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Anders Åslund

Membre senior du Stockholm Free World Forum

L'échec de la politique énergétique européenne

Le 7 septembre 2022 à 14h11

Modifié 7 septembre 2022 à 14h11

La flambée des prix de l'énergie est un désastre pour l'économie de l’Europe et ses politiciens. Pourtant, compte tenu de l'inaction des politiques énergétiques européennes, la douleur économique qu'elle a causé ne devrait surprendre personne.

STOCKHOLM – Les politiciens européens doivent repenser leur approche. Le désordre dans lequel l’Europe se trouve aujourd’hui n’a pas tant été causé par la politique de l’Union européenne que par l’absence de celle-ci. L’UE a besoin d’une stratégie énergétique commune plus forte, plus unifiée et beaucoup plus cohérente.

Pendant des années, la politique énergétique de l’UE a évolué par à-coups en réponse à des problèmes inattendus, dont la plupart ont été causés par la Russie. Par exemple, la Russie a interrompu les livraisons de gaz à l’Europe dans le froid de janvier 2006 ; mais, puisque cette interruption n’a duré que quatre jours, l’Europe n’a pas pris conscience des conséquences à plus long terme.

Puis, dans le froid glacial de janvier 2009, la Russie a interrompu de manière punitive les livraisons de gaz via l’Ukraine, perturbant ainsi l’approvisionnement de 18 pays européens pendant deux semaines. Cette fois, l’UE s’est réveillée – du moins un peu – et a adopté son troisième paquet énergétique commun pour le gaz et l’électricité. En prônant la diversification, la commercialisation et le dégroupement du secteur de l’énergie, ce paquet a eu un impact réel, car il signifiait que les producteurs de gaz et d’électricité n’étaient plus autorisés à posséder également des pipelines et des réseaux. Gazprom a été contraint de vendre ses gazoducs dans les pays baltes, et la Lituanie et la Pologne ont été incitées à créer des terminaux de gaz naturel liquéfié (GNL).

Mais l’Allemagne était trop grande et trop importante pour se préoccuper de tels changements. Elle est allée dans la direction opposée, commettant des erreurs fondamentales en cours de route. Juste avant de perdre le pouvoir lors des élections de 2005, le chancelier allemand Gerhard Schröder a approuvé le gazoduc Nord Stream 1, qui relie la Russie à l’Allemagne via la mer Baltique. De plus, même après l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014, lui et d’autres notables allemands ont continué à plaider pour Nord Stream 2, qui aurait rendu l’Allemagne encore plus dépendante du gaz russe. Non seulement l’Allemagne aurait acheté tout le gaz dont elle a besoin à la Russie, mais elle serait devenue également un important pays de transit.

Pour ajouter au problème, en 2011, la chancelière Angela Merkel avait décidé sur un coup de tête de fermer les centrales nucléaires sûres et en bon état de fonctionnement de l’Allemagne, à la suite du tsunami qui avait frappé la centrale nucléaire de Fukushima au Japon. Cette décision a également rendu l’Allemagne beaucoup trop dépendante du gaz russe – à tel point que jusqu’à ce que le Kremlin interrompe ses livraisons de gaz à l’Europe cette année, l’Allemagne représentait environ un tiers des importations européennes de gaz en provenance de Russie. Pour aggraver les choses, les entreprises allemandes ont vendu la plupart des installations de stockage de gaz du pays à Gazprom, qui les a vidées l’année dernière dans un acte flagrant de manipulation des prix.

Ainsi, alors que la plupart des autres pays européens s’inquiètent depuis longtemps d’une dépendance excessive vis-à-vis du gaz russe, Schröder et Merkel ont rendu l’Allemagne totalement dépendante de ce gaz, ignorant complètement la sécurité énergétique de leur pays. Tandis que d’autres pays européens construisaient de nouveaux terminaux GNL (permettant d’importer du gaz des États-Unis et d’ailleurs), l’Allemagne a tout simplement doublé son approvisionnement en gaz russe. Aujourd’hui, c’est toute l’Europe qui souffre du comportement irresponsable de l’Allemagne. Les prix élevés du gaz et de l’électricité en Europe sont largement le résultat de la politique énergétique de l’Allemagne depuis 2005.

