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Ahmed Faouzi

Ancien ambassadeur. Chercheur en relations internationales.

Macron et la fin de l’hégémonie occidentale

Le 14 juillet 2022 à 16h08

Modifié 14 juillet 2022 à 16h08

Lors de l’ouverture de la conférence des ambassadeurs tenue en aout 2019, le président français Emmanuel Macron a certainement prononcé l’un de ses discours qui restera gravé dans l’histoire diplomatique du pays. Devant deux cent diplomates, il a affirmé que le monde est en train de vivre la fin de l’hégémonie occidentale. Nous étions habitués à un ordre international qui reposait sur l’hégémonie occidentale, ce n’est plus le cas aujourd’hui, a-t-il asséné.

Cette hégémonie occidentale était selon Macron, vraisemblablement française au 18e siècle, par l’inspiration des lumières, sans doute britannique au 19e siècle, grâce à la révolution industrielle, puis américaine durant le vingtième. Ce que le président français a éludé dans son discours c’est que cette hégémonie s’est faite aussi sur le dos d’autres pays, notamment africains, en exploitant leurs ressources. C’est ce qui a permis à cette hégémonie de perdurer à ce jour.

Macron a appelé à une stratégie d’audace diplomatique indispensable, selon ses termes, pour éviter l’effacement de l’Europe face aussi bien à la Chine qu’aux États-Unis. La veille, le président français avait participé au sommet du G7, tenu à Biarritz, qui a regroupé les nations les plus riches de la planète. Cette question a été certainement abordée avec les autres dirigeants.

L’ordre international, estime Macron, vit une crise inédite de l’économie du marché. Notre époque connait, selon lui, de grands bouleversements à la fois sur le plan technologique et écologique. Son diagnostic de la situation internationale est objectif, et sa conclusion tombe comme un couperet sur l’audience : nous sommes sans doute en train de vivre la fin de l’hégémonie occidentale.

Il avertit que si la France continue à faire comme avant, que l’on soit une entreprise, un diplomate, un ministre, un président de la république, un militaire, alors nous perdrons définitivement le contrôle, et ce sera l’effacement, a-t-il ajouté. Pour Macron les civilisations disparaissent, et l’Europe risque de disparaître aussi. Le monde sera alors structuré autour de deux grands pôles, les États-Unis et la Chine, et l’Europe aura le choix entre ces deux dominations.

Alors que faire pour éviter ce scénario catastrophe ? Pour Macron, il n’y a qu’une stratégie, c’est celle de l’adaptation, de décider de peser plus sur les affaires du monde. Je ne crois qu’à une chose c’est la stratégie de l’audace et de la prise du risque, a-t-il martelé. Il a invité son audience à courir plus vite face à un monde qui bouge, et à essayer de peser avec les cartes qui sont les nôtres. Nous sommes les seuls pour qui l’immobilisme est mortel, selon ses termes.

Civilisations sophistiquées qui ne font que reproduire

L’idée de la fin de l’hégémonie de l’Occident sur le monde est une expression diplomatique qui traduit l’idée du déclin de la civilisation occidentale. Ce thème a inspiré beaucoup d’intellectuels qui se sont penché sur ce phénomène. Le plus imminent par eux reste certainement le philosophe allemand Oswald Spengler qui, il y a un siècle, considérait les civilisations comme des organismes qui naissent, fleurissent, et finissent par mourir.

Son livre publié en allemand en 1918, sous le titre le déclin de l’Occident, ne fut traduit en français qu’en 1933 par le philosophe kabyle Mohand Tazerout qui passera la fin de sa vie à Tanger où il mourra en 1973. Sa traduction du livre de Spengler, dans le contexte de la première guerre mondiale, en fera l’un des plus lus en son temps, et qui continue, à ce jour, de susciter polémiques et débats entre les penseurs.

Dans son ouvrage Spengler critique les historiens de son temps en raison de leur découpage entre antiquité, moyen-âge, et temps moderne, qui fait croire à une évolution vers le mieux. Il les croit naïfs quand ils trouvent le 19e siècle après Jésus plus riche que le 19e siècle avant jésus. De là où nous sommes, la lune apparait plus grande que Jupiter et l’historien, comme l’astronome, doit se débarrasser des préjugés liés à sa position dans l’espace et dans le temps, écrit-il.

Spengler pense qu’au lieu de présupposer un progrès infini des cultures, il considère, au contraire, qu’elles sont des organismes vivants qui traversent les phases évolutives de l’homme, enfance, jeunesse, maturité puis vieillesse. Les cultures pour lui se transforment en civilisations sophistiquées qui, arrivées à certains stades, ne font que reproduire, au lieu d’inventer.

