Récit. Le douar de Tigouliane au croisement du Covid-19 et de la sécheresse (1/4)

Le sociologue Mohamed Mahdi, spécialiste des problématiques rurales, a consacré un long récit estival au douar de Tigouliane, dont il est originaire. Dans ce premier épisode, il s’épanche sur la baisse drastique des sources collectives qui permettent d’irriguer les terres de culture, mais aussi sur les alternatives auxquelles ont recours les habitants des 150 maisons réparties dans ce douar, le tout en plein contexte d’épidémie de Covid-19.

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Récit. Le douar de Tigouliane au croisement du Covid-19 et de la sécheresse (1/4)

Le 15 octobre 2020 à 15:03

Modifié le 20 octobre 2020 à 15:51

Les collègues enseignants, étudiants et les ami.e.s qui ont connu Tigouliane seront peut-être déçu.e.s par ce récit. Celles et ceux qui ont aimé Tigouliane en hiver ne vont forcément pas l’adorer tel qu’il m’est apparu cet été. De Tigouliane vous avez gardé certaines images instantanées. Je les mettrai en boucle, j’en ajouterai d’autres, pour vous raconter le film.

J’ai séjourné du 14 au 21 août 2020 à Tigouliane. J’ai été très affecté par l’état de délabrement dans lequel se trouve le ''pays'' (dans le sens de tamazighrt) : un environnement naturel consternant et un climat social délétère. Croyez bien en l’immensité de ma joie de vous savoir ravis de votre séjour à Tigouliane. Mais sachez que derrière le sourire affiché par les femmes et les hommes de Tigouliane, sourire qui vous a tant émerveillé, se cachent des natures résignées à leur sort et acceptant la fatalité. Au passage, ce que je dis de Tigouliane est, toute proportion gardée, valable pour le reste des douars de la commune et des communes voisines de cette partie du versant sud du Haut Atlas occidental.

Mohamed Mahdi

L’expression usitée ''Ghayda Youmar Rabbi'' (''ce que Dieu a ordonné'') résume l’état d’esprit des gens. Et c’est de cet état d’esprit, enchâssé dans un faisceau de contraintes et d’espoir, dont je vais parler. Nous sommes donc en plein milieu du mois d’août d’une année particulièrement sèche. Il faut bien le préciser : de tels milieux sociaux et naturels ne sont mieux compris et appréciés que lorsqu’ils sont considérés dans leurs variations saisonnières, comme dirait Marcel Mauss, et selon que les années de visite et d’observation sont bonnes ou mauvaises.

Autre précision : la population, éprouvée par plusieurs mois de confinement à cause de la pandémie de Covid-19 et des mesures sanitaires, a fêté une Tafaska inédite (nom amazigh de l’Aid Al Adha), sans bilmawn, du nom de ces jeunes recouverts de peaux et jouant le rôle principal dans les réjouissances collectives qui célèbrent l’Aid Al Adha, ni Ahwach (danse).

Le débit des sources collectives diminue drastiquement

La sécheresse qui s’est abattue sur le ''pays'' depuis 2013 s’est fortement aggravée, gagnant même en intensité. La pluviométrie est des plus insignifiantes cette année. Dois-je rappeler qu’en termes de pluie, la nature est peu clémente en montagne : soit que la pluie se fasse rare, soit qu’elle s’abatte en déluge provoquant d’énormes dégâts. Mais la population ne perd jamais espoir. Elle reste à l’affût de la miséricorde divine, R’hamat n’Rabbi, c’est-à-dire du retour des années pluvieuses, même si l’attente pourrait durer.

D’une année à l’autre, le débit des sources collectives servant à l’irrigation des terres de culture diminue drastiquement. L’une d’elle, appelée ''la source de la chèvre'' (''L’ain n’taghat''), a même tari depuis trois ans. L’eau des autres sources est collectée dans un bassin collectif, Ifri, avant qu’elle ne soit répartie entre les ayant-droits selon des tours précis. Depuis plus d’une dizaine d’années, le bassin de collecte ne se remplit qu’à moitié de sa capacité. Les pertes d’eaux sont énormes et les répercussions sur l’activité agricole le sont davantage.

Cette année, très peu de terres sont emblavées de maïs. Le peu d’eau disponible est réservée à l’irrigation de deux ou trois parcelles, par famille, les plus proches des habitations. De leur côté, les arbres souffrent atrocement de la pénurie d’eau. Les quelques olives que l’on entrevoit suspendues aux branches sont rabougries. Les oliviers, plantés récemment, dans le cadre du Plan Maroc Vert (PMV), peinent à se conserver à défaut de produire. L’agriculture de montagne se meut en jardinage. Ce changement indique un processus de « dépaysanisation » par impossibilité à travailler la terre. L’espoir mis dans ce projet de plantation de quelques 20.000 pieds commence à être déçu, à moins que survienne le miracle d’une succession de quelques bonnes années pluvieuses.

