Vers où mènent-ils le Sénégal ?
Le système politique pensé et mis en œuvre par l’ancien président du Sénégal Léopold Sédar Senghor a permis à ce pays d’être pendant longtemps un havre de paix, et l’exception démocratique dans l’ouest-africain. A ce jour, ce régime politique qui a démontré sa résilience interroge sur son avenir après le récent divorce entre le président Diomaye Faye et l’ancien Premier ministre Ousmane Sonko.
Hier frères d’armes, aujourd’hui rivaux politiques, ils jouent tous les deux, non seulement leur avenir politique, mais pire, celui du Sénégal. Pour préserver et pérenniser les institutions du pays, ces deux dirigeants n’ont d'autre choix que d’éviter la démagogie, les promesses irréalisables et l’instrumentalisation des frustrations populaires.
Faye comme Sonko sont certainement conscients qu’en quittant le pouvoir en pleine gloire, et de son plein gré, en décembre 1980, Senghor a légué aux Sénégalais un pays stable, dans un environnement régional qui l’était moins. Il avait entre-temps préparé son dauphin Abdou Diouf pour diriger le pays jusqu’à l’année 2000.
Après quarante ans de règne sans partage du Parti socialiste, le tour était venu pour l’opposant Abdoulaye Wade, chef du Parti démocratique sénégalais, qui prendra la relève jusqu’en 2012. Lui aussi cèdera le pouvoir, sans accrocs, après sa défaite face à Macky Sall de l’Alliance pour la République, qui dirigea le pays à son tour jusqu’aux élections de mars 2024. Celles-ci donneront Bassirou Diomaye Faye vainqueur au nom du parti Patriotes africains pour le travail, l’éthique et la fraternité, communément appelé Pastef.
Tous les présidents sénégalais venus après Senghor ont été tentés de se maintenir au pouvoir au-delà de la limite que leur accorde la loi fondamentale. Mais c’est sous Wade et Sall principalement que ce désir ardent s’est manifesté le plus, alors que la constitution stipule un seul renouvellement. Cela a alimenté inutilement des tensions politiques et sociales dont le pays pouvait se passer.
Cependant, c’est lors des derniers mois de la présidence de Sall que le pays a failli basculer dans les tumultes de l’instabilité, à cause de la volonté du président de briguer un mandat supplémentaire. Des manifestations violentes ont duré de 2021 à 2023, avec leur lot de morts, de blessés et de personnes emprisonnées. Ce n’est qu’en juillet 2023 que Sall a renoncé définitivement à se présenter pour un troisième mandat, ouvrant ainsi la voie aux élections de mars 2024.
Une cohabitation explosive
C’est Sall lui-même qui autorise en 2014 le parti Pastef à exercer ses activités politiques, et l’a même aidé à le rendre populaire par son désir de se maintenir au pouvoir. Dès sa naissance, ce mouvement politique s’est positionné contre la politique du président. Son chef Sonko s’est montré très critique à l’égard de la politique que mène Sall sur les plans interne et international. Il l’accuse alors de dérives autoritaires et de corruption à propos des contrats pétroliers et gaziers. Il lui reproche aussi ses grands projets structurants peu créateurs d’emplois, alors que la jeunesse fait face à un chômage rampant.
Ce discours contestataire, dans un pays qui souffre d’inégalités, a fini par convaincre les Sénégalais d’adhérer massivement à ce parti, et d’être sous le charme de ce grand tribun qu’est Sonko.
Pourtant le gouvernement sénégalais sous la présidence de Sall n’a pas totalement démérité. Il a mené des grandes réalisations durant deux mandats, dans une conjoncture internationale particulièrement difficile. Mais à force de tenir un discours virulent, Sonko est devenu l’opposant attitré face à Sall. A partir de 2021, il est l’objet d’accusations de viols, et de diffamation contre un membre du gouvernement. La justice le condamnera par la suite, ce qui l’élimine de facto de se présenter aux élections. Entre temps, le Pastef est dissout pour appel à l’insurrection, et n’est réhabilité qu’à la veille des élections de mars 2024. Toutes ces tentatives pour l’éliminer politiquement l’ont, à l’opposé, rendu plus populaire aux yeux des Sénégalais.
Condamné par la justice, Sonko délègue alors tous les pouvoirs à son adjoint Diomaye Faye pour être le candidat du Pastef aux élections présidentielles de mars 2024. Ce dernier obtient 54,28% des suffrages contre 35,79% pour son adversaire Amadou Ba du parti APR. Fort de ce succès, Faye devient le président et Sonko s’impose comme son Premier ministre.
En novembre de la même année, les élections législatives donneront au Pastef une large majorité confortable de 130 sièges sur 165. A leur début, les deux responsables, aux personnalités et caractères fort différents, paraissaient complémentaires. Avec l’exercice du pouvoir, ils découvriront qu’ils le sont moins. Le slogan longtemps martelé "Sonko est Diomaye, Diomaye est Sonko" n’a pas résisté longtemps à l’épreuve du pouvoir et du temps.
