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Syrie : après la guerre, les défis de la paix

C’est une période d’incertitude par laquelle passe la Syrie, suite à la victoire éclaire de l’opposition menée par le mouvement islamiste Hay’at Tahrir Cham, HTC. Après avoir réussi à repousser les rebelles pendant treize ans avec l’aide de l’Iran et de la Russie, le régime el-Assad, qui a prévalu dans le pays pendant un demi-siècle, s’est effondré comme un château de cartes. Le président Bachar s’est enfuit avec ses proches pour la Russie, abandonnant honteusement derrière lui, ses propres collaborateurs entre les mains des nouveaux vainqueurs.

Le 21 décembre 2024 à 10h00

Hafez el-Assad père est resté au pouvoir une trentaine d’années, depuis le coup d’État en 1970 à sa mort en 2000. Il était mêlé indirectement à deux précédents coups militaires, celui de 1963 puis à un second en 1966, avant de s’accaparer le pouvoir pour lui-même par une troisième tentative en 1970. Après son décès en 2000, le pouvoir fut légué à son fils Bachar el-Assad. En réalité Hafez préparait et misait sur son autre fils ainé Bassel pour gérer la destinée de la Syrie, mais il décéda suite à un accident de route en 1994. Assad père, jeta alors son dévolu sur son cadet Bechar, peu préparé à assumer cette lourde responsabilité.

Bachar, de là où il se trouve maintenant, doit se remémorer ce pesant héritage légué par son père et qu’il n’a su ni bien gérer ni sauvegarder. Son père Hafez n’a pas laissé non plus de bons souvenirs chez les Syriens par son impitoyabilité et les crimes commis contre ses concitoyens. À Homs, ville martyre, ses habitants gardent en souvenirs les massacres de 1982, et les dix mille victimes civils, tuées froidement, et en toute impunité. Dès la prise du pouvoir par les rebelles du HTC, le désir de vengeance fut si tôt exprimé par les Syriens. Au village familial de Qardaha, où git Hafez, ils ont brûlé son tombeau, et souillé le mausolée pour épancher une douleur irascible qui n’a toujours pas disparu.

La récente révolte des syriens remonte à 2011 dans le sillage du printemps arabe déclenché en Tunisie puis en Égypte.  Au départ, ils demandaient, à travers des manifestations bon-enfants, des réformes politiques et de la liberté pour s’exprimer, face à la répression qui les étouffaient. Au lieu d’engager un dialogue serein et responsable, Bachar usa sévèrement de la violence pour couper court à la révolte. Ce fut une erreur de jugement, car l’époque n’est plus celle du père Hafez. Les réseaux sociaux aidant, ajoutés aux médias simultanés, comme la télévision qatarie Al-jazzera, ont nourri et accentué la révolte, et poussé l’opposition à mieux coordonner ses actions pour faire tomber le régime.

Dès lors, les exactions de l’armée de Bachar se multiplièrent sans scrupules, massacrant indistinctement les civils par quartiers, et parfois par villes entières. Des organisations humanitaires confirment l’usage des armes chimiques, comme dans la région Ghouta orientale en août 2013 qui aurait fait des centaines de victimes. Washington menaça Bachar de recourir à la force militaire si l’utilisation de ces armes est confirmée, mais ne réagira point. D’autres pays européens, comme la Grande-Bretagne, la France et l’Allemagne, confirmaient pour leur part l’usage du gaz neurotoxique par l’armée de Bachar et sur son instigation.

Au lieu d’éviter au pays la destruction totale et de chercher une sortie honorable, Bachar, mal conseillé, est resté chevillé à la logique jusqu’au-boutiste qu’il a héritée de son père. Sans issue politique, l’opposition s’est pour sa part organisée pour le long combat qui allait suivre, aidée en cela par la Turquie voisine. Quant aux autres puissances régionales, principalement l’Iran et Israël, chacune alimentait, comme elle le pouvait, les forces en présence en Syrie pour favoriser les unes aux autres. La Russie de son côté y élit domicile, et les américains y intervenaient à leur guise pour affaiblir l’État Islamique, et protéger leurs propres intérêts.

Au début du soulèvement, les forces de l’opposition sur le terrain furent dominées par l’armée syrienne libre ASL, l’Organisation de l’État Islamique EI, et les Unités de protection du peuple kurde YPG, proche de l’Union démocratique kurde, PYD. Ce dernier groupe déplaisait au gouvernement d’Ankara qui y voyait le prolongement du parti des travailleurs du Kurdistan PKK, et le danger absolu pour son intégrité territoriale. Cette connivence entre les partis kurdes allait donner une raison supplémentaire au président Erdogan pour intervenir massivement en Syrie afin de changer la donne, favoriser les mouvements islamistes, et immuniser la Turquie de toute contamination déstabilisante.

