, et les autres mobilités qui ont suivi par la suite vers l’Espagne, l’Italie, ont vidé le pays de ses forces vives et ont inscrit Tigouliane très tôt dans l’ère de la globalisation.

Les effets de cette émigration sont actuellement visibles dans le paysage architectural, la monétarisation des rapports sociaux, les envois de fonds aux membres des familles et la formation d’une importante diaspora, constituée de la génération des pionniers et de celle de leur descendance, restés très attachés au ''pays''. A distance, la diaspora, surtout la nouvelle génération, joue un rôle primordial dans le maintien de la vitalité du douar. Des actions de solidarité collective sont entreprises dans divers domaines pour distribuer des paniers d’aliments de base, comme lors du dernier confinement, ou à travers la prise en charge du coût des opérations chirurgicales ou d’autres soins, le forage d’un puits et même la construction de maison pour les indigents.

L'aumône durable

L’application WhatsApp devient l’instrument de communication et de mobilisation de la diaspora du douar. Parmi cette diaspora émerge la figure du bienfaiteur, Al Mouhcine. Dans leur quête du salut et de la félicité éternelle, des personnes aisées cherchent à réaliser de bonnes actions. En islam, l’aumône durable, Sadaqa Jaria, figure en bonne place parmi les bonnes actions recommandées. La contribution du Mouhcine aux actions de solidarité collectives, de plus en plus sollicitée, est très importante.

L’élément humain du douar est constitué de ceux qui demeurent sur place et qui veillent au grain. Parmi eux figurent les anciens, gardiens du patrimoine matériel et immatériel et de la tradition, mais ils sont en train de disparaître, emportant avec eux savoir et savoir-faire et d’importantes bribes de la mémoire du ''pays''. Ce sont là des pertes d’une valeur inestimable. La question de la transmission de l’héritage cognitif des anciens est un grand défi.

Et pourtant, la vie continue malgré tout, comme si de rien n’était. C’est grâce à l’état d’esprit de la population qui reste à pénétrer et à comprendre, ce qui demande un travail de recherche plus poussé. Faute de pouvoir en livrer les mystères, ce récit en propose quelques clés de lecture.

Pourquoi ''mal partir'' si l’on peut ''mieux rester'' ?

Je me suis posé la question de savoir comment on entretient l’espoir ou, autrement dit, comment on s’arrange avec le désespoir. Qu’est-ce qui retient les gens dans ces milieux naturellement et socialement contraignants ? Je me suis entretenu avec deux personnes sur la situation sommairement décrite, prévalant au douar. J’ai choisi deux personnes qui résident et vivent dans le douar et qui dépendent des moyens d’existence exclusivement locales. Le premier est revenu s’installer au douar après une expérience d’émigré dans des villes marocaines. Le second, dont l’histoire sera racontée dans le prochain épisode, n’a jamais quitté le douar.

H. est né en 1957. Il n’avait que 4 ou 5 ans quand Félix Mora recrutait les jeunes du douar pour les charbonnages de France. Il ne fera pas partie de cette vague de migration qui a fortement marqué l’histoire du douar. La plupart des émigrés en France (puis en Belgique et en Hollande) sont actuellement retraités. Ils se sont réinstallés à la fois au douar et à Taroudant. D’autres sont décédés, léguant à leur épouse une partie de leur pension de retraite. Les retraités et les épouses des retraités constituent une catégorie privilégiée de la population du douar et est à l’origine d’une économie résidentielle rudimentaire.

H. suivra une voie toute autre. En 1976, il tente sa chance dans le Gharb. C’est l’appellation donnée localement à tout le Nord du Maroc. Il travaille dans le bâtiment à Casablanca puis à Marrakech. En 1988, il décide de s’installer au douar. La raison : ''Je veux que les moyens de subsistance viennent à moi, au lieu d’aller les chercher.'' H. a fait le choix de rester chez lui parce qu’il a foi en les ressources du bled. Cet homme de 63 ans fait partie de cette catégorie de la population, de plus en plus rare, dont les chefs de famille comptent exclusivement sur les ressources du ''pays'' pour entretenir leur famille. Depuis son installation au douar, il a investi l’argent gagné dans le Gharb dans l’achat de dix têtes d’ovins et de caprins qu’il a su fructifier. En 1999, son troupeau a atteint, au bout de dix ans, les 100 têtes. H. est l’un des derniers éleveurs à avoir pratiqué la transhumance sur la haute montagne dans le lieu-dit Wawiyis où ses fils conduisaient le troupeau en été, pour un séjour de deux à trois mois. Mais l’élevage des petits ruminants a été abandonné en 2001 : les fils ont grandi, se sont mariés et, par conséquent, se sont détournés de la fonction de berger. Parallèlement à l’élevage des petits ruminants, H. élevait deux ou trois vaches, ce qui était considérable à l’époque. Les ressources en herbe, en eau et en main d’œuvre familiale le permettaient.

