Un scoop tombé du ciel
Le journaliste américain Jeffrey Goldberg, éditeur en chef du magazine The Atlantic, est un homme chanceux. Le 11 mars dernier, le cabinet du président Trump et le conseiller à la sécurité Mike Waltz créent un groupe de discussion sur le réseau social Signal pour informer et coordonner les actions militaires que Washington allait mener contre les Houtis au Yémen. Par inadvertance, on y ajoutait le nom du journaliste Goldberg qui suit, sans intervenir, la conversation entre les principaux décideurs américains de cette intervention qui se préparait encore dans l’ombre.
Dans ce groupe, intitulé Houti PC Small group, on trouve le vice-président JD Vance, le secrétaire d’Etat Marco Rubio, le conseiller à la Sécurité Mike Waltz et Pete Hegseth, secrétaire à la Défense. Le premier message posté le 24 mars évoque une réunion avec le président Trump sur le projet de l’attaque. Dans les envois suivants, Vance marque son désaccord avec le président Trump et écrit que cette action serait une grave erreur. Il ne comprend pas pourquoi ces frappes sont nécessaires et ajoute, désabusé, "je ne suis pas certain que le président soit conscient de l’incohérence de son acte". Le secrétaire à la Défense Pete Hegseth estime quant à lui qu’attendre avant de frapper ne changera rien. Il avertit naïvement que s’il y a une fuite de ces informations, nous allons paraitre indécis.
Le journaliste Goldberg qui a pris ces échanges comme une plaisanterie, croyait à un canular. Il ne s’y est pas impliqué et se contentait de lire les discussions sans les commenter. Les échanges qui évoquaient des secrets d’Etat et des plans de frappes militaires confidentiels lui paraissaient bien étranges. Après l’attaque effective des forces américaines contre les Houtis le 15 mars, les commentaires reprennent de plus belle. Goldberg lit, amusé, les commentaires de ces responsables qui se congratulaient de la réussite des opérations. Good job Pete, écrit Marco Rubio en désignant Pete Hegseth, secrétaire à la Défense. Mike Waltz, conseiller à la Sécurité renchérit par des émojis, comme des gros bras, deux mains jointes ou des drapeaux américains.
Goldberg qui a maintenant en main ce scoop, publie alors dans le magazine The Atlantic, dont il est rédacteur en chef, un article choc sur ces conversations et messages échangés par les hauts responsables américains. Ces révélations suscitèrent de vives réactions chez toute la classe politique et les médias du pays. La Maison Blanche a d’abord nié que le plan d’attaque ait été publié dans les échanges et accusa le journaliste d’être un manipulateur et un adepte de fabrications de fausses informations et de fake news, avant de se reprendre et d’admettre la vérité.
Journaliste averti des joutes politiques, Goldberg avait d’abord jugé inopportun de divulguer dans son premier article l’ensemble des messages échangés. Face aux accusations de l’administration républicaine, il décida alors de publier, dans un second papier, la quasi-totalité du contenu, notamment les détails dans lesquels le secrétaire de la Défense aborde les séquences de frappes prévues contre les Houtis. Ce dernier y précise clairement le temps exact du largage des premières bombes, avant le lancement des missiles Tomahawk qui allaient suivre.
La révélation de ces détails, qui succédait aux dénis de la Maison Blanche, a suscité immédiatement la colère des démocrates comme de certains anciens gradés militaires. Tous ont fustigé la mauvaise gestion des républicains, leur légèreté et leur irresponsabilité. Trump, qui aime être omniprésent dans les médias, s’est éclipsé un moment de la scène médiatique, cédant momentanément la place à sa porte-parole pour assurer sa défense face à l’opinion publique. Elle accusa les démocrates et les médias de mener une campagne coordonnée pour semer le chaos, plutôt que de se réjouir de l’efficacité de l’opération menée au Yémen.
Devant ce camouflet, et pour sauver la face, Trump fait démissionner Mike Waltz, son conseiller à la Sécurité, et le nomme à la tête de la représentation permanente à l’ONU. C’est moins prestigieux, mais cet homme imprévisible reste sous contrôle et dans le sillage de la présidence. Il dépendra désormais de son collègue le secrétaire d’Etat Marco Rubio avec qui il s’entend le moins, mais qui, lui aussi, faisait partie du groupe de discussion sur le réseau Signal. Par défi, et certainement par orgueil et défiance, Trump prend attache avec Jeffrey Goldberg pour lui accorder une interview exclusive après cette tempête, tentant par-là de reprendre le dessus.
Le jour de la rencontre avec les journalistes du magazine The Atlantic, le 24 avril, Trump annonce sur les réseaux ce qui suit : croyez-le ou non, je vais rencontrer aujourd’hui Jeffrey Goldberg, celui qui a écrit tant de fictions sur moi. L’élément que le président n’a pas voulu mentionner, c’est que le magazine avait par le passé introduit une demande d’interview à la Maison Blanche à l’occasion des cent jours de Trump au pouvoir, demande restée sans réponse. Le président, qui ne voulait pas donner suite à cette requête, s’y est résigné cette fois-ci, mais à dessein. C‘était sa manière à lui de défier ces journalistes pro-démocrates, et de paraître, aux yeux de ses partisans, maitriser les événements en cours.
