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Pêche durable : c'est aussi une affaire de la société civile

Dans un secteur où les considérations économiques prédominent souvent les impératifs environnementaux, la société civile est capable d'influer sur les pratiques et de modifier les mentalités.

Le 6 février 2025 à 11h32

Près de 40% des stocks de poissons sont actuellement pêchés à des niveaux non durables, en raison de la surpêche et de la pêche illégale, non déclarée et non réglementée (INN). Cette dernière représente chaque année en valeur l'équivalent de 9 à 17 milliards de dollars (FAO, 2024). Face à cette situation, la société civile se positionne comme un acteur dynamique pouvant contribuer à la lutte contre l'épuisement des océans.

L’engagement des citoyens organisés en faveur d’une gestion durable des ressources marines montre que cette responsabilité n’incombe pas seulement à l’Etat et au secteur privé. Dans un secteur où les considérations économiques prédominent souvent les impératifs environnementaux, la société civile est capable d'influer sur les pratiques et de modifier les mentalités. Son intervention, longtemps sous-évaluée, est de plus en plus reconnue comme un levier crucial pour le futur des océans.

Selon le dernier rapport de la FAO publié l’année dernière sur la situation mondiale de la pêche et de l’aquaculture, des niveaux records ont été enregistrés en 2022 avec une production mondiale totale de 223,2 millions de tonnes (dont 130,9 millions de tonnes provenant de l’aquaculture et 92,3 millions de tonnes de la pêche de capture), témoignant ainsi d’une croissance de la production et d’un développement inédit de l’industrie halieutique (FAO, 2024).

Cette croissance s'accompagne toutefois de défis majeurs pour la durabilité des ressources, puisque le pourcentage des stocks pêchés à des niveaux non durables augmente depuis le milieu des années 1970, passant de 10% en 1974 à 37,7% en 2021 (FAO, 2024).

Cette tendance souligne plus que jamais la nécessité d'une gestion durable des ressources halieutiques. Les succès de politiques d’aménagement halieutique ont montré à travers le monde une régénération de certaines espèces considérées comme menacées (cas des thonidés), démontrant qu'une amélioration est possible avec des mesures volontaristes appropriées. Toutefois, les ressources halieutiques demeurent menacées par la surexploitation et le fléau de la pêche illégale, non déclarée et non réglementée (INN).

Le fléau de la pêche illégale : une menace globale

La pêche illicite, non déclarée et non réglementée (INN) constitue actuellement l'une des menaces les plus sérieuses pour la durabilité des ressources marines mondiales. L'ampleur du phénomène est très significative, avec des captures annuelles estimées entre 11 et 26 millions de tonnes (FAO, 2024).

Les répercussions de cette pêche INN sont considérables à de nombreux égards. Sur le plan écologique, elle compromet gravement la durabilité des écosystèmes marins et peut conduire à l'effondrement des stocks de poissons déjà fragilisés par leur surexploitation. Les pertes économiques directes, évaluées entre 9 et 17 milliards de dollars, constituent une estimation partielle des dommages totaux. Quant aux impacts sur les revenus et les recettes fiscales, ils pourraient atteindre 34 à 67 milliards de dollars, affectant particulièrement les économies dépendantes de la pêche (FAO, 2024).

L'impact social est tout aussi préoccupant. Les communautés côtières, qui dépendent traditionnellement des ressources halieutiques pour leur subsistance, voient leur revenu et leur sécurité alimentaire compromis. C’est là un fléau pour l’éradication duquel la communauté internationale est mobilisée : Etats, organisations internationales spécialisées et ONG.

Les acteurs classiques de la pêche durable

La gestion des ressources halieutiques exige la collaboration coordonnée de divers acteurs, chacun ayant un rôle spécifique et complémentaire. À l'échelle nationale, l’autorité de tutelle joue un rôle central dans ce cadre. Elle définit, entre autres, les objectifs qui doivent concilier durabilité environnementale, bénéfices économiques et attentes sociales.