H. est bucheron de son état depuis les années 80, même du temps où il travaillait dans le Gharb. Il profitait de ses retours périodiques au ''pays'' pour générer quelques revenus du commerce du bois. A cette époque, H. comptait sur l’appui de son grand père, décédé en 1991. L’activité lui rapportait 60 dirhams le chargement d’un Ch’wari de bois. C’est ce double panier en doum placé par-dessus le bât sur le dos du mulet qui sert à porter de lourds fardeaux.

Pour gagner les 60 dirhams, H. devait travailler 5 heures, dont 3 heures de route pour atteindre la forêt de chêne vert située en haute montagne. Une heure et demie est requise pour couper le bois et remplir un Ch’wari de 150 à 200 kg. Pour aller chercher le bois, H. quitte la maison à 4 heures du matin. Selon la demande, il peut effectuer jusqu’à 5 aller-retour par semaine. Il a cessé cette activité en 2008.

Concernant les raisons de cet abandon, H. me répond : le développement ou le progrès. Les gens utilisent le gaz butane ou l’électricité. La commune est raccordée au réseau national depuis une douzaine d’années et la route goudronnée reliant la commune à Taroudant facilite l’approvisionnement en gaz butane. Après ce récit, j’ai engagé la discussion au sujet de l’agriculture.

- Tu continues à faire un peu d’agriculture, Tafallaht ?

- Très peu...

- Une agriculture vivrière, maâ’achia ?

- Même pas, tout vient maintenant du souk.

Effectivement, l’activité agricole est en baisse chez H., comme l’indique l’abandon complet des petits ruminants et la réduction du nombre de tête de bovins. Pour les cultures, H. a cultivé, cette année, l’équivalent d’un hectare et demi d’orge et a récolté 45 abras (une unité de mesure locale qui équivaut à 14 kg), soit 3 quintaux. C’est tout juste la moitié de la quantité nécessaire pour nourrir son mulet. La ration quotidienne pour nourrir un mulet se compose de 3.5 kg d’orge et d’un panier de paille de 3 kg.

H. ne peut se passer du mulet, indispensable pour les labours et pour diverses prestations de services rendues au profit d’autrui.

Jusqu’au milieu des années 2000, H. produisait jusqu’à 100 à 115 abras (7 à 8 quintaux). La pluviométrie était favorable et les paysans cultivaient les parties bour de leur finage. La pluie se faisant rare depuis, le bour n’est plus cultivé et les récoltes s’en sont ressenties. L’orge fait de moins en moins partie des aliments consommés par les humains. Le pain d’orge a complétement disparu. La farine d’orge est encore utilisée, par certains, pour les bouillis ou, plus rare encore, comme la semoule. Les familles préfèrent de la farine achetée, ce qui les rend plus dépendants du marché.

Dans l’intersaison, en automne et en été, H. cultive une variété importante de légumes. En été, les aubergines, la courge, la tomate, la pomme de terre et en automne, les navets et les carottes. Les navets étaient par le passé séchés et conservés sous forme de navets séchés. Des légumineuses, comme les lentilles et la fève, sont cultivées, ainsi que cette oléagineuse ''gourmet'' qu’est le lin.

Le potager assurait à la famille une certaine autonomie en légumes et légumineuses de 3 à 4 mois. Mais avec la rareté de l’eau, et plus particulièrement cette année, les productions ont beaucoup baissé. De son séjour de dix ans au Gharb, H. a ramené un savoir-faire en bâtiment et un penchant pour le commerce. Bien qu’exercée occasionnellement, la maçonnerie a des incidences positives sur ses revenus. H. s’est également engagé dans le commerce du caroube (le fruit que donne le caroubier) depuis plusieurs années déjà. Il achète le caroube sur pied et le revend aux grossistes. Ces dernières années, ce commerce est devenu très lucratif vu le prix au kg (entre 19 et 21 dirhams). Cette année, l’activité lui a rapporté quelques 15.000 dirhams. C’est énorme par rapport à l’échelle de l’économie locale.

>> Lire aussi :

Récit. Le douar de Tigouliane au croisement du Covid-19 et de la sécheresse (1/4)

Récit. Le douar de Tigouliane au croisement du Covid-19 et de la sécheresse (2/4)

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Tags : tigouliane
Mohamed Mahdi
Le 20 octobre 2020 à 14h47

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