Abdallah-Najib Refaïf
Journaliste culturel, chroniqueur et auteur.Le foot comme métaphore
Le football a-t-il perdu ce qui faisait sa grandeur morale pour gagner les lumières aveuglantes du business global ? Chronique d’humeur sous forme de variations amusées sur un simple jeu populaire devenu un enjeu planétaire sous l’égide d’une instance omnipotente.
"On achève bien les chevaux", film réalisé en 1969 par Sidney Pollack et adapté d'un roman de Horace McCoy publié en 1935, dénonce l’exploitation d’une société en crise symbolisée par un marathon de danse de couples désespérés durant la crise de 1929.
Le marathon, métaphore d’une Amérique où la recherche du profit par le divertissement, donne à voir des couples consumés par la fatigue et le désespoir pour quelques dollars en plus. Certains critiques du football d’aujourd’hui feraient de cette métaphore une image des mutations et travers que ce sport populaire a connus au cours de ces dernières décennies.
Mais si la métaphore appliquée au foot est belle, comparaison n’est pas raison, car, aujourd’hui, les footballeurs professionnels ne s’épuisent pas pour quelques dollars en plus. C’est pour beaucoup plus et même beaucoup trop selon les pourfendeurs du foot-business.
Aux pourfendeurs s’ajoutent les nostalgiques du jeu d’avant qui, ensemble, s’accordent pour dénoncer le processus et ses dérives en cours. Pour les uns et les autres, là où régnait l’éthique du jeu, le principe de loyauté, de la transmission, s’est installée une logique du profit, du rendement, des audiences télé et des flux financiers. Sans compter, et ce de plus en plus ces dix dernières années, les enjeux géopolitiques et les rivalités autour du "sportwashing" comme "soft power" pour se distinguer entre les nations.
La Coupe du monde des clubs organisée aux Etats-Unis ces derniers jours n’a fait que raviver et remettre à jour ce débat où les mêmes griefs s’invitent sur ce "que notre foot est devenu". Et bien entendu, nous sommes plusieurs à entretenir ou à sombrer dans une émolliente et mélancolique nostalgie pour ce jeu populaire proche du bonheur.
Celui-là même dont le légendaire entraineur de l’AC de Milan du temps de sa gloire disait qu’il "est la chose la plus importante parmi les choses sans importance". C’est paradoxalement l’importance de cette "chose sans importance" qui fait qu’une instance comme la FIFA qui préside à ses destinées, est devenue l’organisation internationale la plus puissante et la plus influente de la planète.
Non élue, opaque, cette association pourtant officiellement à but non lucratif, agit comme un gouvernement mondial de la planète football, impose ses règles et redessine les compétitions. A titre de comparaison avec l’ONU, on peut s’amuser (ou se lamenter) à mesurer son autorité via le nombre de résolutions adoptées et jamais respectées par une organisation internationale comme l’ONU sur, à titre d’exemple, le conflit israélo-palestinien.
En revanche, si revanche il y a, pas une seule décision, règle de jeu ou mesure de la FIFA n’a été ignorée ou bafouée. Mieux encore, elles entrent en vigueur, et sont mises en œuvre, le jour même de leur adoption par le conseil de la FIFA à Zurich, lequel se compose de 38 membres qui supervisent sa stratégie, définissent sa vision et celle du football mondial. Signalons, par ailleurs et pour info, que les règles de la FIFA, fondée en 1904 à Paris, englobent l’ensemble des lois du jeu qui régissent le football à l’échelle mondiale. Elles sont édictées par l’International Football Association Board (IFAB) et mises en œuvre par la FIFA.
Il me vient ce souvenir, il y a longtemps déjà. Afin de ne pas retarder et abuser du temps de jeu, une nouvelle règle de la FIFA fut adoptée, interdisant au gardien de but de toucher le ballon de la main après une passe délibérée du pied par un coéquipier. Quelques jours après l’annonce de cette règle, passant non loin d’un terrain vague d’un village perdu et poussiéreux entre Berrechid et Sidi Bennour, j’ai observé avec étonnement des gamins en guenilles tapant dans un ballon en haillons et se disputant à propos de cette interdiction. Et bien entendu, sans qu’aucun arbitre fût présent pour trancher et régler le litige. Seuls l’esprit et la lettre de la loi de la FIFA étaient présents et dûment appliqués dans un match de foot de... fortune, si l’on ose dire, de ces gamins démunis dans un bourg qui ne l’est pas moins et si loin des 38 hommes puissants réunis dans un quartier verdoyant de la ville de Zurich.
FIFA. L’acronyme sonne comme un mot ordinaire dans toutes les langues, est connu de tous à travers le monde. L’instance toute puissante qu’il désigne continue d’inventer et d’édicter de nouvelles règles et de redessiner de nouveaux formats, un nouveau règlement tel, récemment, celui du hors-jeu avec implantation d’une puce dans le ballon avec recours à l’IA. Tout pour entretenir le spectacle d’une fausse dramaturgie aux relents mercantiles, y compris la caméra portée par l’arbitre qui ajoute d’autres angles pour la diffusion à la télé.
Dans le même temps, le récent calendrier des compétitions est parfois sujet à des contestations de la part de certains dirigeants ou à la grogne de quelques footballeurs vedettes qui se plaignent des cadences infernales, de la surcharge mentale ou de la fatigue qui menace les joueurs.
Plus diplomate, Pep Guardiola, l’entraineur de Manchester City nuance le propos en précisant qu’il n’est pas contre de nouvelles compétitions, mais contre la manque de temps de récupération entre les saisons. En effet, le nouveau format de la Coupe du monde des clubs fera jouer près de 80 matchs pour un club comme le PSG après un exercice 2024-2025 déjà trop chargé.
Certains joueurs ne se reposent plus que pendant deux ou trois semaines par an. Car en plus des compétitions programmées par la FIFA et les fédérations qui en dépendent, certains clubs prestigieux organisent, entre temps, des tournées de promotion à travers le monde, notamment en Asie ou dans les pays du Golfe. Ces clubs de riches sont devenus des franchises, les maillots changent chaque année au rythme des sponsors et de celui d’un marketing savamment implémenté. Et comme les joueurs sont devenus des actifs financiers et des marques, le supporter, lui, s’est transformé en client consommant abonnements sur des plateformes sportives, paris en ligne et contenus sponsorisés.
Problèmes de riches que tout cela, dirait l’ancien gamin des terrains vagues. Au cours d’un match improvisé, il driblait et slalomait, pieds nus, mais sans répit, sous le cagnard et dans la poussière. Dans le monde d’hier, son unique ambition était un vrai ballon en cuir, des chaussures avec crampons et deux vrais bois au lieu des deux cailloux délimitant les buts. Des rêves enrobés de chimères dissous dans une belle fiction nommée football. Ce simple jeu d’enfant devenu un gros business d’adultes.
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