Entre ces deux hommes, aux personnalités et styles différents, voire opposés, rien ne va. Le président Faye est réservé, taiseux, calme, technocrate, et agit pour la stabilité du pays et la protection pleine de ses prérogatives présidentielles. Sonko est à l’opposé, un grand tribun, clivant, frontal et charismatique.
Le premier prône la modération et la realpolitik, alors que l’autre a des réflexes de révolutionnaire et veut aller vite sans se soucier des conséquences. Sonko se réclame anticolonialiste et cite souvent plus Frantz Fanon que Senghor. Quand Faye cherche à rassurer les investisseurs et les institutions financières internationales, Sonko est lui souverainiste et cherche à les défier. Face à ces divergences de forme et de fond, tout ce que fait l’un déplait automatiquement à l’autre.
Les exemples de mésentente entre ces deux hommes qui illustrent cette opposition sont fréquents et nombreux. En novembre 2025, le président annonce la nomination d'Aminata Touré, ancienne Première ministre du temps de Macky Sall, à la tête de la Conférence des leaders, dont l’objectif est d’élargir la coalition et d’inclure d’autres profils. Le Pastef, autrement dit Sonko, rejette cette décision prise par le président sans consultation selon le parti. Sonko annonce à son tour la création d’une nouvelle institution baptisée Alliance pour le travail et l’éthique APTE, en réaction à la décision du président de nommer madame Touré.
Ce différend vient s’ajouter à tant d’autres. Sonko reproche au président Faye de ne pas le consulter avant de prendre ses décisions. Il réprouve sa lenteur à poursuivre, pour corruption, les proches de l’ancien président Sall. Il est également critique sur les négociations que mène le président avec les institutions financières internationales sur la dette abyssale du pays qui avoisine les 132% du PIB. Sonko voit ces institutions comme une menace à la souveraineté de la nation, alors que Faye adopte une ligne pragmatique qui vise à stabiliser les relations du Sénégal avec ses créanciers. Face aux affaires d’Etat, Sonko se montre impatient, et Faye, plus mesuré et consensuel, veut être le garant du bon fonctionnement des institutions conformément à la constitution du pays.
De guerre lasse, et après de longs mois de tensions entre les deux hommes, le président Faye prend la décision ultime le 22 mai dernier de démettre son Premier ministre de ses fonctions. C’est un soulagement pour tous, car les rapports entre les deux se sont détériorés au point que le divorce était l’unique option sur la table. Mais au lieu de calmer les esprits entre les deux camps, cette décision a envenimé davantage les relations entre les deux hommes. Sur sa page Facebook, Sonko écrira : "Alhamdoulilah, ce soir je dormirai le cœur léger". Une page de la vie politique sénégalaise semble donc tournée, mais un nouveau chapitre s’ouvre dans la vie politique du Sénégal. Disposant d’une large majorité de députés membres du Pastef, Sonko réintègre l’hémicycle comme député, et dans la foulée il est élu président de la Chambre.
Ce tour de passe-passe est décrié par l’opposition comme une mascarade et un coup d’Etat constitutionnel. Le parti Pastef, qui détient la majorité des sièges à l’Assemblée, dit boycotter le nouveau gouvernement nommé le 25 mai dernier par le président Faye, actant ainsi une rupture définitive avec Sonko. La configuration politique actuelle, avec Sonko président de l’Assemblée nationale, risquerait selon toute vraisemblance de paralyser le Sénégal, et Faye serait contraint de cohabiter avec une majorité qui lui est hostile. Au premier vote d’une motion de censure, le gouvernement en place pourrait dès lors tomber.
Dans son nouveau poste à la tête de l’Assemblée, Sonko a désormais entre les mains l’arme fatale pour rendre la vie difficile au nouveau gouvernement, et au-delà au président Faye. Il l’a ouvertement exprimé : "Si on veut, dans 72 heures ce gouvernement peut tomber", a-t-il menacé. Sonko s’est adressé directement et sans filtre au président pour lui signifier qu’ils sont en cohabitation. "Qu’il le veuille ou pas, il n’a pas un seul député à l’Assemblée nationale, et n’a pas tous les pouvoirs, et il faut qu’il redescende de son piédestal et qu’on se parle", a-t-il fait savoir au président. Ce langage, excessivement familier, et qui frôle même l’irrespect à l’égard d’un président élu, a peu de chance de les rapprocher pour le moment.
C’est dans cette lutte fratricide entre ces deux hommes qu’il faudrait relire les incidents survenus lors de la dernière édition de la Coupe d’Afrique des Nations entre les équipes de foot du Maroc et du Sénégal. Faye comme Sonko ont surfé sur cet événement pour flatter leurs bases et plaire à leur opinion publique, marquant ainsi des points l’un sur l’autre. Quand l’un se photographiait avec le trophée contesté de la coupe dans son bureau, l’autre citait intentionnellement dans un discours la pique des "55 Etats" de l’Union africaine. Il n’en reste pas moins que la fraternité entre Marocains et Sénégalais a fini par prévaloir, en jouant l’apaisement à la surenchère patriotique politicienne. Décidément la politique, le sport et la diplomatie ne feront jamais bon ménage.
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