Joschka Fischer

Ministre des Affaires étrangères et vice-chancelier allemand de 1998 à 2005. Ancien dirigeant du Parti Vert allemand pendant près de 20 ans.

Prendre en compte l'émergence d'un nouveau bloc autoritaire

Le 4 juin 2024 à 11h33

Modifié 4 juin 2024 à 13h08

La récente visite du président russe Vladimir Poutine en Chine – son premier voyage à l’étranger depuis sa "réélection" – a révélé un changement progressif dans l’ordre mondial. Une nouvelle alliance a émergé dans le plus grand continent de la planète, comprenant la Chine et la Russie, ainsi que la Corée du Nord. Ce nouveau bloc autoritaire, résultat direct de la guerre d’agression de la Russie contre un pays voisin plus petit, représente une évolution géopolitique majeure, qui sera lourdes de conséquences.

BERLIN – Le but du Kremlin est de faire disparaître l’Ukraine en tant que pays indépendant et à terme, de l’annexer. Les pays occidentaux ont réagi en imposant des sanctions et des restrictions commerciales massives à l’encontre de la Russie, entraînant l’arrêt quasi total des échanges commerciaux et des exportations énergétiques de la Russie vers l’Europe. Cette conjoncture a donné l’occasion à la Chine de combler le déficit du commerce extérieur de la Russie. Le Kremlin ayant un besoin urgent de maintenir ses recettes d'exportation pétrolières et gazières pour financer la guerre, la Chine (ainsi que l'Inde) en ont profité pour importer des hydrocarbures russes à un prix fortement réduit.

La Chine veille toutefois à ne pas provoquer de nouvelles sanctions. Elle s’est abstenue de livrer directement à la Russie des armes et des technologies sensibles, de crainte de d’aggraver les relations déjà tendues avec les États-Unis. La Chine reste fortement dépendante de l’Occident – et des États-Unis en particulier – pour les technologies de pointe, et les autorités ne veulent pas mettre en péril la position des entreprises chinoises sur les marchés occidentaux. Elle a ainsi réagi à la crise ukrainienne par une politique de bascule ténue : s’aligner davantage sur la Russie tout en maintenant une neutralité formelle quant au dossier ukrainien et en respectant les lignes rouges de l’Occident.

Après que les troupes russes aient échoué à saisir Kiev ou à atteindre la plupart de leurs objectifs en 2022, le conflit s’est installé dans la durée, plaçant le Kremlin dans une situation de confrontation de plus en plus aigüe avec les gouvernements occidentaux. Ces derniers considèrent l’agression de l’Ukraine comme le simple prélude d’une remise en cause plus large de l’hégémonie occidentale, tandis que Poutine la voit comme le moyen de réviser l’issue de la guerre froide et de rendre à la Russie son statut de puissance mondiale.

Mais les élites russes de l’entourage de Poutine se leurrent en pensant qu’un conflit avec les États-Unis et leurs alliés est à même de restaurer la grandeur nationale. La Russie n’a ni les capacités économiques, ni les moyens technologiques pour maintenir une telle confrontation sur le long terme. Son économie stagne depuis des années et elle souffre d’un énorme déficit de modernisation. Poutine n’a absolument rien fait pour le pays, à part en faire un partenaire subalterne et dépendant de la nouvelle superpuissance chinoise.

Si la folie des grandeurs de Poutine tranche de toute évidence avec la politique plus prudente des autorités chinoises, sa récente vite à Pékin laisse à penser que la relation sino-russe se renforce. Compte tenu de l’émergence d’un bloc autoritaire couvrant toute l’Asie du Nord, le conflit en Ukraine pourrait évoluer vers une confrontation mondiale à grande échelle.

Mais même si une telle confrontation ouverte était évitée, les grandes lignes de cette nouvelle bifurcation mondiale sont déjà apparentes. Une grande partie des pays du Sud auront tendance à se ranger aux côtés du bloc autoritaire d’Asie du Nord, en partie à cause des erreurs passées et de l’impéritie de longue date de l’Occident envers ces pays. Au sein de ce vaste regroupement, l’Iran jouera un rôle particulièrement important, compte tenu de sa place centrale dans "l’axe de la résistance" au Moyen-Orient et de sa quête d’hégémonie régionale.

Puisque ces changements se font aux dépens des États-Unis, ils remettront en cause leur rôle en tant que première superpuissance mondiale et les obligeront à s’engager davantage dans les conflits armés en cours, l’Ukraine et le Moyen-Orient. Dans ce dernier cas, il semble que les États-Unis et l’Arabie saoudite se rapprochent d’un accord sur un pacte de sécurité plus étroit, une option auparavant rejetée.

Considérés ensemble, l’invasion de l’Ukraine en 2022, la formation du bloc autoritaire en Asie du Nord et l’attaque du Hamas contre Israël en octobre dernier semblent avoir mis fin à la position de repli des États-Unis après leur aventure malheureuse en Irak.

Les stratèges et décideurs politiques à Washington ont compris que la réorganisation actuelle des relations internationales porte principalement sur le rôle de l’Amérique, et sur son futur statut, de première superpuissance. Dans le contexte de la nouvelle course à la prédominance dans le domaine de l’intelligence artificielle et d’autres technologies d’avenir, ce processus a autant trait à l’innovation, l’économie, l’immigration et l’éducation qu’à la géopolitique. Une nouvelle rivalité entre deux systèmes fondamentalement différents imprègne désormais tous les niveaux des affaires internationales.

© Project Syndicate 1995–2024

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