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Ilham Mountaj

Vaincre le populisme par la base

PARIS – Partout, les dirigeants des partis autrefois dominants oscillent entre le déni et le désespoir, tandis que les populistes continuent de croître. Certains refusent de reconnaître la moindre cause légitime à leur échec, accusant les soutiens de leurs opposants d’être "déplorables", comme Hillary Clinton l’a fait peu avant sa défaite. D’autres sont tellement pétrifiés par la vague populiste qu’ils ne parviennent pas à concevoir une contre-offensive.

Le 3 juillet 2019 à 15h08

Aucune de ces deux attitudes ne peut nous sortir de l’impasse. La reconstruction d’un camp progressiste doit commencer par un diagnostic implacable des échecs des partis traditionnels. Il s’agit d’abord de leur incapacité à prendre en charge les plus importants problèmes de l’époque. Préférant s’affronter sur des terrains de bataille épuisés, ils sont restés aveugles au ralentissement de la mobilité sociale, à l’urgence environnementale, aux inégalités territoriales, aux tensions suscitées par le multiculturalisme, etc.

Une écoute plus attentive des sciences sociales serait une première étape. La distance entre l’analyse de la réalité et les politiques publiques menées par les gouvernements est devenue immense. Dans la plupart des pays occidentaux, par exemple, les économistes ont depuis longtemps alerté sur l’écart grandissant entre les métropoles qui bénéficient de la mondialisation et le reste du pays, en terme de revenus comme d’opportunités. Pourtant, Emmanuel Macron est le premier dirigeant politique à avoir décidé d’une baisse d’impôt ciblée en fonction de l’endroit où l’on réside. Près d’1% du PIB est ainsi redistribué d’abord vers les endroits les plus pauvres du pays.

Ecouter les électeurs

Les partis traditionnels devraient aussi écouter plus directement les électeurs, au lieu de s’en remettre exclusivement au filtre des sondages et des médias. En 2016, "En Marche!" a lancé la plus grande opération de porte-à-porte jamais dédiée à l’écoute des citoyens. Les résultats sont instructifs. Plus d’un an avant l’affaire Weinstein, "La Grande marche" avait par exemple recueilli d’innombrables témoignages de harcèlement, produits par des femmes de tous milieux sociaux, ce qui avait conduit Emmanuel Macron à promettre d’en faire la grande cause de son quinquennat. Cela avait à l’époque été tourné en dérision par ses opposants. Depuis le mouvement "Me too", les rires ont disparu.

Toutefois, un bon diagnostic de la société ne suffit pas. Les partis traditionnels souffrent aussi d’une organisation inadéquate. Ils ont trop longtemps cru que la vie politique moderne devait tourner uniquement autour des élections et les militants, servir à peupler les meetings ou à distribuer les tracts pendant les périodes de campagne. S’agit-il là de cynisme? Plutôt d’un symptôme d’une vision étroite de la démocratie, perçue comme un "marché" où les gouvernements seraient les fournisseurs de politiques publiques et les citoyens leurs consommateurs.

Fort logiquement, s’emparer ou conserver le pouvoir semble alors l’unique raison d’être d’un parti. Nul mystère à ce que les citoyens, et même les militants, soient négligés entre deux campagnes. D’ailleurs, malgré leurs fragilités, les partis traditionnels étaient relativement protégés et semblaient difficilement détrônables. Ils possédaient, par leur ancienneté, un "avantage technologique" par rapport à des oppositions moins implantées, et étaient les mieux à même de mobiliser les citoyens, d’organiser des manifestations, de lancer des pétitions.

Vision étroite de la démocratie 

Mais ce modèle n’est plus soutenable. Les citoyens ne veulent plus être des simples consommateurs de politiques publiques. Le niveau croissant d’éducation s’est accompagné de nouvelles demandes d’autonomie: ils souhaitent être traités comme des acteurs à part entière. Par ailleurs, les gouvernements ne peuvent plus être les seuls fournisseurs de politiques publiques. C’est l’une des leçons que nous avons tirées de nos années à l’Elysée. Les plus grands défis auxquels nous faisons face, le changement climatique, l’extrémisme religieux, la transformation numérique, l’égalité entre les femmes et les hommes, ne peuvent être résolus uniquement par les gouvernements nationaux. Ils réclament un changement culturel profond, et une action à tous les niveaux (en dessous des Etats, et au-dessus d’eux). Enfin, les nouvelles technologies ont réduit les barrières à l’entrée de la compétition politique: quand on maîtrise Google, Twitter et Facebook, nul besoin d’une machine électorale centenaire pour se lancer en politique.

L'accent sur les actions et non sur les élections

Les mouvements politiques doivent être reconstruits à cette lumière. L’accent devrait être mis sur des actions, et pas seulement sur les élections. La direction devrait servir comme le "back office" d’un mouvement dont le "front office" est constitué par les adhérents sur le terrain. A "La République en marche", c’est ce que l’on appelle les "projets citoyens". Il peut aussi bien s’agir de soutien scolaire, de programmes d’intégration de migrants, de jardins partagés, de formations au numérique pour les personnes âgées, etc. Dans chaque cas, l’essentiel est d’offrir une solution adaptée à des problèmes locaux. Cela renforce le lien social. C’est un complément essentiel aux politiques conduites par l’administration. Ces engagements aussi gratifiants sont devenus essentiels pour recruter des adhérents, comme pour démontrer, dans la perspective de futures élections, ce que le progressisme peut réellement et concrètement signifier.

En somme, pour reconquérir les électeurs dans tous les pays en proie au populisme, il faut témoigner sa volonté de transformer les vies, et non seulement de gagner les élections. C’est ce que les partis traditionnels ont appris à leurs dépens. Comprendre la société ne va pas sans adapter l’organisation des partis. C’est par la base que l’on pourra vaincre le populisme.

© Project Syndicate 1995–2019
Tags : Populisme
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Le 3 juillet 2019 à 15h08

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