Chaque civilisation en décadence connait, selon Spengler, des sursauts et tentatives désespérées de ne pas mourir trop tôt. Avec la force décroissante, la culture perd la joie de son être et se réfugie dans la méditation qui n’est, pour lui, que l’antichambre de la mort. Il considère la fin du religieux comme un signe manifeste de déclin. La décadence d’une civilisation, qui ne sait plus croire mais seulement se distraire, aboutit à la transformation de la famille, au contrôle des naissances, qui sont les signes les plus manifestes.

Le déclin

L’analyse de Spengler ne manque pas d’arguments, mais elle n’est pas partagée par beaucoup de philosophes. Durant toute sa vie, on lui a reproché d’avoir inspiré par ses idées le national-socialisme allemand, chose qu’il a toujours réfutée. Cependant, plusieurs mouvements d’extrême-droite européenne, et principalement français, se réfèrent encore à sa pensée.

La fin de l’hégémonie occidentale selon Macron, est due aux erreurs des occidentaux dans la gestion de certaines crises internationales, mais aussi à l’émergence de certaines nouvelles puissances dont nous avons longtemps sous-estimées l’impact. La Chine, l’Inde ou la Russie sont pour lui des Etats-civilisations qui se pensent comme telles, et qui viennent peser dans l’ordre économique international, comme dans l’imaginaire politique global, selon ses propres termes.

Quelques mois après la déclaration de Macron, l’Allemagne consacre elle aussi la 56e session de la Conférence de Munich sur la Sécurité, CMS, en février 2020 au même sujet. Le secrétaire d’Etat américain Mike Pompeo déclarait que l’Occident était en train de gagner la partie face à la Chine. Il est vrai qu’à l’époque la Russie n’avait pas encore envahi l’Ukraine. Quant à Macron, il préconisait une vision d’une Europe avec un leadership solidaire, moins dépendant des États-Unis dans les affaires internationales.

Mais ce constat d’impuissance vis-à-vis d’un monde en perpétuel changement dépasse la sphère politique française pour déteindre sur toute la société. Des intellectuels se sont penché sur le déclin de la société comme Michel Onfray a dans son livre Décadence, ou Éric Zemmour dans le suicide français. Même des romanciers ont fait de la décadence la trame de leurs ouvrages comme Michel Houellebecq dans Soumission.

D’autres, comme Jacques Attali, ont émis des hypothèses sur le phénomène et proposent des postures pour, soit le dépasser ou tout au moins en retarder l’échéance. Attali, dans un récent article publié sur son blog le 7 de ce mois de juillet, énumère les six étapes du déclin : Exaspération, manifestations, délégitimation des élites, désorganisation, révolution, et contre-révolution. Pour lui, la colère ne serait pas celle des riches frustrés, mais plutôt la rencontre de deux colères, celle des riches et celle des pauvres qui peuvent entrainer le chaos.

Attali fait aussi le constat de la réélection de Macron qui a suscité si peu d’intérêt, et mobilisé peu d’électeurs. Un contexte électoral morose par les dégâts causés par la pandémie Covid sur la société et l’économie du pays, ainsi que les conséquences de la guerre en Ukraine. Pour lui, tous les ingrédients sont réunis pour une longue récession sur le plan intérieur, et des indécisions sur le plan extérieur. Sur certains aspects, ses conclusions rejoignent celles de Spengler et de Macron.

La guerre de l’Ukraine paraissait, à l’époque du discours de Macron devant ses ambassadeurs, lointaine et même impensable. C’est certainement pour cette raison qu’il a appelé dans son intervention à ne pas pousser la Russie loin de l’Europe, ce qui serait une grave erreur, la vocation de la Russie n’est pas d’être un allié minoritaire de la Chine, a-t-il souligné. Qu’en pense-t-il aujourd’hui, alors que la Russie menace non seulement l’Ukraine mais toute l’Europe ?

Le déclin de l’Occident n’est pas uniquement économique. Ce sont surtout les valeurs sur lesquelles est adossé cette civilisation qui sont à la dérive. L’élection de Trump a sapé la confiance dans le multilatéralisme, le Brexit a affaibli l’Union européenne, et les interventions brutales dans certains pays ont poussé plusieurs pays à manifester leur neutralité face aux puissances dominantes.

L’accroissement des inégalités à l’intérieur des pays de l’Occident dans le sillage de la crise financière de 2008, les difficultés de venir à bout de la pandémie Covid et l’urgence climatique ont remis en cause sa capacité à mieux gérer son destin et celui du monde. L’imagination politique semble paralysée, et le goût de prendre des risques, et surtout d’innover, est de plus en plus patent. L’état actuel des relations diplomatiques de Paris avec ses proches partenaires au Maghreb et au Sahel témoigne largement de cette déliquescence.

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