Abdallah-Najib Refaïf
Journaliste culturel, chroniqueur et auteur.Silence et bruit du monde
Dans cette chronique, Abdallah-Najib Refaïf s’éloigne "du bruit et de la fureur du monde" au profit d’un éloge du silence et de la musique.
De quoi ou de qui pourrait parler et sur quoi ou sur qui pourrait écrire le chroniqueur d’humeur, et du temps qui passe, dans sa chronique relativement hebdomadaire et résolument subjective ? Les sujets ne manquent pas, diront ceux qui suivent l’actualité ; ce flot tonitruant et incessant des nouvelles du monde que charrient les médias classiques et leurs appendices numériques. Ah les nouvelles du monde ! Vous avez vu la gueule qu’elles ont ces jours-ci ? Vous avez entendu de quoi elles sont faites et comment elles sont faites et commentées ? Drames, pleurs, bombes, gravats et cadavres suivis d’indignation, de colère et verbiage des commentaires. Ces derniers ne sont plus réservés aux experts avertis, aux analystes confirmés qui sont désormais secondés et même devancés, voire poussés dans leurs retranchements par d’autres commentateurs bien plus nombreux et bruyant sur les réseaux sociaux et dans la rue. On appelle ceux-là, un peu partout dans le monde, "l’opinion publique", et dans nos contrées arabiques éplorées, achari3 al arabi (la rue arabe). C’est tout dire. Mais il va sans dire − et mieux en le disant − que face à cette vaste et tragique confusion des choses du monde, il serait sage de suivre cette recommandation d’un poète mystique qui conseille de ne parler que si ce que l’on va dire est plus important que le silence. Ou plus beau.
Comme les sujets ne manquent pas, nous dit-on, et loin du bruit et de la fureur du monde tel qu’il va − et il va mal −, restons alors dans le thème douillet du silence et du quant à soi. A quoi reconnaît-on le silence sinon à son contraire ? L’écrivain et journaliste Marc de Smedt, auteur d’un essai titré justement Éloge du silence (Albin Michel 1989), le décrit joliment comme "du temps perforé par des bruits". Le silence, écrit-il, "est la couleur des événements : il peut être léger, épais, gris, joyeux, vieux, aérien, triste, désespéré, heureux. Il se teinte de toutes les nuances de nos vies". Tel qu’il est décrit ici, le silence se présente comme un temps qui change totalement d’aspect et se confond avec l’espace et l’humeur de celui qui l’observe − ou qui le subit. Mais le silence n’est pas le néant ou le vide, c’est ce temps de répit qui vient après le bruit.
Comme dans la musique, on parle d’un silence qui est en fait une pause dans l’exécution d’un morceau et se présente dans différents temps, dont l’un est joliment nommé soupir dans une partition. Le silence et la musique sont donc deux notions qui semblent antagonistes au premier abord, mais se révèlent complémentaires, car c’est de leur contradiction qu’émerge l’harmonie recherchée. C’est une dialectique du son, de l’indicible et de l’ineffable. A ce propos, n’est-ce pas étrange que, de toutes les expressions artistiques, la musique est celle qui souffre le moins le discours de la critique ?
Autant, depuis leur naissance, la littérature, le cinéma, le théâtre ou les arts plastiques, sont accueillis ou accompagnés par une armada critique devenue une discipline académique et engendrent un discours qui les fondent ; autant celui sur la musique est rare, parce que son art est difficile. On peut décortiquer, disséquer une œuvre ou vaticiner à propos d’une création littéraire, d’une pièce de théâtre, d’une sculpture ou d’un tableau de peinture, mais que pourrait-on écrire de lisible et d’intelligible, par exemple, sur une nocturne de Liszt ou de Chopin, une variante lente pour piano solo de Satie ou une improvisation jazzy africanisée de Randy Weston ? Tout au plus, et c’est heureux, une présentation brève et absconse telle celle que l’on peut lire sur la fiche Wikipédia à propos de la sonate : "Forme qui repose sur un mouvement lent d’expression pathétique (sic !), divers ornements mélodiques et une partie centrale accélérée."
Mais peut-être devrait-on en dernière analyse nous contenter, avec je ne sais plus quel auteur, de cette définition subjective, circonspecte et onctueusement freudienne : "La musique est le bruit que fait le nageur dans l’océan de son in conscient." A chaque auditeur donc son propre bruit, selon son humeur du moment, ce que son inconscient charrie et selon son "folklore" intérieur. Finalement, la musique est peut-être la meilleure invention de l’homme. Après le bonheur. Car l’homme a aussi inventé le bonheur ; même si, comme dirait l’autre bougon, il s’en est peu servi.
Mais, alors que nous l’avons fui, nous voilà, au terme de cette chronique d’humeur vagabonde, ramenés encore une fois au bruit que l’homme fait, à la clameur du monde et à la foule qui gronde. Même le grand poète, auteur de la Légende des siècles, inquiet mais optimiste, s’interroge puis nous rassure :
"Quels sont ces bruits sourds ?
Ecoutez vers l’onde
Cette voix profonde
Qui pleure toujours
Et qui toujours gronde,
Quoiqu’un son plus clair
Parfois l’interrompe…
Le vent de la mer
Souffle dans sa trompe."
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