Abdallah-Najib Refaïf
Journaliste culturel, chroniqueur et auteur.Le voyage comme usage du monde
Dans un monde où les frontières se referment et les identités se cloisonnent, le voyage ne se limite plus au simple déplacement. Il devient un défi, un art de rencontrer l’autre et de se laisser transformer par l’inattendu. La chronique de Abdallah-Najib Refaif.
On va s’épargner l’incontournable "marronnier" de la fin de l’été où le journaliste, chroniqueur ou pas, formaté ou en formation, c’est-à-dire en cours de formatage, se demande ce que la rentrée nous réserve. Cette dernière est politique, sociale ou --mais rarement ici en tout cas-- culturelle. Bien au contraire et afin de prolonger le plaisir, on va rester dans les vacances. Alors va pour les vacances !
En français, ce vocable se met toujours au pluriel parce qu’au singulier, il prend un autre sens et renvoie au vide et à l’absence. Ce qui revient au même lorsqu’il est au pluriel : on part en vacances pour faire le vide, dit-on, et s’absenter, qui du travail, qui des soucis ou de la routine. Voire de soi-même. Alors, on voyage.
"Le voyage forme la jeunesse"
Jeune, à l’école, mais rarement à la maison, on nous répétait jusqu'à l’ennui cet adage qui était même assez souvent le sujet de la dissertation d’avant les vacances : "Le voyage forme la jeunesse".
On le récitait comme une vérité universelle, une maxime gravée dans le bois vermoulu et déjà taguée du pupitre et dans la mémoire encore vierge d’une enfance insouciante. Mais si le voyage forme la jeunesse, cette dernière, lorsqu’elle est impécunieuse, forme, elle, mille vœux rarement exaucés. Et si voyager n’est pas toujours à la portée de tous, ceux qui, malgré tout, partent pour partir, voyagent les poches vides, sans bagage ni viatique, libres et repoussant des murs invisibles, ceux-là n’avaient jamais tort.
L’aventure n’est plus seulement au coin de la rue étroite du quartier. Alors ils vont aussi loin que les portent ces rêves de partance qui remportent une victoire sur la peur. Ces voyages-là ressemblaient à des fugues collectives, saisonnières et non préméditées. On voyageait avec plus de désir que de moyens, un sac à dos comme viatique ou comme emblème, et des nuits, le ventre creux, au hasard des auberges de jeunesse de l’époque. Et cette folle envie de voir le monde, non pour ce qu’il est mais pour prouver qu’on existe et qu’on est libre. Et avant même de découvrir les "fleurs du mal de Baudelaire" on avait mis en application son poème sur le voyage :
"Les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent,
"Pour partir ; cœurs légers, semblables aux ballons,
"De leur fatalité jamais ils ne s’écartent.
"Et sans savoir pourquoi, disent toujours : Allons !"
Dans son ouvrage "Vacances à tous prix", titre tout à fait raccord avec notre sujet, l’écrivain et humoriste Pierre Daninos (1913-2005), renchérissant sur l’adage cité ci-dessus, écrit : "Les voyages forment la jeunesse et renforcent le scepticisme de la vieillesse". L’auteur moqueur, qui parlait probablement en connaissance de cause, n’a pas tort.
Si "le voyage forme la jeunesse", qu’en est-il lorsque celle-ci a plié bagage, lorsque les tempes ont blanchi sous le harnais et que le dos proteste dans les files d’attente des aéroports et des aérogares ? Quand seul le bruit ronronnant de la valise à roulette vous accompagne sur les tapis roulants d’un grand aéroport impersonnel et hyper climatisé ? Le voyage qui avait formé la jeunesse n’est-il pas alors une déformation d’un autre âge, une remise en cause de certitudes chèrement acquises ?
Voyager est plus facile mais le monde se replie et les frontières se ferment
Mais désormais, ce voyage, longtemps célébré comme une promesse d’ouverture et de liberté pour les jeunes et les plus âgés, semble être traversé par une étrange contradiction.
