Soudan, la guerre prend d’abord naissance dans l’esprit des hommes
Dans le préambule de l’acte constitutif de l’Unesco, les pères-fondateurs de cette institution proclamaient, et à raison, que les guerres prenant naissance dans l’esprit des hommes, c’est dans l’esprit des hommes que doivent être élevées les défenses de la paix. Ce principe, que l’on pourrait apposer à plusieurs conflits d’hier comme d’aujourd’hui, reflète à bien des égards la guerre en cours au Soudan, dont la population civile est la première victime à en payer le prix.
Ce sont donc deux hommes -d’un côté, le général Abdel Fattah al-Burhan, chef des forces armées régulières, et de l’autre, Mohamed Hamdan Dogolo, commandant des forces paramilitaires, dénommées Forces de soutien rapides (FSR)- qui se confrontent pour s’accaparer le pouvoir politique. Les deux étaient les plus proches collaborateurs de l’ancien président Omar el-Bechir, lui-même arrivé au pouvoir par un coup d’État en 1989 et dont il fut chassé en 2019.
Quand on élimine un dictateur, la démocratie ne pointe jamais son nez facilement. Un gouvernement de transition a été établi après le départ d’El Bachir entre cinq militaires, dont nos deux congénères, et cinq autres civils. Al-Burhane en était le président et Dogolo le vice-président. Il finit par être dissout par le général Al-Burhan en octobre 2021. Celui-ci emprisonna les autres dirigeants pour mettre de l’ordre dans un pays à la dérive, selon lui. Ses opposants − hier ses acolytes − crient à l’accaparation illégitime du pouvoir.
Les deux forces militaires en présence ont cru trouver en la personne de l’ancien fonctionnaire de l’ONU, Abdellah Hamdok, l’homme providentiel qui pourrait remettre le pays sur les rails. Il fut nommé Premier ministre entre août 2019 et octobre 2021, puis remis en selle en novembre de la même année avant de démissionner en janvier 2022. De guerre lasse, le diplomate Hamdok, qui représentait une lueur d’espoir, a jeté l’éponge. "J’ai tenté de mon mieux d’empêcher le pays de glisser vers la catastrophe", dira-t-il lors de son départ.
L’ancien président el-Bechir, qui a instauré la milice FSR au Darfour en 2003 pour venir à bout des révoltes, ne pouvait imaginer qu’un jour, celle-ci constituerait un État dans l’État, au cœur même du système politique du pays. Son chef, Mohamed Hamdan Dogolo, est, entre temps, devenu l’homme puissant et riche au sein de l’establishment, qui sait utiliser et faire fructifier sa fortune pour imposer sa stature au niveau national.
Conscients des dangers que représente cette dualité à la tête de l’Etat, les pays voisins ainsi que les Nations unies ont pris l’initiative de chercher une issue pacifique à ce grave différend. Les combats en cours risquent de dégénérer, et il devient urgent d’éviter aux 45 millions de Soudanais les affres d’une guerre civile qui risque d’être meurtrière. En décembre 2022, les deux chefs d’armée signaient déjà un accord les engageant à réinstaurer un pouvoir civil en deux années. Mais sans réelle conviction.
En réalité, les deux généraux se sont servis de cet accord pour gagner du temps et affûter leurs armes pour l’assaut final. Au cœur de leurs divergences, l’intégration des forces FSR de Dogolo, au sein de l’armée régulière, pose un réel défi. L’armée régulière l’accuse de traîner les pieds et de ne privilégier que ses propres intérêts. On l’accuse de s’enrichir illégalement en exploitant des mines d’or et en flirtant avec les mercenaires russes de Wagner.
Objectivement, nos deux protagonistes ayant collaboré avec l’ancien président déchu el-Bechir, n’avaient aucun intérêt à voir le Conseil de transition aboutir. Les deux ont intérêt à faire capoter l’avènement d’un système démocratique dont ils seraient les premières victimes s’il était mené à bout. A l’évidence, l’un comme l’autre cherche à échapper aux poursuites pour crimes de guerre perpétrées sous le président el-Bechir, lui aussi accusé par la Cour pénale internationale (CPI) de crimes contre l’humanité.
