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L'innovation dans l'industrie halieutique : un impératif stratégique pour la durabilité et la compétitivité

Ces dernières années, le secteur halieutique marocain a enregistré des performances remarquables, grâce à un dynamisme soutenu dans les investissements et à un processus de modernisation de ses outils de production. L'innovation est devenue un élément central de cette transformation, répondant à des défis économiques, réglementaires et environnementaux, tout en renforçant la compétitivité et en permettant une valorisation optimale des ressources halieutiques.

Le 19 décembre 2024 à 10h39

Le secteur halieutique marocain constitue un pilier majeur de l'économie nationale, employant plus de 600.000 personnes et contribuant à hauteur de 2% au PIB. Avec plus de 1,4 million de tonnes de captures annuelles et un tissu industriel composé de plus de 510 unités de transformation, le Maroc s'impose comme un acteur majeur de l'industrie halieutique régionale. En 2023, le secteur a enregistré des performances remarquables avec des exportations dépassant les 30 milliards de DH. Les investissements dans les entreprises de transformation des produits de la pêche ont atteint 900 millions de DH (4,4 milliards de DH d’investissements cumulés durant la période 2019-2023), témoignant d'une dynamique soutenue de modernisation et de montée en gamme des outils de production.

Les enjeux de l'innovation dans ce secteur stratégique ont été au cœur des discussions lors du forum Seafood4Africa organisé à l'initiative de la Fédération des industries de transformation et de valorisation des produits de la pêche (FENIP) en décembre 2024 à Dakhla. Un panel d'experts et de professionnels a souligné l'importance cruciale de l'innovation comme moteur de développement durable du secteur.

Le Maroc s'est résolument engagé dans cette voie, comme en témoigne sa progression significative dans l'Indice Mondial d'Innovation développé par l'Organisation Mondiale de la Propriété Intellectuelle (WIPO). Entre 2014 et 2024, le pays est passé de la 84ème position sur 143 pays à la 66ème place sur 133 pays, occupant même le premier rang mondial en matière de dessins et modèles industriels.

Pourquoi innover ?

L'innovation dans le secteur halieutique répond à trois impératifs majeurs :

>Impératifs économiques

Face à une concurrence internationale accrue, l'innovation constitue un levier essentiel de compétitivité. Les marchés d'exportation, particulièrement européens, deviennent de plus en plus exigeants, tant en termes de qualité que de traçabilité. Les industriels doivent donc constamment moderniser leurs outils de production et développer de nouveaux produits à plus forte valeur ajoutée. Par ailleurs, dans un contexte de volatilité des ressources halieutiques, l'innovation permet d'optimiser la valorisation des captures et de réduire les pertes, améliorant ainsi la rentabilité des opérations. En effet, la variabilité spatio-temporelle des principales ressources halieutiques notamment pélagiques oblige les professionnels à mieux gérer les épisodes de rareté en adoptant des technologies innovantes en vue d’une valorisation optimale voire totale des matières premières.

>Impératifs réglementaires et normatifs

Les évolutions réglementaires, notamment environnementales, imposent une adaptation continue des pratiques industrielles. La nouvelle réglementation sur la décarbonation des exportations vers l'Union Européenne illustre cette tendance. Les normes de qualité et de sécurité alimentaire deviennent également plus strictes, nécessitant l'adoption de technologies et processus innovants pour assurer la conformité des produits.

>Impératifs environnementaux et sociétaux

Les attentes des consommateurs évoluent vers des produits plus durables et respectueux de l'environnement. L'innovation permet de développer des solutions s'inscrivant dans une logique d'économie circulaire, notamment à travers la valorisation des coproduits et l'optimisation des ressources énergétiques et hydriques. Cette dimension est d'autant plus cruciale que le secteur est fortement consommateur d'eau et d'énergie.

Les leviers de l'innovation

>L'appui institutionnel : une approche intégrée

Le Département de la Pêche maritime (DPM) joue un rôle moteur à travers sa stratégie sectorielle Halieutis lancée en 2009. Cette stratégie accorde une place centrale à l'innovation dans son axe compétitivité, proposant notamment la création d'un outil de veille technologique et R&D, le soutien aux projets innovants, et le développement de trois pôles de compétitivité halieutiques répartis entre le centre (Agadir), le sud (Dakhla et Laayoune) et le nord (Tanger) du royaume.

Pour concrétiser cette vision, le DPM a mené une étude stratégique qui a conduit à l'accompagnement de neuf projets innovants portés par des entreprises de transformation des produits de la pêche. Ces projets couvrent des domaines variés comme la valorisation des coproduits de sardine ou le développement de nouveaux produits transformés. Une base de données regroupant des produits innovants avait également été constituée pour inspirer les industriels marocains.

