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Privatiser le dollar ou nationaliser l’euro ?

Adossés aux devises fiduciaires, les stablecoins facilitent les échanges internationaux tout en défiant le monopole des États, posant des questions cruciales de régulation, de souveraineté et de confiance.

Le 20 octobre 2025 à 15h45

La monnaie a toujours été bien plus qu’un simple instrument d’échange : elle est une invention humaine, intrinsèquement liée à l’autorité des États.

Depuis les premiers systèmes monétaires, la monnaie a toujours été liée au monopole étatique sur la perception de l’impôt et la frappe de la monnaie. Ces deux prérogatives régaliennes ont constitué les piliers de la souveraineté des États et de la stabilité économique.

Au fil des siècles, la monnaie a évolué : du troc à l’or et à l’argent, puis au papier et enfin au numérique, perdant progressivement sa matérialité, tout en conservant sa fonction essentielle comme instrument de pouvoir et de confiance dans les échanges économiques et sociaux.

Cette centralité de l’État est aujourd’hui confrontée aux stablecoins privés. Nés pour faciliter les échanges dans l’univers des cryptomonnaies, les stablecoins sont des jetons numériques conçus pour reproduire la valeur d’une devise fiduciaire, le plus souvent le dollar.

Contrairement aux cryptomonnaies, dont les cours sont volatils, leur valeur est stable en théorie : un jeton vaut un dollar. Initialement adoptés par les investisseurs pour simplifier les transferts entre plateformes ou contourner le système bancaire classique, ils se sont rapidement étendus aux paiements internationaux, à la finance décentralisée et à la couverture contre l’inflation dans les pays émergents (Argentine, Turquie, Venezuela entre autres).

En juin 2025, plus de 260 milliards de dollars de stablecoins circulent dans le monde, dont plus de 99% adossés au dollar américain. Pour chaque jeton émis, les émetteurs déposent une somme équivalente en réserves, souvent investie dans des titres du Trésor américain.

Ce mécanisme crée une demande continue pour la dette américaine, contribuant à son financement et générant des intérêts (pour les émetteurs) dans un contexte de taux élevés. D’ailleurs, l’usage massif des stablecoins pourrait réduire le monopole de la FED au profit du gouvernement, qui disposerait d’un nouveau canal pour placer la dette publique.

La diffusion mondiale des stablecoins soulève des enjeux majeurs pour la souveraineté monétaire, tant à l’échelle internationale qu’au sein de la zone euro. À l’international, leur adoption facilite la circulation des capitaux, tout en transformant indirectement la dette américaine en moyen de paiement, ce qui peut fragiliser la souveraineté monétaire des pays émergents et accroître le risque de substituabilité.

Dans la zone euro, les stablecoins émis par des acteurs non bancaires pourraient capter une part des dépôts bancaires, échappant aux banques commerciales et réduisant leur rôle dans la transmission de la politique monétaire, menaçant ainsi les instruments traditionnels de régulation.

L’avènement des stablecoins constitue un bouleversement majeur qui dépasse une simple analyse technico-financière et nécessite une approche plus globale. La pensée de Karl Polanyi offre un cadre pertinent : dans La Grande Transformation (1944), il définit le capitalisme non comme un marché autonome, mais comme un "procès institutionnalisé d’interaction entre l’homme et son environnement, se traduisant par la fourniture continue des moyens matériels permettant la satisfaction des besoins".  Cette perspective permet d’envisager l’étude des stablecoins selon trois angles d’attaque complémentaires.

D’abord, l’économie ne peut pas être dissociée des institutions sociales. Considérer l’économie comme un espace autonome désarrimé de toute attache n’est qu’illusion. Cette perspective invite à analyser les stablecoins non comme des objets techniques neutres, mais comme des institutions monétaires en formation, fruits de décisions collectives (communautés crypto, entreprises privées, États, régulateurs).

Ensuite, la définition polanyienne place au cœur de l’économie la relation entre l’homme et la nature. La question écologique n’est donc pas un ajout récent, mais la condition première de toute activité économique. Dans le cas des stablecoins, cette perspective conduit à examiner leur empreinte écologique directe (via la blockchain qui les héberge, souvent énergivore) et indirecte à travers leur potentiel à reconfigurer les flux financiers et les équilibres macroéconomiques mondiaux, ce qui peut influencer la production, la consommation et les émissions à l’échelle globale.

Enfin, Polanyi distingue l’économie des besoins de la logique moderne d’accumulation sans fin. Cette distinction ouvre une interrogation centrale : les stablecoins répondent-ils réellement à des besoins économiques substantifs (facilitation des échanges, protection contre l’inflation, inclusion financière), ou alimentent-ils au contraire une dynamique d’accumulation spéculative, contribuant à la financiarisation accrue de l’économie ?

Cette triple perspective nous permet d’analyser les stablecoins autour de trois axes. Le premier peut être qualifié d’enchâssement institutionnel. Il s’agit d’étudier les stablecoins comme des objets inscrits dans un réseau d’institutions (banques, régulateurs, entreprises, communautés crypto). Cela implique de mesurer leur degré de dépendance vis-à-vis du système bancaire traditionnel (USDC, USDT), ou au contraire leur volonté d’autonomie (DAI, stablecoins algorithmiques).

Le second axe met en lumière, à travers le concept polanyien de "double mouvement", la tension entre l’expansion des stablecoins – recherche de liberté monétaire et désintermédiation financière – et la réaction régulatrice des États et banques centrales. Les réponses américaines et européennes diffèrent fortement : le Genius Act adopté par le Sénat américain en juin 2025 est plutôt permissif.

En Europe, le règlement MiCA de 2024 encadre strictement les crypto-actifs pour protéger les investisseurs et garantir la stabilité financière, tandis que l’euro numérique vise à préserver l’unicité de la monnaie et à maintenir une offre monétaire flexible. Cette opposition traduit deux logiques : privatiser le dollar (via les stablecoins) ou nationaliser l’euro (via la monnaie numérique publique), illustrant que la diffusion des stablecoins dépasse le simple aspect technique pour devenir un véritable enjeu de lutte institutionnelle.

Le troisième axe porte sur l’interaction entre confiance et besoins : les stablecoins mobilisent différents types de confiance qui orientent leurs usages. La confiance méthodique, fondée sur la fiabilité des protocoles et audits, favorise les paiements sécurisés et les transferts transfrontaliers. La confiance hiérarchique, basée sur l’autorité d’un émetteur centralisé ou réglementé (selon MiCA), soutient l’inclusion financière et les transactions à grande échelle. La confiance communautaire, ancrée dans l’adhésion à un réseau ou des valeurs partagées, favorise surtout la spéculation ou l’accumulation.

Cette analyse permet de distinguer les usages réellement économiques de ceux centrés sur la spéculation, et d’orienter la régulation et les politiques publiques vers des usages productifs.

L’avènement des stablecoins rappelle que nous vivons des temps polanyiens : ils désencastrent la monnaie au profit du marché, mais ouvrent aussi la possibilité d’un réencastrement collectif, où la technologie sert nos besoins réels plutôt qu’une logique d’accumulation.

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Le 20 octobre 2025 à 15h45

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