Petites débrouillardises

Des initiatives émergent, par-ci, par-là, pour contourner ces difficultés. Certains habitants du douar ont aménagé de petits bassins ou réservoirs qu’ils alimentent à partir de leur tour d’eau et les utilisent pour irriguer les vergers d’oliviers fraîchement installés parfois sur des terrasses nouvellement aménagées. Voilà qui change de fond en comble les règles d’usage de l’eau et les met au goût du temps.

Nous avions vu dans ces petites innovations des exemples d’initiatives d’adaptation de l’agriculture africaine au changement climatique. L’espoir que nous avions mis en ces plantations d’oliviers demeure permis. Le stress hydrique menace d’assécher les arbres. Quelques noyers résistent encore, profitant de leur emplacement sur la trajectoire des séguia-s mais, de façon générale, le noyer est en perte de vitesse. Nous avions cru que l’olivier allait prendre sa place, mais c’était sans compter l’avènement brusque de ces années de sécheresse, hélas !

Le pari n’est pas du tout gagné. Mais gardons et partageons l’optimisme de la population qui continue à croire en un avenir meilleur. Seul le caroubier, arbre résistant, brave les températures et continue miraculeusement de produire. Cette année, le moment de son gaulage a coïncidé avec une ''surpopulation'' conjoncturelle du douar, causée par le retour de plusieurs familles et surtout de nombreux jeunes résidant dans diverses villes et qui se sont repliés dans le douar au moment du confinement au mois de mars 2020. Après le gaulage, des gousses restées sur les arbres, des pertes post-récolte comme diraient les agronomes, sont prises d’assaut par cette jeunesse désœuvrée et donne lieu à une frénétique activité de glanage (artlassane, en tamazighrt). Les téméraires parmi les jeunes de retour au douar se sont, à l’occasion, convertis en glaneurs. Toutefois, les menues recettes gagnées par cette activité saisonnière, tolérée par la tradition agraire locale, n’ont pas suffi à couvrir les nouveaux besoins ''ramenés'' de la ville.

Très vite, le glanage s’est développé en larcins, puis en vols organisés la nuit. Personne n’y peut rien. La communauté se rattrape, même si un peu tard, en réhabilitant l’institution d’Azzain. Ce terme désigne les personnes chargées de constater et sanctionner toute infraction et atteinte portées aux biens privés et publics. La nouveauté est que l’acte qui les mandate porte désormais le sceau des autorités.

Comme un malheur ne vient jamais seul, la cochenille cactus a, en moins d’un an, complètement décimé le figuier de barbarie. Quelques raquettes régénèrent mais sont vites rattrapés par l’insecte. Désormais, la population sera privée de ce délicieux fruit abondamment consommé en été et même séché et conservé. La disparition du cactus raquette, que l’on appelle ''Oubbach'', nous rappelle cruellement ses multifonctions et usages. Oubbach contribue à la beauté de ces paysages en terrasse verdoyants, l’une des plus belles singularités de la montagne. Les raquettes sont utilisées comme aliment d’appoint pour les animaux. Jadis, les femmes en extrayaient la pulpe qu’elles utilisaient comme shampoing et qui donnaient une éclatante brillance à leurs cheveux, désormais dissimulés sous de lourds foulards.

La disparition du cactus le sera à jamais si rien n’est entrepris pour planter des espèces résistantes. L’ensemble de ces signes, et d’autres encore, sont très visibles dans un paysage de désolation annonciateur d’une avancée de la désertification, accélérée par les changements climatiques en cours. Désespérant !

De nombreuses petites sources appartenant aux lignages du douar, utilisées pour les usages domestiques, ont tari. Seule note positive : la population ne souffre pas de la soif grâce au réseau d’adduction d’eau potable, mis en place depuis un an, par l’Association de développement du douar, avec l’appui et l’accompagnement de l’association Targa-Aide. Ça aurait été la catastrophe, par ces temps de sécheresse et de déferlement d’une population nombreuse à cause du Covid-19 qui met la pression sur la demande en eau, si le réseau d’adduction d’eau, qui a permis le branchement de tous les foyers, désormais régulièrement servis d’une eau de très bonne qualité et bon marché, n’avait pas été construit à temps.

