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Le désordre programmé : Tintamarre et exécution sur mesure

Cynisme ? Réalisme ? Justice poétique ? Revers de la médaille ? Les concepts et les expressions se télescopent et révèlent une myopie analytique doublée d'une propension au déni. L’année 2026 sera pleine de surprises. Ou peut-être pas. Tout le monde, y compris des experts qui ne sont pas nés de la dernière pluie, parle d'une transition anarchique du système international. Ils se tirent une balle dans les pieds. Car il y a une logique dans ce qui se passe.

Le 2 février 2026 à 16h48

Loin de moi de chercher à me montrer, mais il me semble utile de rappeler la thèse principale que j'ai défendue dans un livre publié en 2018 sous le titre : Le système international en transition : de la prolifération des acteurs au désordre programmé. L’idée motrice du livre se détache du paradigme du "chaos créatif", mais en reprend quelques bribes, notamment les soubassements hégémoniques qu'il tend à dissimuler.

La thèse parle d'un système international qui perd la dynamique de la rotation maîtrisée qui a prévalu pendant cinq décennies, émaillées de passages à vide de courte durée imposés par la circulation des élites au sein des grandes puissances et des puissances intermédiaires.

L’argument avancé interpelle par ailleurs le paradigme des tentations impériales des mêmes grandes puissances et puissances intermédiaires. Elle démystifie la prétendue approche samaritaine du monde dit libre et la magnanimité de la résistance à l’hégémonie impériale.

Elle décortique et épilogue sur l'idée de la démocratie occidentale comme seul modèle de société dans un monde pluriel et sur celle de la démocratie populaire par la glorification des décideurs uniques qui les personnifient au nom de leurs peuples.

Alerte à la rotation maitrisée

Huit ans après, les grandes lignes de l'analyse présentée dans le livre précité se retrouvent dans ce qui s'est passé depuis lors. Tout d'abord, les tentations impériales. La Russie s'empare ou récupère, selon les convictions de chaque acteur concerné, la Crimée en 2014. Elle redéfinit les règles du jeu et se déclare déterminée à reprendre sa place sur un échiquier stratégique agité par des lectures controversées de la répartition des rôles au sein du système international.

La Turquie tente de reconstituer son espace turcique ou turcophone avec des bonheurs différents. Elle calme son ardeur par moments, notamment après l’échec du modèle de l'islam politique -dit modéré- dans la périphérie arabo-islamique.  Elle ne baisse pas pour autant les bras et s’emploie à ne pas se faire larguer dans la nouvelle reconfiguration stratégique au Moyen-Orient.

Les États-Unis mettent de l'ordre dans leur espace vital dans les Amériques et lorgnent l'Europe, mais avec d'autres desseins. L'objectif des États-Unis n'est pas la soumission totale des alliés européens, mais l'imposition d'une interdépendance stratégique qui sonne comme une dépendance organique et non plus sémantique. L'Europe est perçue comme étant ingrate et passablement dangereuse pour les intérêts américains.

La Chine, un ancien grand empire, est animée d'une tentation impériale placée sous le signe de la revanche et du repositionnement calculé et ne prend pas une position nuancée par rapport aux divergences entre les autres acteurs succombant aux tentations impériales.

Il s'agit là d'une perception mitigée de ce qui est appelé "parité stratégique". Les États-Unis interviennent au Venezuela, expriment, sans détours, leur intention de s'emparer du Groenland. L'Alliance atlantique est interpellée dans ce qui est sa substance : la défense commune et la solidarité à toute épreuve contre les autres puissances.

La ligne à ne pas franchir est de voir deux États membres de l'Otan croiser le fer (à supposer que le Danemark et les États-Unis puissent en arriver là). Cela est intervenu en 1996 entre la Grèce et la Turquie, mais les États-Unis ne s'y sont pas impliqués. Ils sont conscients de la complexité des litiges en Méditerranée orientale.

Sur la question du Groenland, Washington développe un argumentaire qui ne convainc pas tout le monde. Il joue sur le principe mitigé de l’autonomie appliquée par le Danemark au territoire et d’une gestion temporaire américaine dans le passé. Il avance surtout un argument que certains jugent exagéré, en l’occurrence, les convoitises russes et chinoises.

En réalité, les États-Unis veulent faire prêcher le faux pour avoir le vrai. D’une part, s’en conformer aux arrangements qui auraient été conclus à l’occasion du sommet de l’Alaska en août 2025, entre le président Donald Trump et le président Vladimir Poutine, et de l’autre donner du fil à retordre aux Européens. Cette observation confirme l’évidence dont les Européens eux-mêmes sont convaincus. C’est ce qui explique leur opposition à la création du Conseil de paix.

Convoitises démesurées dans le brouillard

De même que l’entêtement de certains pays européens peut faire en sorte que ‘’la correction’’ américaine pousse les États-Unis à s’emporter davantage et à mettre en œuvre le paradigme de Bitter End. Une conclusion que ni les États-Unis, ni les pays membres européens membres de l’Otan souhaitent voir se concrétiser dans l’état actuel des choses.

