Abdallah-Najib Refaïf
Journaliste culturel, chroniqueur et auteur.Petit bestiaire d’une semaine ordinaire
Dans un monde où l’Homme a domestiqué presque toutes les espèces, qu’advient-il des animaux, qu’ils soient d’élevage, migrateurs ou sauvages ?
"Les animaux, disait un poète, ne manquent pas de naturel, sauf à l’état domestique". C’est tout le contraire des humains, dirait un misanthrope qui pense que la bête qui est en eux, elle, s’accommode de tout et même du pire. Comment se comporte alors un animal domestiqué depuis que l’Homme, lui-même, est passé de l’état de chasseur-cueilleur à celui d’éleveur-agriculteur ?
Pour les éthologues (experts des comportements des animaux), l’animal est passé, à cause de l’Homme et dans l’intérêt de ce dernier, de l’état sauvage à celui de domestique et d’apprivoisé. Et selon la définition officielle de la FAO (l’Organisation de l’alimentation et l’agriculture), "la domestication est le processus par lequel l’évolution a été influencée par l’être humain pour répondre à ses besoins". Reste l’animal sauvage, qui l’est de moins en moins, car, lorsqu’il n’est pas encagé dans un zoo, il est tout aussi entravé et emprisonné dans des parcs et réserves, dits naturels, au grand bonheur des amateurs de safaris et autres grandes sensations exotiques. Finalement, l’Homme, dans son irrépressible hubris, aura fini, tout naturellement si l’on ose dire, par domestiquer toutes les bêtes de toutes les espèces.
Si j’ai entamé cette chronique par une petite réflexion sur les rapports entre l’Homme et la bête, c’est par ce que la semaine dernière, flânant tranquillement et tout aussi distraitement sur le fil des informations de quelques sites électroniques, voilà que des infos relatives aux animaux ont fait leur apparition sans crier gare. C’est bien connu, l’algorithme n’en fait qu’à sa tête, c’est-à-dire à la nôtre, et nous propose ou nous impose--en fonction, dit-on, de ce que nous avons consulté auparavant- ce qu’il pense pouvoir nous intéresser comme infos. Bref, il nous assigne l’info qu’il nous faut !
Je dois avouer ici que le mien est d’une intempestivité échevelée, tant et si bien que ce que je reçois est un magma inqualifiable d’infos disparates. Sans compter les cookies intempestifs qui vont avec, et leur flot incessant de pubs vantant toutes sortes de produits et services aussi étranges que superflus. Scrollant donc entre des informations anxiogènes et d’autres nouvelles d’ici et du monde tel qu’il ne va pas bien, voilà que surgissent trois infos en libre accès relatives à trois espèces d’animaux : les moutons, les cigognes et les chardonnerets. Aucun lien de prime abord entre ces bêtes et encore moins entre elles et mon algorithme. Mais ça me changera un peu, me suis-je dit, des infos désespérantes sur l’état du monde et sur celui des hommes qui le malmènent. C’est du moins ce que j’eus la naïveté de croire.
D’abord les moutons et ces interrogations existentielles : "Y aura-t-il une fête du mouton cette année ?", et un autre site international, celui-là, d’enfoncer le clou : "Le Maroc va-t-il renoncer aux sacrifices de moutons lors de l’Aïd ?" Il est question ici d’inflation, de sécheresse et de faible pouvoir d’achat qui sont autant de facteurs inquiétants et pouvant justifier l’annulation, voire l’interdiction de l’immolation de millions d’ovins.
Dans le même temps, on s’inquiète aussi pour le sort des éleveurs professionnels et le manque à gagner de ce secteur vital pour le monde rural et, ipso facto, pour la croissance. Car, en effet, certains journaux parlent même d’une "économie du mouton" qui participerait à la croissance économique.
