Ahmed Faouzi

Ancien ambassadeur. Chercheur en relations internationales.

Le diplomate broyeur

Le 20 mai 2024 à 16h13

Modifié 21 mai 2024 à 7h55

Il n’en est pas à son premier coup de com' au sein de l’Organisation des Nations unies. Lors du dernier vote de l’Assemblée générale pour l’adoption d’une résolution appelant le Conseil de sécurité à reconsidérer l’adhésion de la Palestine, Gilad Erdan, représentant permanent d’Israël, car c’est de lui qu’il s’agit, s’est muni d’une déchiqueteuse pour y broyer la charte constitutive de l’ONU. Le diplomate israélien a voulu illustrer ainsi le supposé mépris de l’Assemblée pour ce document constitutif de l’Organisation.

Gilad Erdan, 53 ans, n’est pas un diplomate de carrière. Membre du parti Likoud depuis les années 1990, il est l'un des proches du Premier ministre israélien et membre actif du Cabinet de sécurité. Il a occupé depuis plusieurs postes ministériels, dont celui de la Défense et de l’Information, avant d’être pointé à la tête de la Mission permanente israélienne à New-York. Sa nomination à ce poste sensible est due à sa proximité avec Netanyahou, mais aussi à un caractère bien trempé. S’il a été choisi pour cette mission, c’est en raison de son comportement provocateur et intempestif.

On se souvient de lui comme de quelqu’un qui a combattu avec fougue le mouvement BDS, "Boycott, désinvestissement et sanctions" contre l’Etat hébreu. Dans tous les postes qu’il a occupés en Israël – et ils sont nombreux –, il n’est pas resté suffisamment longtemps pour s’en imprégner et mener ses tâches à leurs fins. Toujours de courts passages comme aux Affaires stratégiques, à l’Information, à l’Environnement, à la Coopération régionale, ou à la Sécurité publique.

C’est à New-York qu’il semble donc trouver une certaine stabilité dans la confrontation permanente avec la communauté internationale, donnant ainsi vie à ses instincts de provocateur sans retenue. D’aucuns ont fait le parallèle de son geste de broyer la charte, avec un comportement similaire à celui du colonel Kadhafi à la tribune de l’ONU en septembre 2009. À l’époque, et par défi, le président libyen avait déchiré et jeté une copie de la charte après un discours fleuve. Il était, lui aussi, un chef d’État connu pour ses excès qui restaient généralement sans lendemain.

Erdan n’en était pas à son premier essai de provocation. Déjà, en octobre 2021, il déchirait de ses propres mains, du haut de la tribune des Nations unies, le rapport du Conseil des droits de l’Homme sur la pratique de son pays à l’égard des Palestiniens. Il balayait par ce geste toutes les condamnations de violations citées par le Conseil contre les pratiques inhumaines d’Israël. La seule place de ce rapport, dira-t-il, est dans la poubelle de l’antisémitisme.

Malgré ses déboires, il enregistra un succès tout relatif quand il décrocha en septembre 2022, la vice-présidence de la 77e session, parmi les vingt-et-un autres diplomates choisis pour assurer le bon déroulement de cette session. Au lieu d’en rendre grâce à l’Assemblée et remercier ceux qui l’avaient porté à ce poste en leur témoignant sa gratitude, il déclara, à la surprise générale, que cette responsabilité lui serait une plateforme précieuse pour faire face aux mensonges des Palestiniens et à leurs soutiens au sein de l’ONU.

En pleine session de l’Assemblée générale de septembre 2023, et alors que le président iranien Ibrahim Raissi y prononçait son discours officiel, Erdan, qui boycottait la séance, y retourna pour brandir devant toutes les délégations une pancarte de soutien aux femmes iraniennes. On aurait pu le croire si au moins les Palestiniennes étaient mieux traitées et disposaient des mêmes droits chez elles. Frôlant l’incident diplomatique, les agents de sécurité de l’ONU l’ont extrait de la salle, pour l’empêcher de perturber le déroulement de la séance.

Les frasques du diplomate israélien ne s’arrêtèrent pas là. Elles prendront encore une tournure provocatrice après l’attaque de Hamas en octobre dernier et la tragédie subie par les civils palestiniens à Gaza. Erdan saisira sa présence au Conseil de sécurité lors d’un débat pour arborer cette fois-ci l’étoile jaune que portaient les juifs en Allemagne nazie pendant la Deuxième Guerre mondiale. Il affirma alors qu’il la portait avec fierté et qu’il répéterait ce geste tant que le Conseil de sécurité ne condamnerait pas les attaques de Hamas.