Son action se matérialise notamment par l’élaboration, sur la base de données scientifiques solides, des plans d’aménagement contenant des mesures de gestion et de sauvegarde des ressources halieutiques comme par exemple la fixation de quotas de pêche, l’instauration de périodes de repos biologique. Ces mesures sont accompagnées par des actions de contrôle et de surveillance (contrôle des navires, des engins de pêche et de la traçabilité des captures, etc.). Cette régulation s'appuie généralement sur un processus consultatif impliquant les parties prenantes dont les opérateurs du secteur, garantissant ainsi une meilleure acceptation des réformes.

À l'échelle internationale, des organisations comme la FAO et les Organisations régionales de gestion des pêches (ORGP) établissent les standards et les cadres nécessaires à une gestion cohérente des ressources marines. Leur action se traduit par l'élaboration de directives internationales et par le renforcement des capacités des pays membres à mettre en œuvre ces directives.

Ces organisations encouragent également l'adoption de mécanismes de marché innovants pour promouvoir des pratiques de pêche durables. Dans ce même cadre, la FAO a développé plusieurs initiatives stratégiques pour lutter contre les pratiques de pêche INN. Un Plan d'action international a été élaboré pour prévenir et éliminer la pêche INN, encourageant les États à développer leurs propres plans d'action nationaux.

L'Accord sur les mesures de l’Etat du port vise quant à lui à empêcher l'entrée sur le marché des produits issus de la pêche INN en renforçant les contrôles portuaires. La FAO publie régulièrement des directives techniques pour améliorer l'évaluation et le suivi de la pêche INN.

La société civile, acteur nouveau de la pêche durable

Dans le secteur de la pêche, la société civile a progressivement affirmé son rôle essentiel dans la préservation des ressources marines. Son intervention multiforme comprend plusieurs aspects essentiels de la gestion durable des pêcheries.

L'éducation et la sensibilisation représentent les piliers de son engagement. Les organisations de la société civile mènent un travail de fond pour informer les consommateurs et orienter leurs choix vers des pratiques responsables. Elles les sensibilisent par exemple à ne pas consommer des poissons de petite taille commerciale (juvéniles), à éviter les espèces dont l'origine est inconnue ou pêchées durant les périodes de repos biologique. Ce genre d’actions pédagogiques contribue directement à la préservation des stocks et au respect des cycles naturels des espèces marines.

La société civile peut également exercer une vigilance constante et éventuellement signaler les infractions aux autorités compétentes. A ce titre, la société civile peut alerter sur la présence de juvéniles sur les étalages dans les marchés ou la présence d'espèces interdites à la pêche et à la commercialisation, ou encore l’utilisation d'engins de pêche prohibés, etc. En tant que lanceur d’alerte, sa vigilance contribue significativement au respect des réglementations en vigueur sans pour autant se substituer aux autorités compétentes de contrôle.

Enfin, la société civile peut faire preuve d'une capacité d'innovation et de réaction exceptionnelle face aux défis émergents. Afin de lutter contre la pêche INN, elle peut développer des solutions innovantes comme l'utilisation des technologies satellitaires pour la surveillance des côtes (ex : l’ONG Global Fishing Watch qui utilise des données satellitaires pour surveiller les activités de pêche à l'échelle mondiale) ou la mise en place d'applications mobiles permettant aux consommateurs de vérifier instantanément l'origine des produits de la mer (ex : Planète Océan, une application qui permet aux utilisateurs de connaître l'espèce de poisson qu'ils consomment, ainsi que les méthodes de pêche utilisées et leur provenance). En outre, la mobilisation citoyenne a souvent fait ses preuves lors des catastrophes écologiques : nettoyage des côtes et protection des zones sensibles grâce à une mobilisation et une action solidaire rapide.

Les labels écologiques : quand la société civile révolutionne le marché

L'émergence des labels écologiques dans le secteur de la pêche illustre parfaitement la capacité de la société civile à initier des changements profonds dans les pratiques du secteur. Les labels écologiques consistent en un système d'étiquetage qui certifie qu'un produit de la mer a été pêché ou cultivé selon des normes ou standards de durabilité environnementale. Ces labels visent à garantir aux consommateurs que les produits qu'ils achètent proviennent de pratiques de pêche responsables et respectueuses de l'environnement.