N’étant ni économiste, ni éleveur, ni théologien, ni même consommateur de viande ovine, je n’ai pas mon mot à dire sur la question. Cependant, nous sommes quelques-uns à nous demander que si c’était le cas, et considérant l’état déplorable des économies de presque tous les pays qui sacrifient les ovins chaque année que Dieu fait et ce depuis Abraham ; si donc le fait d’occire des moutons participait à la croissance économique de ces pays, depuis le temps, ça se saurait, non ? Finalement, soupirait un sage végétarien dépité, il y a deux sortes de bergers ou de sacrificateurs d’ovins : "celui qui pense à la laine et celui qui pense au gigot. Personne ne pense au mouton".
Sans transition, comme on dit à la télé : après le mouton vient la cigogne et ce titre en forme de "clickbait" (ou "putaclic" en français : titre pour attirer plus de clics) : "Les cigognes se font rares au Maroc et on connait la cause".
En fait, il s’agit si peu du Maroc, cité au même titre que la Tunisie et le Mali pour affirmer que ces échassiers, notamment d’Alsace en France, étaient nombreux à migrer dans ses régions pour passer l’hiver au chaud et se nourrir. Citant une émission de Franceinfo, elle-même citant un ornithologue, ce dernier expliquait ce phénomène par le changement climatique. Les cigognes n’ont donc plus besoin de se taper des kilomètres de vol, puisqu’il fait aussi doux en Alsace qu’au Maroc. De plus, ils ont de quoi manger sur place dans des déchetteries : "Ce sont des fast-foods à ciel ouvert".
Il est vrai qu’on voit de moins en moins de cigognes survolant Chellah à Rabat depuis quelques années, alors que cet échassier migrateur a depuis des siècles fait de cette nécropole à la fois un point de ralliement, une étape et une cantine pour se sustenter avant de reprendre son long périple migratoire vers le grand sud. Et comme dit un proverbe alsacien : "Quand les cigognes sont là, le monde est en bon état". Le titre de l’info qui a suivi juste après sur un autre site disait le contraire à propos d’une photo montrant deux autres drôles d’oiseaux s’esclaffant sous une casquette moche et rouge dans le bureau ovale d’une maison blanche. Mais défilons et passons à autre chose.
Poursuivant toujours distraitement le scroll, mon algorithme est resté étonnamment fidèle à ce petit bestiaire de la semaine. En effet, après les soucis des cigognes alsaciennes, voici donc les affres d’un volatile algérien et ce titre alarmiste : "Le chardonneret en Algérie : un oiseau en danger". Bigre ! L’article commence pourtant avec cette douce et bucolique introduction : "Le chardonneret est un oiseau apprécié en Algérie pour son plumage et son chant". Mais on déchante vite lorsqu’on apprend qu’il fait face à des menaces qui risquent de le faire disparaître à l’état sauvage. La cause ? Sa capture en masse et sa mise en cage alors qu’une étude faite par une université locale "estime qu’au moins six millions de chardonnerets sont en captivité à travers le pays et qu’en une seule journée, des centaines de ces oiseaux sont vendus sur un marché.".
L’auteur de l’article, tout en s’indignant du sort réservé à ce volatile, n’a pas manqué de rappeler à ces tristes geôliers et antipatriotes le rôle héroïque et historique joué par cet oiseau : "Pendant la colonisation française, il représentait un espoir pour l’indépendance". Le chardonneret, héros et martyr !
A peine cet article lu -et cette fois-ci l’algorithme a sans doute fait de lui-même la transition- voilà qu’une info tombe comme une plume dans la soupe de l’info : "Une soirée organisée à l’Institut du monde arabe à Paris en soutien à l’écrivain Boualam Sansal". L’annonce rappelle que l’auteur franco-algérien, critique du pouvoir, est incarcéré depuis la mi-novembre pour atteinte à la sûreté de l’Etat.
Finalement, même lorsqu’on n’aime chez un homme de plume ni son plumage, ni son ramage, ni son langage, on le met quand même et tout bêtement en cage. Mais voilà que, dans son poème intitulé "Les chants du crépuscule", Victor Hugo, comme s’il exhortait ceux qui, à bon escient, écrivent et résistent, conseille ceci :
"Soyez comme l’oiseau posé, pour un instant/ Sur des rameaux trop frêles, / Qui sent ployer la branche et qui chante pourtant, / Sachant qu’il a des ailes !"
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