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Libérer les Égyptiens de l’apartheid économique

Le 18 mars 2013 à 17h03

Modifié 10 avril 2021 à 4h02

Plus de 90% des Égyptiens détiennent leurs biens sans titre légal. Pas étonnant qu'ils ne puissent s’enrichir et qu’ils aient perdu tout espoir.

Ce titre apparu sur Al Djazeera le 14 janvier 2011, une semaine avant que les Egyptiens ne descendent dans les rues, affirmait que «la véritable terreur qui ronge le monde arabe est la marginalisation socio-économique».

Le gouvernement égyptien a longtemps été préoccupé par les conséquences de cette marginalisation. En 1997, avec le soutien financier de l'Agence américaine pour le développement international, le gouvernement a engagé mon organisation, l'Institut pour la liberté et la démocratie.

Il voulait connaître le nombre d’Egyptiens marginalisés et dans quelles proportions l’économie fonctionnait de manière informelle, sans  la protection des droits de propriété et sans les outils de gestion normaux qui permet aux entreprises de se développer et de prospérer, comme le crédit par exemple.

L'objectif était de supprimer les obstacles juridiques qui freinent les personnes et leurs entreprises.

En 2004, après plusieurs années de travail de terrain et d'analyse impliquant plus de 120 techniciens égyptiens et péruviens, y compris la participation de 300 responsables locaux et des entretiens avec des milliers de personnes, nous avons présenté un rapport de 1.000 pages et un plan d'action en 20 points aux 11 membres du Conseil économique.

L’Économie souterraine était le plus grand employeur de tout le pays

Le rapport a été défendu par le ministre des Finances Mohammed Hassanein Medhat. Les recommandations politiques de cette étude ont été approuvées par le Conseil. Le grand journal égyptien Al Ahram a déclaré que les réformes "ouvriraient les portes de l'histoire à l'Egypte". Puis, à la suite d'un remaniement du Conseil, M. Hassanein a été évincé. Les forces obscures du statu quo ont bloqué les éléments fondamentaux de la réforme.

Aujourd'hui, quand on voit des milliers d’Egyptiens manifester dans les rues pour réclamer le changement, il convient de noter quelques-uns des principaux faits révélés par notre enquête et que nous avons communiqués en 2004.

·       L’Économie souterraine égyptienne était le plus grand employeur du pays. Le secteur privé emploie 6,8 millions de personnes, le secteur public 5,9 millions, tandis que 9,6 millions de personnes travaillent dans le secteur informel.

·       En ce qui concerne l'immobilier, 92% des Égyptiens détiennent leurs biens sans titre légal.

·       Nous avons estimé la valeur de toutes ces entreprises et propriétés informelles, aussi bien en milieu rural qu’urbain, à 248 milliards de dollars. Soit une valeur 30 fois supérieure à celle du marché des entreprises cotées à la Bourse du Caire, et 55 fois supérieure à la valeur des investissements directs étrangers en Egypte (depuis que Napoléon l’ait envahie), en comptant le financement du canal de Suez et celui du barrage d'Assouan. Ces mêmes actifs représenteraient aujourd’hui (2004) une valeur équivalente à plus de 400 milliards de dollars.

Les entrepreneurs qui opèrent en dehors du secteur formel sont freinés dans leurs activités. Ils n'ont pas accès aux formes d'organisation (partenariats, sociétés anonymes, sociétés à responsabilité limitée, etc.) qui leur permettraient de se développer comme le font les entreprises légales.

Parce que ces entreprises ne sont pas soumises aux règles contractuelles et aux lois, les investisseurs étrangers ne peuvent pas faire confiance à leurs propriétaires qui pourraient ne pas tenir leur promesse ou respecter les contrats. Il est donc difficile, voire impossible, d'employer les meilleurs techniciens et gestionnaires professionnels.

Les propriétaires de ces entreprises informelles ne peuvent pas émettre des obligations ou des reconnaissances de dette pour obtenir un crédit. Ces entreprises ne peuvent pas non plus bénéficier de ces économies d'échelle offertes à celles qui peuvent fonctionner sur l’ensemble du marché égyptien. Les propriétaires d'entreprises informelles sont limitées à recruter au sein de leur famille et à n’offrir leur service qu’à un cercle restreint de clients.

En bref, sans titre juridique clair de leurs actifs et de leurs biens immobiliers, ces entrepreneurs possèdent ce que j’appelle des propriétés à «capital mort», qui ne peut pas être utilisées, à titre de garantie pour obtenir des prêts et des capitaux d'investissement, ou pour les transactions contractuelles à long terme.

C’est ainsi que la majorité de ces entreprises égyptiennes demeurent petites et relativement pauvres. La seule chose qui peut les émanciper est une réforme juridique. Seul le leadership politique égyptien est en mesure de le faire. Les technocrates n’ont pas été formés pour étendre la règle de droit, mais pour la défendre telle quelle. Or, l'élaboration de stratégies pour surmonter l'inertie du statu quo est une tâche politique.

La plupart des Egyptiens préfèrent rester dans l'informel

La principale question à poser est la suivante : pourquoi la plupart des Egyptiens choisissent-ils de rester en marge de l'économie légale ?

La réponse est que, comme dans la plupart des pays en voie de développement, les institutions juridiques de l'Egypte ne conviennent pas à la majorité de la population. En raison de la lourdeur et de l’aspect discriminatoire des lois, il devient impossible pour la plupart des gens, aussi bien intentionnés soient-ils, de légaliser leurs biens et leurs entreprises.

Les exemples sont légion. Pour ouvrir une petite boulangerie, nos enquêteurs ont découvert que cela prendrait plus de 500 jours. Pour obtenir le titre de propriété d'un terrain vacant, il faudrait plus de 10 ans à s'occuper des formalités administratives.

Pour faire des affaires en Egypte, un nouvel entrepreneur aurait à traiter avec 56 organismes gouvernementaux et des inspections incessantes de l’administration.

Il faut instaurer un système juridique ouvert

Tout cela aide à comprendre comment beaucoup d’Egyptiens, des gens ordinaires, ont été étouffés pendant des décennies. Malgré leur travail acharné, leur épargne, ils ne pouvaient pas faire grand-chose pour améliorer leur vie.

Le seul moyen de libérer les Egyptiens de l’apartheid économique est d’instaurer un système juridique ouvert.

L'autonomisation de la population pauvre exige une réforme du système juridique permettant d’accorder des droits de propriété légaux aux 400 milliards de dollars d'actifs dormants que nous avons identifiés. Cela débloquerait un montant mille fois plus important que celui des investissements directs étrangers et de l'aide internationale.

Les dirigeants et les gouvernements peuvent changer et plus de démocratie pourrait voir le jour en Egypte. Cependant, à moins d’une réforme des institutions juridiques existantes, pour permettre une croissance économique globale, les aspirations à une vie meilleure qui se manifestent dans les rues égyptiennes resteront lettre morte.

La version originale (anglaise) de cet article a été initialement publiée dans l’édition du 3 février 2011 du Wall Street Journal.

© Wall Street Journal


 

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