La déclaration courageuse du secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, signifiant que la question palestinienne ne date pas du 7 octobre, provoqua un tollé en Israël. Là encore, le représentant permanent israélien s’est illustré en réclamant tout simplement la démission immédiate de Guterres. À ses yeux, le chef de l’ONU manifestait de la "compassion aux terroristes" et n’était donc plus apte à diriger l’Organisation. Il ajouta tout de go que son pays refuserait désormais d’accorder des visas aux responsables de l’ONU, et qu’il était temps de leur donner une leçon, selon sa propre expression.

Par son comportement ombrageux, Erdan est devenu le diplomate israélien coutumier des actions choc qui visent par leurs excès à sidérer et abasourdir les adversaires. Il puise sans retenue ses éléments de langage dans les sempiternelles accusations d’antisémitisme contre tous ceux qui s’opposent à la politique israélienne. N'a-t-il pas diffusé des informations personnelles sur ses adversaires et édité des codes QR aux délégations avec des liens directs pour visualiser ce qu’il a appelé les horreurs commises par Hamas, sans évoquer les crimes commis par l’armée israélienne à Gaza ? Ce ne sont pas des photos d’Auschwitz dira-t-il, "ce sont bien des Israéliens massacrés et brûlés vivants".

Malgré le choc des mots et la puissance des photos, le diplomate israélien trouve toujours en face de lui des diplomates d'autres nations, à commencer par ceux du monde arabe, pour le rappeler à l’ordre et aux obligations qui incombent à Israël vis-à-vis des Palestiniens et de la communauté internationale. Le premier d’entre eux est sans conteste le représentant palestinien Riyad Mansour, né dans l’Ohio aux États-Unis et possédant une maîtrise de la culture occidentale pour défendre la cause palestinienne.

Ancien professeur à l’université de Floride, Mansour a intégré l’ONU en 1983, comme conseiller de l’OLP. Il remplacera en 2005 Nasser al-Qidwa comme observateur, puis en 2012, son statut changea quand l’ONU accorda à la Palestine le statut d’État observateur non-membre, décrochant ainsi le titre d’ambassadeur de la Palestine auprès de l’ONU. Outre sa culture, sa longue expérience au sein de l’ONU l’a imprégné également d’une fine connaissance des mécanismes multilatéraux qu’il a su mettre au service de la cause palestinienne.

Patiemment, l’ambassadeur palestinien a rendu caduques toutes les gesticulations et la théâtralisation du représentant israélien à New-York. D’année en année, il a su faire de la question palestinienne, qu’on cherchait à enterrer, l’affaire de tous. Dans chacune de ses interventions, il rappelle à la conscience humaine la nécessité de rétablir les Palestiniens dans leurs droits et dans leur terre.

La récente résolution de l’Assemblée générale, qui a provoqué l’ire du représentant israélien, est une avancée certaine pour la cause palestinienne. Désormais, la Palestine peut soumettre directement des propositions et des amendements lors des débats à l’ONU, sans passer par un pays tiers. Elle peut aussi siéger parmi les États membres, par ordre alphabétique, sans toutefois avoir le droit au vote ou à être membre du Conseil de sécurité. Tout un ensemble de privilèges supplémentaires se sont donc ajoutés, qui renforcent les droits imprescriptibles des Palestiniens à disposer de leur État et de la reconnaissance totale et entière de la communauté des nations.

En dépit de tous ses effets de manche, l’ambassadeur israélien n’a fait qu’isoler davantage Israël au sein de l’ONU. Il a compliqué de surcroît la position de son allié américain, qui se trouve à chaque fois acculé, sur cette question, à venir à la rescousse et à défendre l’indéfendable. Il a été cependant mis en garde par son collègue palestinien, pour qui la priorité est dorénavant de veiller à ce que toutes les résolutions relatives au conflit palestino-israélien soient appliquées pour refléter les nouvelles réalités. Tous les efforts à venir seront, selon le Palestinien, menés pour maintenir la question palestinienne à l’ordre du jour international. Le diplomate israélien est donc averti et connaîtra bien des moments difficiles. Mais après l’épisode du broyeur, que sortira-t-il de son chapeau la prochaine fois en guise de provocation ?

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