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Où est le monde pour les Palestiniens?

AMMAN – Suite à la louable observation de Jared Kushner, rappelant en mai 2018 que servir la paix est "le plus noble but [que puisse se fixer] l’humanité", le journaliste Rober Fisk posait déjà la question pertinente sur le plan annoncé: "Après trois guerres israélo-arabes, des dizaines de milliers de morts palestiniens et des millions de réfugiés, Kushner croit-il vraiment que les Palestiniens se contenteront de recevoir de l’argent?"

Le 10 février 2020 à 12h42

Ceux qui parmi nous sont enclins au cynisme pourraient conclure, avec Chris Doyle, directeur du Council for Arab-British Understanding, que la paix entre Israéliens et Palestiniens n’est [plus] la véritable question, qu’elle n’est qu’un point de détail. Les initiatives antérieures de l’administration américaine, soutien aux colonies israéliennes de Cisjordanie, installation de l’ambassade des Etats-Unis à Jérusalem et suppression des subventions à l’Office de secours et des travaux des Nations unies pour les réfugiés palestiniens au Proche-Orient (Unrwa), le laissent indubitablement entendre. Comme le notait en 2018 Lara Friedman, présidente de la Foundation for Middle East Peace: "Il est très clair que le but principal est d’éliminer la question des réfugiés palestiniens en déclarant qu’ils n’existent pas. C’est ce que fait le plan Kushner de l’ensemble des Palestiniens et de toute la Palestine comme entité autonome.

L"accord du siècle": auncun élément requi pour résoudre un conflit

La proposition fait fi de toute considération de droit international et des nombreuses résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies, suggérant au contraire que les Palestiniens devraient échanger leurs terres les plus fertiles contre du désert et accepter un territoire qui ressemble à un morceau d’emmental, dont les vides sont traversés de pont et de tunnels, presque entièrement entouré de zones sous souveraineté israélienne. C’est un affront à la dignité palestinienne, sans parler des espoirs et des aspirations des Palestiniens, tandis que les craintes concernant le destin de Jérusalem et les droits historiques sur les lieux saints ne peuvent qu’être partagées par les musulmans du reste du monde.

Durant une bonne part de ma vie, j’ai vécu les crises de notre région comme des problèmes de famille. Lors des réunions entre Chaïm Weizman, qui deviendrait le premier président du futur Etat d’Israël, et mon défunt grand-oncle, le roi Fayçal Ier, au lendemain de la Première guerre mondiale, les discussions tournaient autour d’un Etat arabe fédéré dans la région, où juifs, chrétiens et musulmans de culture arabe pourraient vivre en paix dans un cadre d’indépendance et de coexistence.

C’était aussi la vision qu’avait épousée mon grand-père, fondée sur un engagement irrévocable en faveur de la dignité humaine ainsi que de son nécessaire pluralisme et des droits égaux de toutes les confessions. C’était une vision éclairée, soutenue par de fortes convictions morales, mais c’était aussi une vision structurelle, ce qu’Abba Eban, ministre israélien des Affaires étrangères nommait le Benelux de la région. Et l’on doit reconnaître que lorsque la Jordanie a donné la nationalité aux Jordaniens palestiniens, c’était en considérant que leur citoyenneté lui était confiée, et que si elle avait la garde de celle-ci, c’est le sens du mot wadiyyah,, leur droit à l’autodétermination n’en était nullement amoindri ou nié. Comment ne pas se demander ce qu’auraient pu devenir les choses si le roi Abdallah Ier de Jordanie, si le Premier ministre israélien Yitzhak Rabin, plus tard, lui aussi grand faiseur de paix, n’avaient été assassinés pour leurs convictions.

Un manque terrifiant de compréhension de la situation

Je me rappelle les jours exaltants qui suivirent la signature du traité de paix entre la Jordanie et Israël, en 1994, quand l’espoir était si grand. Cela semble aujourd’hui inimaginable, mais la bonne volonté était telle, à l’époque, qu’après qu’il eut réuni quelque 10 millions de dollars lors d’une collecte nationale pour l’aide humanitaire en Bosnie, mon défunt frère, le roi Hussein, fut contacté par Rabin, qui suggéra que nous en fassions une initiative commune. Nous prîmes donc l’avion ensemble. A l’arrivée, j’animais une conférence de presse avec des musulmans bosniaques, des Croates, des Serbes et les délégués israéliens, qui tous avaient de bonnes raisons de ne pas éprouver les uns pour les autres de sympathies particulières. Ce fut pourtant un message de paix dans les Balkans et de paix au Moyen-Orient.

La cause de la déception qui a suivi est double. Premièrement, il n’y eut jamais de mécanisme capable d’installer ces idées visionnaires. Et deuxièmement, quoique mon propre pays, la Jordanie, ait signé un traité de paix avec Israël, ce ne fut jamais qu’une paix froide, parce que les fondations qui auraient pu permettre de changer les attitudes des populations et de les impliquer dans le processus n’ont pas été creusées. Ainsi la paix froide n’a pu évoluer vers une paix chaleureuse, une paix qui va au-delà des représentants officiels et qui engage tout le monde.

Un quart de siècle plus tard, l’objectif semble plus que jamais hors d’atteinte, et la proposition de Kushner ne sera d’aucune aide. "Vous devez parfois, pour parvenir à vos fins, prendre le risque stratégique de détruire certaines choses", avait-il dit en 2018. Formulé sans ambages, cet état d’esprit, qui n’est pas sans rappeler Robespierre ou Lénine, trahit un manque terrifiant de compréhension de la situation, et risque de réduire à néant tous les efforts pour apporter de la stabilité dans cette région agitée.

Voici à peine une semaine, nous entendions le témoignage bouleversant d’une survivante d’Auschwitz. "Où était le monde?" voulait-elle savoir. Je ne peux que poser la même question: où sera le monde dans les semaines et les mois à venir pour les Palestiniens?

Traduit de l’anglais par François Boisivon

© Project Syndicate 1995–2020
Tags : Palestine
Par Rédaction Medias24
Le 10 février 2020 à 12h42

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