Abdallah-Najib Refaïf
Journaliste culturel, chroniqueur et auteur.Nouvelles du monde et de soi
Faut-il jouer la fiction contre la spectaculaire falsification de la vie ? Choisir la littérature, la lecture de la poésie (celle des journaux ayant disparu avec les journaux) contre ce qui, désormais, s’écrit tous le jours, vite, trop vite et si vide de sens ? Contre cette incessante volubilité de l’instantané qui fait parler le plus grand nombre, de tout et de rien, mais de rien surtout. N’avoir rien à dire et s’entêter à en parler est devenu une activité naturelle adoptée par tous et portée par un flux ininterrompu de mots. "Une seule et longue phrase sans césure à jamais inintelligible", comme l’écrivait le poète Saint-John Perse dans "Exil".
Hier encore, lorsqu’on parlait de médias, on pensait au journal ou à la radio, puis, plus tard, à la télévision mais on lisait. Et l’on a cru si fort que l’information se lisait, s’écoutait ou se regardait sur un écran, le soir seul ou en famille, quand elle était récapitulée ou résumée dans un journal qu’on disait télévisé.
Trois médias délivrant une information écrite et information audiovisuelle. Le système d’information, pensait-on, avait atteint son apogée, ses limites ou son plafond de verre. Mais voilà que l’information est devenue communication. Pour cette dernière on avait le téléphone. Mais voilà aussi que ce dernier, allié au poste de télé et à celui de l’ordinateur va donner naissance à une autre machine de communication disruptive qui s’en va épuiser le pouvoir des mots et l’articuler avec celui du son et de l’image avant de le mettre à la portée de tous et de chacun.
Est-ce l’ultime média ? Allez savoir quand chaque jour, toute invention apporte son lot d’innovations et nous éloigne du monde d’hier et de la galaxie Gutenberg que l’on croyait éternelle. Internet, nouveau média, ultime média ? Marshal Mc Luhan, philosophe et théoricien de la communication, celui qui disait à raison que le "le média est le message", prédisait, trente ans avant la création d’internet, qu’ "un nouveau média ne s’ajoute jamais aux médias antérieurs et ne les laisse jamais intacts."
Cette brève et mélancolique médiation sur l’art presque perdu de la lecture du journal, ou de la lecture tout court, s’est imposée lors d’une promenade après avoir jeté un regard sur un lot de journaux abandonné dans un de ces nouveau kiosques d’un chic étonnant installés récemment dans l’avenue Mohammed V à Rabat. Livres, majoritairement piratés, et divers magazines étrangers sont alignés sur des étagères dans un petit kiosque au beau design fait de bois et de verre transparent.
Le kiosquier, hier encore assis à même la chaussé devant un amoncellement de publications de tous genres, est, là, installé dans un fauteuil à roulettes scrollant en souriant sur l’écran de son téléphone. A ses pieds, deux paquets encore ficelés contenant quelques quotidiens nationaux en arabe et en français. "Pourquoi ne sont-ils pas déballés, lui demanda-t-on ?" "A quoi bon ? personne ne me les achète."
Pourtant, aujourd’hui, avec ces kiosques modernes et flambant neufs, ces livres en tous genres et dans plusieurs langues jouxtant des magazines aux titres aguichant… "On aurait aimé avoir ça quand les gens lisaient, soupira le kiosquier sans lever les yeux de son smartphone."
A entendre ce marchand de journaux, la lecture de ce qu’on appelait "les nouvelles" est en passe de devenir, si elle n’est pas devenue, aussi rare que l’extase, comme disait le penseur roumain Cioran à propos du rire. Alors pourquoi écrire et pour qui ?

Aujourd’hui, "les nouvelles" qui défilent sur l’écran du marchand de journaux ne se nomment plus ainsi. Elles sont si instantanées et furtives qu’elles relèvent d’un genre inédit qu’il faudrait, comme l’écrivait le philosophe Wittgenstein dans (Remarques Mêlées), retirer cette expression de la langue "et la donner à nettoyer pour pouvoir ensuite la remettre en circulation."
Mais elle circule, elle circule déjà la nouvelle, toute nouvelle et sans cesse renouvelée dans la grande lessiveuse des réseaux dits sociaux où, comme le déplorent les auteurs de "Une presse sans Gutenberg", J.F Fogel Et Bruno Patino, "chacun se déplace trop vite pour être témoin , même furtif, de sa propre solitude." On est ce qu’on partage, car chacun produit sa propre information dans sa solitude et donne de ses nouvelles à d’autres solitudes où le faux côtoie le pathétique, et celui-ci le tragique le désinvolte ou le violent. Point de débat d’idées, nulle confrontation des esprits. Une simple juxtaposition de soliloques hallucinés et de monologues nerveux.
En repassant chez le kiosquier au retour de la petite promenade en ville, un autre paquet de journaux bien ficelé venait de lui être livré. "C’est pour les abonnés d’une administration, dit-il sans grand enthousiasme. Ils ne viendront même pas le réclamer alors qu’il est déjà midi." Il poussa du pied le paquet sous une étagère où un roman piraté de Marc Lévy côtoie la traduction en arabe de "Mein Kampf" de Hitler (Kifahi), et les mémoires de Michelle Obama en anglais, voisinent avec ceux de son mari Barak en français.
Sur l’étagère du dessus, on peut apercevoir aussi la "Phénoménologie de l’esprit" de Hegel en livre de poche Garnier- Flammarion. Hegel, qui n’était pas que philosophe phosphorant sur la dialectique et la philosophie de l’histoire, a même exercé en tant que journaliste et avait écrit dans "Notes et fragments", entre 1803-1806 : "La lecture du journal, le matin au lever, est une sorte de prière du matin réaliste. On oriente vers Dieu ou vers ce qu’est le monde, son attitude à l’égard du monde. Cela donne la même sécurité qu’ici, que l’on sache où l’on en est."
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