Une collaboration fructueuse entre ONG et secteur privé démontre comment il est possible de transformer durablement les pratiques de pêche. Le Marine Stewardship Council (MSC) constitue l'exemple le plus emblématique de ces initiatives. Créé en 1997 par l'ONG WWF en partenariat avec Unilever, ce label est devenu aujourd'hui une référence mondiale en matière de pêche durable. Son succès a ouvert la voie à d'autres certifications, montrant la capacité de la société civile à créer des standards ou normes de durabilité environnementale qui dépassent les exigences réglementaires classiques.

L'impact de ces labels se mesure à plusieurs niveaux. Sur les marchés internationaux, ils facilitent l'accès à de nouveaux débouchés commerciaux et attirent l'attention des grands distributeurs. Chez les producteurs, ils encouragent l'adoption de pratiques durables, même si cela s’accompagne parfois de coûts de production plus élevés. Pour les consommateurs, ils constituent un repère fiable pour des achats responsables. Ces initiatives de labellisation s'accompagnent aussi d'innovations dans le domaine de la traçabilité des produits halieutiques.

L'efficacité de ces labels repose en grande partie sur leur capacité à créer des ponts entre scientifiques et consommateurs. En intégrant les données scientifiques dans l'établissement de leurs normes, ils traduisent des exigences techniques complexes en garanties compréhensibles pour le grand public. Cette fonction de médiation s'avère particulièrement précieuse lors des crises environnementales ou sanitaires, où les labels peuvent rapidement mobiliser l'opinion publique et orienter la demande vers des produits salubres et durables.

Pour une société civile plus engagée

Face aux défis croissants de la préservation des ressources halieutiques, le rôle de la société civile apparaît plus que jamais comme essentiel. Son action multiforme, allant de la sensibilisation des consommateurs à la mise en place de systèmes de certification innovants, a démontré sa capacité à promouvoir des changements durables dans les pratiques de pêche. Les progrès obtenus, notamment grâce aux labels écologiques, témoignent de la capacité de la société civile à transformer les pratiques de pêche pourvu qu'elle dispose des moyens et du soutien nécessaires pour agir.

Cependant, pour amplifier cet impact positif, particulièrement dans les pays où l’action de la société civile demeure embryonnaire, plusieurs mesures concrètes pourraient être envisagées. En priorité, il est nécessaire d'intégrer officiellement la société civile dans les processus décisionnels et reconnaitre sa mission. Cela nécessite la mise en place d'un cadre réglementaire clair définissant leurs modalités d'intervention dans les consultations et prises de décision. De plus, leur cadre d'intervention doit être clairement défini et accepté par tous les acteurs du secteur, notamment les opérateurs, afin d'éviter les malentendus et les conflits potentiels dans l'exercice de leur mission.

Le renforcement des capacités des organisations de la société civile constitue un autre axe majeur, passant par des programmes de formation et la mise en place à leur profit de mécanismes de financement durables. Cette professionnalisation leur permettrait de conduire des actions plus structurées et d'exercer une influence plus marquée sur le terrain.

Il est également utile de promouvoir le développement de réseaux de collaboration entre organisations de la société civile, au niveau national et international. Ces partenariats permettraient un partage d'expériences et de bonnes pratiques, renforçant ainsi l'efficacité collective des actions menées. Les succès enregistrés dans certains pays pourraient ainsi plus facilement inspirer et guider les initiatives dans d'autres régions.

En conclusion, il est à souligner que la préservation des ressources marines est un défi global qui nécessite une mobilisation à tous les niveaux. La société civile, par sa capacité à mobiliser, innover et créer des ponts entre les différents acteurs, constitue un maillon essentiel de la chaîne de préservation des ressources halieutiques. Renforcer son rôle n'est pas seulement souhaitable, c'est une nécessité pour garantir l'avenir des océans et des communautés qui en dépendent. En définitive, la présence d'organisations de la société civile actives et leur capacité à jouer pleinement leur rôle de lanceur d’alerte ne peut qu’appuyer la vitalité d'une société et de sa capacité à relever les défis de la durabilité.

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Le 6 février 2025 à 11h32

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