Le ministère de l'Industrie et du Commerce, de son côté, a déployé un ensemble de dispositifs de soutien à l'innovation. Le Fonds de Soutien à l'Innovation, mis en place dans le cadre d'une convention entre l'État, Maroc PME et la CGEM, vise à appuyer les projets d'innovation et de R&D dans les secteurs industriels. Ce fonds propose trois niveaux d'intervention : un financement jusqu'à 80% pour la valorisation des brevets (plafond 1 million de dirhams), un appui jusqu'à 60% pour le prototypage (plafond 4 millions) et une aide jusqu'à 30% pour les lignes pilotes (plafond 5 millions).

Le programme "Tatwir- Croissance verte" illustre également cette dynamique d'innovation durable. Il propose une offre intégrée comprenant une prime d'investissement de 30% pour les technologies vertes, un soutien à l'innovation pouvant atteindre 50% des dépenses, et une prise en charge jusqu'à 80-90% des actions de conseil et d'expertise technique.

En outre, le ministère soutient activement le développement des clusters à travers des appels à projets annuels. Ces structures fédèrent entreprises, start-ups, établissements de recherche et de formation autour de projets collaboratifs innovants. Le Maroc est d'ailleurs le seul pays de la région à disposer d'une politique gouvernementale dédiée aux clusters, avec des mécanismes de financement pérennes.

Pour les entreprises tournées vers l'international, deux programmes spécifiques ont été mis en place : le "Go-To-Market" pour les exportateurs confirmés, offrant un soutien jusqu'à 2,5 millions de dirhams, et le programme d'appui aux "Primo-exportateurs", plafonné à 1,5 million de dirhams sur deux ans, visant à accompagner les entreprises dans leur première démarche d'exportation.

L'initiative Switchmed, lancée en 2022 par l'ONUDI, en partenariat avec le ministère de l’Industrie et du Commerce, du Département des Pêches Maritimes et avec le concours du Centre Spécialisé de Valorisation et de Technologie des Produits de la Mer (CSVTPM), illustre également cette dynamique d'innovation. À travers deux projets pilotes, elle a permis d'identifier 45 mesures d'optimisation des ressources (eau, énergie et matière première) et de valider trois voies innovantes de valorisation des coproduits : production de collagène à partir d'écailles, d'hydrolysats à partir des viscères, et développement de nouveaux produits alimentaires.

Recherche, développement et technologies émergentes

>Une infrastructure R&D de pointe

Le Centre spécialisé de valorisation et de technologie des produits de la mer (CSVTPM) s'impose comme le fer de lance de l'innovation dans le secteur. Sa nouvelle unité pilote semi-industrielle en cours de concrétisation, première du genre en Afrique, marque une avancée significative. Dotée d'une capacité de 0,5 tonne de matière première et des dernières technologies de bio production, elle permet aux industriels de valider leurs process à l'échelle préindustrielle avant tout investissement majeur.

>Des innovations à haute valeur ajoutée

Les avancées en biotechnologie marine illustrent le potentiel d'innovation du secteur. Le développement de collagène à partir de coproduits a donné naissance à toute une gamme de produits dérivés, suscitant déjà l'intérêt d'entrepreneurs africains. Les recherches sur les concentrés protéiques aux propriétés antimicrobiennes et antioxydantes ouvrent également des perspectives prometteuses, validées par des tests précliniques.

>La révolution numérique

L'industrie halieutique entre dans l'ère de l'industrie 4.0. L'Internet des objets, l'intelligence artificielle et la blockchain transforment la traçabilité et le contrôle qualité. Ces technologies permettent un suivi en temps réel des produits, de la capture à la consommation, répondant aux exigences croissantes de transparence des marchés internationaux.

>Transition énergétique et gestion des ressources

L'innovation touche également les aspects environnementaux. L'adoption des énergies renouvelables, notamment solaires, se généralise. Les technologies de micro et nanofiltration révolutionnent le recyclage de l'eau, tandis que les biotechnologies permettent une valorisation plus poussée des coproduits marins.

La chaîne du froid : un enjeu critique d'innovation

La chaîne du froid représente un enjeu stratégique pour le secteur halieutique, impactant tant la qualité des produits que la performance économique des entreprises. Représentant jusqu'à 80% de la facture électrique dans les industries de transformation, ce poste offre un potentiel considérable d'optimisation par l'innovation.

>Une transition technologique et réglementaire

La ratification par le Maroc de l'amendement de Kigali au Protocole de Montréal en 2022 marque un tournant décisif. Cet engagement à réduire les émissions de gaz à effet de serre pousse le secteur à adopter des fluides naturels moins énergivores. Cette transition environnementale s'accompagne d'une modernisation technologique profonde.