Tout a été donc mis en œuvre par Ankara pour maintenir le contact avec les mouvances islamiques proches de l’AKP, le parti Justice et développement d’Erdogan. Ainsi, avec l’apparition des mouvements radicaux liés à Al-Qaida ou à l’État Islamique, la Turquie tentait de les déradicaliser pour les voir un jour gouverner la Syrie et être acceptés par les grandes puissances. Tout fut tenté pour normaliser le mouvement Al-Nosra, allié à al-Qaida, qui fusionna avec d’autres groupes au sein du HTC, Hay’at Tahrir Cham. Ce parti, créé en 2017 par Abou Mohammed Al-Joulani, nom de guerre d’Ahmed Hussein Chara, était le fondateur et chef du Front al-Nosra qu’il a fondé en 2012. C’est lui qui préside désormais à la destinée de la Syrie.

La diplomatie turque n’a jamais nié sa proximité avec HTC, et selon certaines sources, Ankara a eu même recours à ses combattants syriens pour lui venir en aide dans des conflits lointains comme en Libye ou au Haut-Karabakh. Le chef des services secrets turcs Ibrahim Kalm s’est rendu à Damas le 13 de ce mois de décembre pour dialoguer avec le nouvel homme fort syrien. Il n’hésita pas, et ce fut certainement à dessein, à accomplir publiquement la prière du vendredi à la grande mosquée des Omeyyades. Tout un symbole des changements en cours, et une victoire qui ne dit pas son nom du président turc Erdogan.

À l’opposé, c’est le régime des mollahs en Iran qui perd brusquement une base capitale de son influence au Moyen-Orient. Téhéran a reconnu que la déroute de l’ancien régime syrien est un coup dur, qui affaiblira son influence en Syrie. Et on pourrait ajouter sans se tromper, et le Liban aussi. Dans un communiqué publié après la déchéance d’el-Assad, la diplomatie iranienne annonçait placidement attendre pour juger le comportement des nouveaux responsables syriens, afin d’adopter une position appropriée. Pudiquement, et sans sourciller, Téhéran appelait les vainqueurs à former un gouvernement inclusif, tout en formulant l’espoir d’établir des relations amicales avec le nouveau pouvoir qui s’installe à Damas.

Après la Turquie et l’Iran, Israël est le troisième protagoniste régional à être impliqué directement dans le conflit syrien. L’État hébreu suit depuis le début du conflit, l’évolution des rapports de force dans ce pays qui lui est toujours hostile. L’opposition syrienne accusait souvent Israël de soutenir Bachar el-Assad, et celui-ci leur renvoyait la même accusation de servir les intérêts d’Israël. Qui croire alors ? Ce qu’on peut constater c’est que les israéliens contemplent ces luttes fratricides inter-syriennes qui se neutralisant, et lui rendent bien service.

Durant toutes les années de guerre civile en Syrie, les israéliens intervenaient pour frapper des cibles militaires en lien avec l’Iran ou le Hizbollah libanais. Et depuis l’effondrement du régime el-Assad, ils s’attaquent désormais aux dépôts d’armes pour qu’ils ne tombent pas entre les mains du nouveau pouvoir. Celui-ci semble pour le moment occupé à assoir son autorité et sa légitimité en Syrie, qu’à vouloir déclarer la guerre à Israël. Profitant de ce flottement au sommet du pouvoir à Damas, Tel-Aviv grappille plus de territoire sur la zone tampon au Golan, créant un nouveau fait accompli, dans une zone qu’il occupe depuis la guerre de 1967.

Alors face à toutes ces contraintes auxquelles fait face la Syrie, et où sont impliqués divers acteurs, régionaux comme internationaux, quels seraient les options dont disposent les vainqueurs pour mettre leur pays sur la voie de la paix. La pratique a démontré que la reconstruction post-conflit est un processus complexe et multidimensionnel. Elle implique un choix du système de gouvernance politique autour d’une constitution qui doit être élaborée par toutes les forces vives du pays.

En attendant cette adoption, les nouveaux responsables doivent octroyer des aides urgentes de survie aux populations souffrantes, et organiser le retour des exilés dans de bonnes conditions. Il faut également réhabiliter les infrastructures, et en priorité les écoles et les hôpitaux, et relancer les activités économiques à commencer par celles du secteur privé. Last but not least, réinventer une nouvelle doctrine diplomatique et restructurer les affaires étrangères pour renouer avec le monde extérieur.

Mais il ne s’agit pas de reconstruire la Syrie dans sa seule dimension économique. Il sera surtout question de reconstruire la paix, et panser les traumatismes et les blessures des âmes. Et ceci nécessite du temps, de la patience, de la méthode et de la persévérance. Les nouveaux vainqueurs, dont ceux du HTC, sont-ils prêts pour mener tous ces efforts à la fois, sans céder à l’esprit de vengeance ? Auront-ils le courage d’exercer une justice transitionnelle équitable, comme dans d’autres contrées, pour apaiser les esprits, condamner les bourreaux, tout en rendant justice aux victimes ? Sont-ils capables de renforcer leur indépendance décisionnelle par rapport aux voisins ? Pour répondre à ces questions, ils doivent d’abord faire la démonstration que leur victoire est vraiment la leur, et non celle de la Turquie et de son président Recep Tayyip Erdogan.

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Le 21 décembre 2024 à 10h00

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