>> Lire aussi : Récit. Le douar de Tigouliane au croisement du Covid-19 et de la sécheresse (2/4)

>> Lire aussi : Récit. Le douar de Tigouliane au croisement du Covid-19 et de la sécheresse (3/4)

Récit. Le douar de Tigouliane au croisement du Covid-19 et de la sécheresse (1/4)

Le 15 octobre 2020 à15:09

Modifié le 20 octobre 2020 à 15:51

Le sociologue Mohamed Mahdi, spécialiste des problématiques rurales, a consacré un long récit estival au douar de Tigouliane, dont il est originaire. Dans ce premier épisode, il s’épanche sur la baisse drastique des sources collectives qui permettent d’irriguer les terres de culture, mais aussi sur les alternatives auxquelles ont recours les habitants des 150 maisons réparties dans ce douar, le tout en plein contexte d’épidémie de Covid-19.

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Les collègues enseignants, étudiants et les ami.e.s qui ont connu Tigouliane seront peut-être déçu.e.s par ce récit. Celles et ceux qui ont aimé Tigouliane en hiver ne vont forcément pas l’adorer tel qu’il m’est apparu cet été. De Tigouliane vous avez gardé certaines images instantanées. Je les mettrai en boucle, j’en ajouterai d’autres, pour vous raconter le film.

J’ai séjourné du 14 au 21 août 2020 à Tigouliane. J’ai été très affecté par l’état de délabrement dans lequel se trouve le ''pays'' (dans le sens de tamazighrt) : un environnement naturel consternant et un climat social délétère. Croyez bien en l’immensité de ma joie de vous savoir ravis de votre séjour à Tigouliane. Mais sachez que derrière le sourire affiché par les femmes et les hommes de Tigouliane, sourire qui vous a tant émerveillé, se cachent des natures résignées à leur sort et acceptant la fatalité. Au passage, ce que je dis de Tigouliane est, toute proportion gardée, valable pour le reste des douars de la commune et des communes voisines de cette partie du versant sud du Haut Atlas occidental.

Mohamed Mahdi

L’expression usitée ''Ghayda Youmar Rabbi'' (''ce que Dieu a ordonné'') résume l’état d’esprit des gens. Et c’est de cet état d’esprit, enchâssé dans un faisceau de contraintes et d’espoir, dont je vais parler. Nous sommes donc en plein milieu du mois d’août d’une année particulièrement sèche. Il faut bien le préciser : de tels milieux sociaux et naturels ne sont mieux compris et appréciés que lorsqu’ils sont considérés dans leurs variations saisonnières, comme dirait Marcel Mauss, et selon que les années de visite et d’observation sont bonnes ou mauvaises.

Autre précision : la population, éprouvée par plusieurs mois de confinement à cause de la pandémie de Covid-19 et des mesures sanitaires, a fêté une Tafaska inédite (nom amazigh de l’Aid Al Adha), sans bilmawn, du nom de ces jeunes recouverts de peaux et jouant le rôle principal dans les réjouissances collectives qui célèbrent l’Aid Al Adha, ni Ahwach (danse).

Le débit des sources collectives diminue drastiquement

La sécheresse qui s’est abattue sur le ''pays'' depuis 2013 s’est fortement aggravée, gagnant même en intensité. La pluviométrie est des plus insignifiantes cette année. Dois-je rappeler qu’en termes de pluie, la nature est peu clémente en montagne : soit que la pluie se fasse rare, soit qu’elle s’abatte en déluge provoquant d’énormes dégâts. Mais la population ne perd jamais espoir. Elle reste à l’affût de la miséricorde divine, R’hamat n’Rabbi, c’est-à-dire du retour des années pluvieuses, même si l’attente pourrait durer.

D’une année à l’autre, le débit des sources collectives servant à l’irrigation des terres de culture diminue drastiquement. L’une d’elle, appelée ''la source de la chèvre'' (''L’ain n’taghat''), a même tari depuis trois ans. L’eau des autres sources est collectée dans un bassin collectif, Ifri, avant qu’elle ne soit répartie entre les ayant-droits selon des tours précis. Depuis plus d’une dizaine d’années, le bassin de collecte ne se remplit qu’à moitié de sa capacité. Les pertes d’eaux sont énormes et les répercussions sur l’activité agricole le sont davantage.

Cette année, très peu de terres sont emblavées de maïs. Le peu d’eau disponible est réservée à l’irrigation de deux ou trois parcelles, par famille, les plus proches des habitations. De leur côté, les arbres souffrent atrocement de la pénurie d’eau. Les quelques olives que l’on entrevoit suspendues aux branches sont rabougries. Les oliviers, plantés récemment, dans le cadre du Plan Maroc Vert (PMV), peinent à se conserver à défaut de produire. L’agriculture de montagne se meut en jardinage. Ce changement indique un processus de « dépaysanisation » par impossibilité à travailler la terre. L’espoir mis dans ce projet de plantation de quelques 20.000 pieds commence à être déçu, à moins que survienne le miracle d’une succession de quelques bonnes années pluvieuses.