>Technologies intelligentes et digitalisation

L'intégration de l'Internet des Objets (IoT) révolutionne le monitoring de la chaîne du froid. Les systèmes de surveillance en temps réel permettent désormais une gestion fine des températures et une analyse prédictive des performances. Un simple ajustement d'un degré peut générer une économie d'énergie de 3%, illustrant le potentiel d'optimisation offert par ces technologies.

>Formation et accompagnement

L'Association Marocaine des Professionnels du Froid (AMPF) joue un rôle clé dans cette transition, en formant les opérateurs aux nouvelles technologies et en les sensibilisant aux pratiques optimales. Cette approche permet aux PME d'améliorer leur efficacité énergétique sans nécessairement engager des investissements massifs.

Le Maroc comme hub d'innovation halieutique en Afrique

La dimension africaine constitue un axe majeur dans le développement des innovations halieutiques au Maroc. Le royaume ambitionne de jouer un rôle de hub régional, s'appuyant sur son avance technologique et son expérience. Cette position est illustrée par le CSVTPM, dont les innovations, comme le collagène de sardine, suscitent déjà l'intérêt d'entrepreneurs africains. Le contraste est particulièrement marquant dans le domaine de la chaîne du froid : alors que le Maroc dispose d'infrastructures relativement développées, les pays subsahariens enregistrent des pertes pouvant atteindre 70% de leur production faute d'équipements adéquats. Cette situation représente un immense potentiel de coopération technologique.

Les mécanismes de collaboration se structurent progressivement. L'INRH, qui préside plusieurs réseaux africains, facilite la mise en place de coopérations bipartites et tripartites. Les échanges lors du forum Seafood4Africa à Dakhla ont mis en lumière l'intérêt des pays africains pour l'expertise marocaine, notamment dans la valorisation des coproduits et la gestion environnementale. Cette dynamique de coopération sud-sud positionne le Maroc comme un pont technologique entre l'Europe et l'Afrique dans le secteur halieutique.

Défis et recommandations pour l'avenir

>Les défis structurels

L'innovation dans le secteur halieutique marocain fait face à plusieurs défis majeurs. Le tissu industriel, composé majoritairement de PME, présente des capacités d'investissement et d'absorption technologique limitées. Au-delà des contraintes financières, ces entreprises manquent souvent de ressources humaines qualifiées pour piloter des projets d'innovation complexes.

Les liens entre la recherche et l’industrie restent mitigés. Malgré les progrès réalisés, le transfert de technologies et la valorisation des résultats de recherche nécessitent encore un renforcement des mécanismes de collaboration. Les chercheurs développent parfois des innovations qui peinent à trouver leur application industrielle, tandis que les industriels manquent de visibilité sur les solutions technologiques disponibles.

En dépit des performances enregistrées au niveau des exportations, le Maroc conserve encore cette image d’exportateur de produits bruts avec une faible valeur ajoutée, c’est le cas notamment des poissons entiers et céphalopodes congelés ou encore la farine et huile de poisson.

>Des mécanismes d'accompagnement en évolution

Pour répondre à ces défis, plusieurs dispositifs d'accompagnement ont été mis en place. Les clusters jouent un rôle croissant de facilitateur, créant des passerelles entre recherche et industrie. Les mécanismes de financement publics, notamment à travers le fonds d'innovation, permettent de réduire les risques liés aux projets innovants.

La formation constitue également un levier majeur. L'adaptation des cursus aux besoins émergents du secteur et le renforcement de la formation continue permettent progressivement de combler le déficit en compétences techniques spécialisées.

>Perspectives et recommandations

L'émergence d'une nouvelle génération de dirigeants, plus sensible aux enjeux d'innovation, constitue une opportunité majeure. Ces nouveaux leaders perçoivent l'innovation non plus comme une contrainte mais comme un levier stratégique de développement.

Pour capitaliser sur cette dynamique, plusieurs recommandations peuvent être formulées :

  • Renforcer les mécanismes de financement adaptés au secteur halieutique et aux PME
  • Développer des programmes de transfert de technologies plus agiles
  • Encourager la mutualisation des moyens à travers d’autres clusters
  • Amplifier les initiatives de formation spécialisée
  • renforcer le partage d'expériences à l'échelle régionale et internationale

Le succès de la transformation du secteur reposera sur sa capacité à mobiliser l'ensemble des acteurs autour d'une vision partagée, où l'innovation devient un projet collectif plutôt qu'une démarche individuelle. Dans ce contexte, le Maroc dispose des atouts nécessaires pour s'imposer comme un hub régional d'innovation dans le secteur halieutique.

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Le 19 décembre 2024 à 10h39

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