Abdallah-Najib Refaïf
Journaliste culturel, chroniqueur et auteur.Les mots des autres
Autrefois indispensables pour traduire les récits d’une population en quête de mots, les écrivains publics incarnent un lien unique entre l’oralité et l’écrit. À l’ère du numérique, ces passeurs d’histoires, figures d’un autre temps, interrogent encore sur le pouvoir de l’écrit face aux mutations technologiques.
Il fut ce temps, pas si lointain pourtant pour qu’on s’oblige à user du passé simple, où, au pied d’une de ces murailles qui enserrent la médina de Rabat du côté du marché de Bab Al Had, on pouvait voir fleurir une étrange profession. Celle de ces écrivains dits publics dont le cliquetis des machines à écrire se noyait dans le brouhaha des commerces environnants.
Alignés dos à la grande muraille devant une petite table sur laquelle ils ont posé une vieille machine à écrire, ils tendaient une oreille tout en pianotant sur le clavier, pour traduire en mots gravés sur le papier carbone, en arabe ou en français, ce qu’une veuve éplorée tout de blanc vêtue racontait entre deux soupirs, ce qu’un vieil homme à la mine triste déplorait ou ce que cette jeune fille guillerette et mal fardée souhaitait. Ici une supplique destinée à une administration, et là une lettre à un fils perdu de vue ou à ce fiancé parti à l’étranger qui donne plus de ses nouvelles.
Étrange profession du passé et qui, dit-on, a de l’avenir à l’heure de la dématérialisation du courrier et autre paperasse administrative, car, en effet, le tout numérique risque, à court terme, de concerner une bonne partie de la population et pas seulement les illettrés ou analphabètes. Ce phénomène ne touche pas seulement les pays en développement où sévit ce qu’on appelle la fracture numérique pour cause de retard technologique. En Europe, de nombreuses personnes ont recours à un écrivain public par manque d’information ou de formation quand il s’agit de courrier administratif rebutant, notamment à caractère juridique, et de plus en plus désormais après le passage au numérique.
Si nous n’en sommes pas encore là, cela ne saurait tarder et l’on craint que le tout numérique galopant ne jette une bonne partie de la population dans ce qu’on nomme l’illectronisme (illettrisme électronique). C’est déjà le cas pour les personnes d’une certaine génération qui ne sont pas passées à la rédaction sur ordinateur, faute de moyens, par paresse, par technophobie ou par ignorance. Sans parler d’une partie non négligeable de la population analphabète ou illettrée.
Mais après cette petite digression craintive et anticipatrice, revenons à notre écrivain public du temps d’avant pour imaginer son quotidien au pied de la grande muraille. "Le passé, disait l’écrivain américain Henry Mathews, n’est que fiction, la fiction n’est que ce qui est passé".
Assis, l’air concentré devant une vieille Olivetti à la couleur décatie qui a vibré à tant de mots martelés à deux doigts, il ajuste ses lunettes et fait répéter des phases à la jeune filles qui lui a délégué la rédaction de ses sentiments les plus intimes envers son lointain fiancé. Elle a insisté pour que la lettre soit rédigée en bon français, parce qu’il est parti en France.
Intimidée, elle n’osait tout révéler à cet étranger auquel elle a délégué l’expression de ses mot à elle, en arabe, pudiques et étouffés par quelques rire nerveux. Elle compte sur l’écrivain public pour les rendre plus romantiques, plus "amoureux".
Tous ces mots qu’elle cherchait pour dire sa solitude et sa tristesse, c’est à lui, l’écrivain qui sait manier les mots, de les traduire et de les embellir. C’est son métier après tout, il est payé pour ça, et maintenant qu’il sait quelques-uns de ses secrets, de ses sentiments, maintenant c’est à lui de transmettre tous les fragments de ce discours amoureux.
Il l’a écouté attentivement, lui coupant la parole parfois pour lui s’assurer de tel détail difficilement traduisible tout en réfléchissant à son équivalent en français. "La parole, écrit Montaigne dans l’un de ses "Essais", est moitié à celui qui parle, moitié à celui qui écoute".
L’écriture, elle, est à celui qui écrit et à lui tout seul puisqu’il s’empare d’une parole hésitante et hachée pour dire et faire vivre le possible et non le réel. Tel un authentique romancier qui mène ses personnages dans toutes les directions d’une vie à vivre… Ainsi s’est-il substitué à celle qui n’a à partager que des bribes de paroles, une pauvre oralité en haillons qu’il va vêtir des plus belles métaphores, et à laquelle l’écrit va donner beauté et primauté.
Il n’est plus donc ce simple écrivain public à la sauvette qui tape sans enthousiasme un courrier administratif insipide, une doléances suppliante ou une réclamation indignée. Toute cette insoutenable légèreté des lettres. Le voilà devenu d’une certaine manière ce "nègre littéraire" comme on désignait jadis le prête-plume qui écrit, dans l’ombre de l’anonymat, la vie des autres, ou ce faiseur de discours que des commanditaires prononceront au grand jour et en leur nom. Un faux auteur, écrivain anonyme sans signature, sans reconnaissance et sans gloire.
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