Il est vrai que l’Allemagne n’a pas été la seule à commettre des erreurs. La Hongrie et l’Autriche se sont montrées tout aussi pro-Poutine, et la Bulgarie, la République tchèque et la Slovaquie n’ont pas réussi à s’adapter à l’évolution des conditions géopolitiques, mais ces pays sont beaucoup plus petits et moins importants que l’Allemagne. Et, si l’Italie s’est autorisée à devenir le deuxième plus gros importateur de gaz russe, elle a rapidement trouvé d’autres fournisseurs en Algérie et en Azerbaïdjan. La responsabilité incombe donc à l’Allemagne.

Que faut-il faire ? Aucune entreprise n’a causé plus de tort à l’UE par ses manipulations du marché que Gazprom, qui est manifestement trop peu fiable pour qu’on puisse lui faire confiance. L’idéal serait que l’UE bloque ou sanctionne la participation de Gazprom à toute activité économique au sein de l’UE. Le paquet énergie de 2009 avait la bonne idée de dissocier les activités, mais il n’est pas allé assez loin. Les producteurs et exportateurs de gaz – notamment Gazprom et le Qatar – ne devraient pas être autorisés à posséder des installations de stockage de gaz dans l’UE. En outre, l’UE doit établir des normes obligatoires afin que sa capacité de stockage soit remplie de manière fiable à un certain niveau minimum.

Nouvelles normes

Pendant la crise pétrolière des années 1970, l’Europe n’a eu aucun scrupule à imposer des normes pour réaliser des économies d’énergie. Elle devrait le faire à nouveau, en commençant par demander à l’Allemagne de limiter la vitesse de circulation sur ses autoroutes, comme l’ont déjà fait tous les autres pays de l’UE. L’UE devrait également exiger des États membres qu’ils maintiennent un nombre suffisant de terminaux GNL. L’absence de toute installation GNL en Allemagne n’est qu’une des nombreuses lacunes du mandat de Mme Merkel, qui a duré 16 ans.

En outre, les entreprises énergétiques nationales souhaitant naturellement monopoliser leurs marchés, les connexions énergétiques entre de nombreux pays de l’UE sont insuffisantes ou inexistantes. Alors que l’Espagne et le Portugal disposent d’une capacité abondante de terminaux GNL, la capacité des gazoducs pour approvisionner la France est très limitée, en grande partie parce que les Français ont maintenu une politique aveugle consistant à maintenir le gaz espagnol bon marché hors du marché intérieur.

De même, le prix de l’électricité dans le nord de la Suède et de la Norvège est plusieurs fois inférieur à celui des régions méridionales de ces pays, simplement parce que les lignes électriques reliant l’offre d’électricité du nord (dont la majeure partie provient de l’hydroélectricité) à la demande effective du sud sont insuffisantes. L’UE devrait exiger que ces pays développent leurs réseaux.

Enfin, l’Ukraine dispose de vastes réserves d’énergie -gaz naturel, électricité et pétrole- qui restent invendues en raison d’incompréhensibles obstacles commerciaux en Europe. Pour réduire ses prix énergétiques exorbitants, l’UE doit de toute urgence ouvrir son marché et exiger que les gazoducs et le réseau électrique soient développés pour créer un marché équitable.

La Commission européenne doit assumer une responsabilité plus large en matière de politique énergétique européenne afin de garantir le bon fonctionnement du marché de l’énergie et de protéger les Européens des politiciens irresponsables et incompétents au niveau national. Le paquet énergie de 2009 était un pas dans la bonne direction, mais l’UE doit aller plus loin. D’ici un an ou deux, l’Europe doit pouvoir se déclarer totalement indépendante des Russes capricieux.

Traduit de l’anglais par Timothée Demont

© Project Syndicate 1995–2022

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