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Le retour de la guerre froide

La guerre ordonnée par Vladimir Poutine en Ukraine est une tentative de retour vers un passé dans lequel la Russie se démarquait comme une superpuissance dominante en Europe de l’Est. Or, dans cet effort de renversement de l’issue de la guerre froide, Poutine a considérablement surestimé ses capacités. Les réalités du terrain en Ukraine révèlent à quel point cette guerre, motivée par une nostalgie idéaliste du règne tsariste, constitue une grotesque erreur de calcul.

Le 6 octobre 2022 à 15h38

BERLIN - Même si nous ignorons encore comment la guerre prendra fin, et combien de vies humaines elle aura fauchées (dans les deux camps), il apparaît désormais clair que Poutine ne peut plus la gagner -pas sur le champ de bataille, et encore moins sur la scène internationale. Entre ses récentes menaces d’utilisation d’armes nucléaires, et sa décision de mobiliser quelque 300.000 réservistes, il expose sans le vouloir sa propre faiblesse et la situation désastreuse dans laquelle le placent les avancées militaires ukrainiennes sur le terrain. Son “opération militaire spéciale” ayant spectaculairement échoué, il semble désormais n’avoir d’autre choix que de transformer cet exercice en une “guerre” totale, en se prévalant de toutes les ressources stratégiques de la Russie, y compris son arsenal nucléaire.

Si Poutine venait effectivement à enfreindre le tabou nucléaire en place depuis 1945, il ferait de la Russie un véritable paria, un pays quasi-totalement isolé au niveau international. L’Inde et la Chine ne suivront pas Poutine sur cette voie, de même que les États-Unis et l’OTAN ne toléreront pas une forme d’escalade aussi dangereuse. Comme ils l’ont d’ores et déjà signalé, ils répondraient militairement, de manière non nucléaire mais soigneusement calculée, afin que la Russie se retrouve confrontée à des “conséquences catastrophiques”. Pour Vladimir Poutine, une frappe nucléaire constituerait un pas de plus vers la défaite.

Quelles seraient les conséquences pour l’Europe ? La Russie et l’Union européenne étant vouée à demeurer voisines quoi qu’il arrive, les Européens devraient alors considérer la Russie comme une menace existentielle. Nous retrouverions soudainement cette impasse militaire que nous pensions avoir surmontée à la fin de la guerre froide. La Russie menant aujourd’hui une guerre destinée à rayer l’Ukraine de la carte, l’espoir d’une paix et d’une stabilité durables doit être abandonné. La guerre froide est bel et bien de retour, et l’Europe va devoir admettre cette réalité, en mettant en œuvre les changements à long terme qu’exige l’adaptation à la situation.

En l’état actuel des choses, l’UE n’est pas une grande puissance. Bien qu’elle soit prise au sérieux économiquement et technologiquement, elle combat très en dessous de sa catégorie de poids géopolitique, principalement en raison de ses propres divisions et conflits internes. La catastrophe de la Seconde Guerre mondiale a inauguré un processus d’unification européenne qui a culminé avec la création de l’UE, caractérisée par sa liberté de circulation, sa monnaie commune et son marché unique. Pour autant, une plus grande intégration politique n’a jamais semblé possible.

Cette situation doit changer, à mesure que s’installe la “seconde guerre froide”. L’intégration politique constitue précisément ce que l’Europe doit atteindre, à moins qu’elle n’accepte de vivre constamment sous une menace paralysante d’attaque militaire et de chantage nucléaire. L’OTAN, forte de ses garanties de sécurité, ne demeurera puissante que si les Européens parviennent à consolider leur côté de la passerelle transatlantique. De même, ils ne pourront apporter de plus grandes contributions à la défense et à la dissuasion communes qu’en s’unissant politiquement.

Quels engagements américains?

La guerre d’agression ordonnée par Poutine contre l’Ukraine souligne évidemment l’importance des États-Unis dans les capacités de défense de l’Europe. Or, la présidence de Donald Trump a soulevé de sérieuses interrogations quant à la fiabilité à long terme des engagements américains. Le président Joe Biden adhère pleinement au principe de solidarité transatlantique, et soutient entièrement l’OTAN, mais qu’en sera-t-il du prochain pensionnaire de la Maison-Blanche ?

La menace nouvelle à la frontière orientale de l’Europe déplacera également le centre de gravité de l’UE vers l’Est, conférant aux États membres de cette région un rôle plus important dans le concert de l’union. En plus d’être une communauté juridique et un marché commun, l’UE devra devenir une communauté de sécurité, même entremêlée avec l’OTAN -un processus d’ores et déjà amorcé avec la demande de la Finlande et de la Suède de rejoindre l’alliance.

Pour l’heure, l’objectif immédiat consiste à faire en sorte qu’une menace sérieuse de guerre n’échappe à tout contrôle et ne se propage en Europe. À plus long terme, en revanche, les Européens vont devoir procéder aux changement institutionnels nécessaires pour établir un cadre de sécurité efficace.

En ordonnant l’invasion de l’Ukraine, Poutine avait-il conscience de toutes ces implications ? Nous ne le saurons probablement jamais. Ce que nous savons, c’est que maintenant que le président russe a anéanti tout espoir de paix, les Européens vont devoir s’adapter. Aujourd’hui à nouveau, la liberté, la démocratie et la sécurité sur le continent ne peuvent pas être considérées comme acquises.

Traduit de l’anglais par Martin Morel

© Project Syndicate 1995–2022

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Le 6 octobre 2022 à 15h38

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