Interventions étrangères
La communauté internationale, à travers l’Organisation des Nations unies, intervient souvent pour démêler l’écheveau d’une crise, comme celle déclarée au Soudan pour y apporter les solutions appropriées. La récente réunion de Ryad, entre Saoudiens et Américains et celle de la Ligue arabe, ouvrent des voies d’espoir pour éviter le pire à la population civile.
Au Soudan, les confrontations en cours ont été déclarées suite à une combinaison de facteurs politiques, ethniques et économiques. Ces éléments ont créé à leur tour des tensions entre les différents groupes, et entre ces derniers et les gouvernants, ce qui a davantage exacerbé le conflit. Les Soudanais, qui se sentaient exclus du système, n’ont eu d’autres choix que de s’inscrire dans des groupes violents qui cherchent à chasser définitivement les militaires de la gestion des affaires publiques du pays.
Mais il n’y a pas que les facteurs endogènes qui ont déclenché cette confrontation. Les interventions étrangères, qu’elles soient politiques, économiques ou militaires, ont également aggravé les tensions et les divisions entre Soudanais. Les puissances étrangères interviennent en fonction de leurs stratégies en soutenant un groupe contre un autre, créant ainsi des camps opposés pour servir leurs intérêts. Au Soudan, toutes les puissances -États-Unis, Chine, Russie, pays du Golfe et Israël- y sont à l’œuvre.
Face au déclenchement des confrontations au Soudan, certains pays ont procédé à l’évacuation de leurs citoyens du théâtre de guerre. Des pays européens ont fait de cette prérogative, somme toute une de leurs obligations, un exploit par des couvertures médiatiques excessives qui frôlent l’indécence. Cette surenchère de celui qui évacue rapidement tous ses citoyens a fait passer au second plan le véritable calvaire des civils soudanais.
La seule question légitime qui mérite d’être posée, est comment la communauté internationale pourrait-elle aider à faire sortir le Soudan du piège où son élite l’a mis. Dans tous les conflits qui émaillent notre monde, la fin d’une guerre civile implique paradoxalement des médiateurs étrangers pour chercher une sortie à la crise. Mais la condition sine qua non demeure entre les mains des responsables du pays eux-mêmes, qui doivent privilégier l’intérêt de leur nation.
Pour ce faire, le moyen le plus efficace reste l’engagement des protagonistes dans des négociations de paix pour trouver une issue à leurs différends. Des facilitateurs étrangers peuvent les aider à garantir ce chemin vers la paix en créant les conditions d’un retour paisible à la normale. Mais pour durer, la réconciliation ne peut faire l’économie d’une véritable justice qui répare les victimes de leurs pertes, et qui punit les instigateurs de la guerre pour les souffrances infligées. La paix n’est qu’à ce prix, au Soudan comme ailleurs.
Il va sans dire que chaque guerre civile est unique et qu’il n’y a pas de solution universelle magique, prête à l’emploi. La résolution d’un conflit nécessite une analyse objective des causes sous-jacentes du conflit et du degré d’implication des acteurs de cette crise, qu’ils soient nationaux ou internationaux. C’est en fonction de ces éléments que l’on pourrait choisir l’approche la plus adaptée aux circonstances spécifiques de chaque conflit pour permettre à un peuple de retrouver une vie normale.
Au Soudan, le conflit en cours est le résultat d’une transition politique difficile et des coups d’État successifs qui ont alimenté l’instabilité politique du pays et mené à ce conflit fratricide. L’ONU, la Ligue arabe et l’Union africaine peuvent apporter leur appui, mais la résolution finale de cette confrontation dépendra de la maturité des responsables soudanais eux-mêmes. Après l’indépendance du Sud-Soudan, et la grave crise du Darfour, ils ont ici l’occasion historique de démontrer qu’ils sont réellement attaché à l’intégrité de leur territoire et à la pérennité de leur nation.
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