Interview, du pur Trump
Dès la première minute de la rencontre, et comme à son habitude, Trump cherche à désarçonner ses interlocuteurs. Ça promet d’être intéressant, dit-il. Pensez-vous que Biden aurait agi comme moi ? Je ne le pense pas", répond-il à lui-même. Un des journalistes le remercie pour sa discrétion d’avoir annoncé avant terme cette rencontre sur les réseaux. La réponse du président est à la mesure de sa personnalité. J’ai voulu vous mettre un peu de pression, mais en même temps faire quintupler vos ventes. Goldberg lui rétorque : croyez-moi, je comprends bien l’astuce marketing. Et Trump lui assène cette phrase : c’est pour vous que je l’ai fait.
Goldberg relance alors pour connaitre la véritable raison qui l’a poussé à bruiter cette rencontre-interview avant son déroulement. Il fallait que je le fasse, et c’est ma manière de dire aux gens que j’ai de l’estime pour vous. Si je l’ai fait, c’est donc parce que j’ai un certain respect pour vous, lui répète le président. En journaliste expérimenté qui connait bien le profil Trump, Goldberg lui demande s’il n’est pas en train de lui signifier par là qu’il y a eu vraiment un Signalgate, en référence aux fuites sur l’attaque des Houtis. Ce que Trump finit par admettre.
Cela fut tout simplement une introduction à une interview fleuve sur les questions internes et internationales. En abordant la guerre en Ukraine, le journaliste lui demande pourquoi il ne prouve pas de compassion, comme Reagan ou Kennedy, pour les pays persécutés. Pour faire diversion, Trump commence alors à énumérer les aides militaires qu’il a fournies à Kiev. C’est moi qui leur ai fourni les lance-missiles anti-char et leur ai rendu un grand service, dit-il. Les Ukrainiens ne sont pas de cet avis, lui réplique un journaliste qui se voit répondre : "si j’avais été président en ce moment, cette guerre n’aurait jamais lieu".
Tout au long de l’interview, Trump, qui a reconnu l’erreur de son équipe dans le Signalgate, n’a pas voulu s’étaler sur ses conséquences politiques. Le limogeage de Mike Waltz, tenu responsable pour ces fuites de son poste de conseiller à la sécurité nationale, a secoué toute l’administration républicaine. Sa nomination comme représentant permanent auprès de l’ONU n’était en réalité qu’un déguisement pour se débarrasser d’un membre gênant du gouvernement qui a accumulé plusieurs impairs durant son court passage à la tête du département de la sécurité nationale.
Waltz, l’homme par qui le scandale est arrivé
Depuis sa prise de fonction, Waltz n’était pas en bonne entente avec le chef de la diplomatie Marco Rubio, et Trump lui-même n’appréciait guère sa gestion du département qui lui avait été confié. Des reproches lui ont été adressés lors de la venue du Premier ministre israélien Netanyahou en février dernier. Waltz a épousé totalement, et sans réserve, la politique extrémiste de l’Israélien sur Gaza. Il a même jugé opportun d’attaquer l’Iran pour anéantir ses capacités nucléaires. Ces prises de positions n’étaient pas du goût du Président, et encore moins de son collègue Marco Rubio qui gère la politique extérieure.
On soupçonnait Waltz de vouloir orienter délibérément l’action extérieure vers une direction opposée à celle du président. Certains médias lui reprochaient ouvertement de travailler pour un autre pays, au lieu de se pencher sur les seuls intérêts américains. Son éviction du département stratégique qu’est la sécurité nationale, désormais dirigé provisoirement par Rubio lui-même, est un changement de direction de l’administration républicaine. Bien qu’il ait apporté une aide précieuse pour la réélection de Trump, une partie de la classe politique trouvait étrange la nomination de Waltz à ce poste et voyait son départ tout à fait justifié.
C’était effectivement un choix surprenant de la part de Trump de mettre à la tête de la sécurité nationale un tel profil. Dès le départ, on se demandait si Waltz serait capable de gérer ce département stratégique de la bonne manière. On le connaissait plus belliqueux que Trump lui-même. Il est partisan d’une approche ferme à l’égard de la Russie et de Poutine, alors que Trump se montre conciliant et moins va-t-en-guerre. C‘est certainement pour cette raison que le président faisait confiance à son envoyé spécial au Moyen-Orient, Steve Witkoff, pour s’occuper des crises internationales comme celle d’Ukraine ou de Gaza.
Cette affaire de Signalgate fut bien utile pour Trump qui a su la saisir pour remodeler son administration en limogeant Waltz. A l’ONU, ce dernier serait moins nocif, et surtout loin des joutes politiques de la Maison Blanche. Paradoxalement, ses fonctions dépendront désormais du département d’Etat, et plus particulièrement de son adversaire d’hier Marco Rubio. La décision de Trump de le démettre n’était donc pas le fruit d’un coup de tête. Elle est le résultat d’une accumulation de tensions révélant des divergences profondes entre le département d’Etat et celui de la sécurité nationale. L’erreur impardonnable de Waltz d’ajouter le nom du journaliste à un groupe de discussions lui a été cette fois-ci fatale. Elle a fait au moins le bonheur de l’éditeur en chef de The Atlantic, Jeffrey Goldberg qui, sans se fatiguer, a vu tomber du ciel ce scoop tel un miracle.
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