Si, d’un côté, les moyens techniques n’ont jamais permis une telle facilité de déplacement : réseaux et modes de transports rapides, avions low-cost, visas électroniques ; de l’autre, le monde se referme et se replie sur lui-même : frontières qui se referment, identités qui se verrouillent et les peurs qui s’exacerbent.
Voyager dès lors n’est plus seulement traverser un espace géographique, mais se heurter aux murs visibles et invisibles qu’érigent les sociétés contemporaines. Et c’est bien connu, aujourd’hui l’espace du monde n’est pas ouvert à tous de la même manière.
Cependant, pour ceux qui n’ont pas à subir ces tracasseries administratives, ni à souffrir d’un manque de moyens, ceux-là voyagent toujours mais différemment. Le tourisme de masse transforme des villes entières en décors saturés, au point de chasser leurs habitants ou de les muer en simples figurants subalternes, silhouettes invisibles et serviles de ce même décor.
Ainsi, le voyage devient une simple consommation d’images instantanées, standardisées et instagramées vouées à un partage numérique forcené. Au point où l’on ne peut plus admirer certains monuments prestigieux, ni même les prendre en photo tant la densité du touriste au mètre carré est insoutenable. Certes ce phénomène total, sinon totalitaire, n’est pas nouveau car déjà en son temps l’écrivain-diplomate et grand voyageur Paul Morand (1888-1976) définissait le tourisme comme "l’art d’empêcher les gens de voir ce qu’ils sont venus voir".
Ce qu'en dit l'auteur de L'Usage du monde
Mais qu’aurait dit un autre grand écrivain voyageur dont le livre de référence porte ce beau titre, "L’Usage du monde", lequel titre à lui seul aurait résumé plus éloquemment et légitimement le propos de cette chronique ?
Après des études de littérature, en 1953, Nicolas Bouvier a quitté son pays natal, la Suisse, pour entreprendre un long périple (en Asie, au Japon puis en Afghanistan, en Turquie, en Iran et plus tard en Yougoslavie) au bord d’une vieille voiture, une Fiat Topolino.
Dans le récit de ces pérégrinations, il a rapporté des souvenirs de choses vues et entendues lors des multiples rencontres, événements, faits et gestes vécus, dument répertoriés et éloquemment narrés. "L’Usage du monde" (publié en 1963 d’abord à compte d’auteur avant les éditions Payot) est un beau récit empli de poésie devenu un classique de la littérature du voyage et le bréviaire de quelques aventuriers. Il a pour cela été ignoré des années durant et ce jusqu’aux années 90 de l’autre siècle.
Livre d’ouverture sur le monde et écriture nomade, l’auteur n’y raconte pas seulement ses périples mais dit surtout l’apprentissage patient de la disponibilité et de l’altérité. "On croit qu’on va faire un voyage, écrit-il, mais bientôt c’est le voyage qui vous fait, ou vous défait". Voyager pour Bouvier, ce n’était pas imposer sa trajectoire au monde, mais au contraire se laisser travailler par lui. "L’Usage du monde" est ce voyage qui n’est pas consommation mais partage, disponibilité intérieure et éloge de la lenteur.
Pour conclure toujours sur le même thème mais avec le sourire, laissons le mot de la fin au "pape des chroniqueurs", Alexandre Vialatte (1901- 1971), dont toutes les chroniques se terminaient par cette énigmatique expression : "Et c’est ainsi qu’Allah est grand !", phrase qui lui voudrait quelques tracas par les temps qui courent : "Nous ajouterons, à l’excuse des voyages, qu’ils sont splendides une fois finis. Et instructifs. Ils nous apprennent qu’il n’y a pas besoin d’aller en Chine quand on a un voisin de palier. Il suffit de frapper à son huis. L’exotisme commence avec son tapis-brosse…".
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