Petites débrouillardises

Des initiatives émergent, par-ci, par-là, pour contourner ces difficultés. Certains habitants du douar ont aménagé de petits bassins ou réservoirs qu’ils alimentent à partir de leur tour d’eau et les utilisent pour irriguer les vergers d’oliviers fraîchement installés parfois sur des terrasses nouvellement aménagées. Voilà qui change de fond en comble les règles d’usage de l’eau et les met au goût du temps.

Nous avions vu dans ces petites innovations des exemples d’initiatives d’adaptation de l’agriculture africaine au changement climatique. L’espoir que nous avions mis en ces plantations d’oliviers demeure permis. Le stress hydrique menace d’assécher les arbres. Quelques noyers résistent encore, profitant de leur emplacement sur la trajectoire des séguia-s mais, de façon générale, le noyer est en perte de vitesse. Nous avions cru que l’olivier allait prendre sa place, mais c’était sans compter l’avènement brusque de ces années de sécheresse, hélas !

Le pari n’est pas du tout gagné. Mais gardons et partageons l’optimisme de la population qui continue à croire en un avenir meilleur. Seul le caroubier, arbre résistant, brave les températures et continue miraculeusement de produire. Cette année, le moment de son gaulage a coïncidé avec une ''surpopulation'' conjoncturelle du douar, causée par le retour de plusieurs familles et surtout de nombreux jeunes résidant dans diverses villes et qui se sont repliés dans le douar au moment du confinement au mois de mars 2020. Après le gaulage, des gousses restées sur les arbres, des pertes post-récolte comme diraient les agronomes, sont prises d’assaut par cette jeunesse désœuvrée et donne lieu à une frénétique activité de glanage (artlassane, en tamazighrt). Les téméraires parmi les jeunes de retour au douar se sont, à l’occasion, convertis en glaneurs. Toutefois, les menues recettes gagnées par cette activité saisonnière, tolérée par la tradition agraire locale, n’ont pas suffi à couvrir les nouveaux besoins ''ramenés'' de la ville.

Très vite, le glanage s’est développé en larcins, puis en vols organisés la nuit. Personne n’y peut rien. La communauté se rattrape, même si un peu tard, en réhabilitant l’institution d’Azzain. Ce terme désigne les personnes chargées de constater et sanctionner toute infraction et atteinte portées aux biens privés et publics. La nouveauté est que l’acte qui les mandate porte désormais le sceau des autorités.

Comme un malheur ne vient jamais seul, la cochenille cactus a, en moins d’un an, complètement décimé le figuier de barbarie. Quelques raquettes régénèrent mais sont vites rattrapés par l’insecte. Désormais, la population sera privée de ce délicieux fruit abondamment consommé en été et même séché et conservé. La disparition du cactus raquette, que l’on appelle ''Oubbach'', nous rappelle cruellement ses multifonctions et usages. Oubbach contribue à la beauté de ces paysages en terrasse verdoyants, l’une des plus belles singularités de la montagne. Les raquettes sont utilisées comme aliment d’appoint pour les animaux. Jadis, les femmes en extrayaient la pulpe qu’elles utilisaient comme shampoing et qui donnaient une éclatante brillance à leurs cheveux, désormais dissimulés sous de lourds foulards.

La disparition du cactus le sera à jamais si rien n’est entrepris pour planter des espèces résistantes. L’ensemble de ces signes, et d’autres encore, sont très visibles dans un paysage de désolation annonciateur d’une avancée de la désertification, accélérée par les changements climatiques en cours. Désespérant !

De nombreuses petites sources appartenant aux lignages du douar, utilisées pour les usages domestiques, ont tari. Seule note positive : la population ne souffre pas de la soif grâce au réseau d’adduction d’eau potable, mis en place depuis un an, par l’Association de développement du douar, avec l’appui et l’accompagnement de l’association Targa-Aide. Ça aurait été la catastrophe, par ces temps de sécheresse et de déferlement d’une population nombreuse à cause du Covid-19 qui met la pression sur la demande en eau, si le réseau d’adduction d’eau, qui a permis le branchement de tous les foyers, désormais régulièrement servis d’une eau de très bonne qualité et bon marché, n’avait pas été construit à temps.

>> Lire aussi : Récit. Le douar de Tigouliane au croisement du Covid-19 et de la sécheresse (2/4)

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