L'Europe, pour sa part, voit son mode opératoire échouer dans son espace stratégique traditionnel. En fait, celui de ses anciennes colonies ou comptoirs commerciaux. Le spectre des rivalités traditionnelles, qui remontent à deux siècles déjà, revient sur la scène pour pousser certains décideurs européens à vouloir faire de l’ordre dans leur pré carré stratégique en Afrique et en Europe centrale.

Or, les ambitions affichées manquent de réalisme, car les difficultés que l’Europe expérimente sont d’ordre intra-alliance et non pas forcément inter-alliance. Il y a une perception conflictuelle de ce que peut signifier en réalité l’intérêt européen en matière de défense et de sécurité communes tel que cela a été souhaité au lendemain de la signature du traité de Maastricht en 1992 créant l’Union européenne en 1993.

La Russie manœuvre bien pour ne rien céder dans son voisinage immédiat. L’Ukraine est un test qui semble lui réussir. Mais à la longue, la Russie va laisser des plumes. Qu’importe! Certains seraient tentés de dire.

Car, pour l'instant, les décideurs russes parent au plus pressé. Ils tirent profit de la dissonance entre les États-Unis et leurs alliés européens pour marquer l’espace stratégique russe en attendant des lendemains meilleurs.

La Chine lorgne Taïwan. Ce ne sera pas une partie de plaisir, mais elle peut obtenir gain de cause en jouant sur l'usure des Taïwanais et sur la lassitude américaine. Car le souci le plus important pour Pékin est beaucoup plus psychologique que territorial. L'objectif est de clarifier la confusion dans l'esprit de l’opinion publique au sujet du narratif sur la légitimité révolutionnaire et la légitimité nationaliste.

Les deux autres pays qui avaient des tentations impériales ont eu un réveil cauchemardesque. Il s'agit de l'Iran et de la Turquie. Ils s'acheminaient vers un semblant de concrétisation partielle de cette ambition dans leur espace stratégique immédiat. Ils ne perdent pas totalement au change, car les deux résistent bien.

Le paradigme de changement de régime auquel ils auraient été sujets durant les quatre dernières années ne peut être appliqué dans l'état actuel des choses. Les décideurs dans les deux pays ont très bien manœuvré à ce jour. Mais pour combien de temps ils vont pouvoir tenir la cadence ?

Surestimation de la puissance et de la faiblesse

Cependant, la politique n'est pas une science exacte. Tout peut être chamboulé par une décision prise par un décideur sous l'emprise du stress. Le désordre programmé auquel je me réfère dans mon livre correspond à une lame de fond qui remet les choses sens dessus dessous pour démasquer les acteurs proxies, les sentinelles, les intrus qui se nourrissent des trouble-fêtes et les tireurs d'élite toujours en embuscade.

Au lieu de percevoir la dynamique qui se jouait à plusieurs niveaux (sous-systèmes régionaux à forte intensité conflictuelle), les commentateurs, y compris des experts avertis, ont succombé à l'analyse hâtive.

Le face-à-face entre les réalistes et les idéalistes a repris avec la conviction que le vainqueur l'emportera au point sans que la machine qui régule le système international dérape. Covid et des outsiders politiques glissent dans la fissure créée par la surprise pour proposer d'autres réponses.

Bien qu'ils manipulent les mêmes outils d'analyse, certains analystes sont tentés de faire table rase des modèles encore en usage mais dont l'essoufflement saute aux yeux. Peine perdue, car la tendance générale consacre la résistance des structures mentales des décideurs et d’une partie de l’opinion publique aux vérités qui dérangent.

Certains commentateurs ont la gâchette facile. Là encore, les réalistes et les idéalistes croisent le fer. Ils dégainent pour tirer sur la création du Conseil de paix par le président américain Donald Trump.

D'aucuns jugent que cette initiative vise à torpiller l'organisation des Nations unies ou, du moins, à trouver une alternative plus réactive de façon à résoudre certains conflits endémiques. Ils ajoutent que le président américain est forcément guidé par des motivations personnelles.

Mais celles-ci coïncident avec une conjoncture internationale favorable pour tester d'autres configurations géopolitiques au terme desquelles les États-Unis ne perdront pas au change. En quête d'une place au soleil, les acteurs étatiques, toutes catégories comprises, se bricolent des configurations géopolitiques.

Ces configurations traduisent la lecture que leur proposent leurs conseils de sécurité nationale ou leur suggèrent des think tanks inféodés directement ou indirectement aux différents systèmes de prise de décision.

Pour leur part, les BRICS et le Sud global émergent du lot pour décrier l'échec des organisations internationales et régionales qui ont déjà déposé le bilan. Alors pourquoi pas, le Conseil de paix ? Tentation hégémonique ? Possible. Mais au sein de toutes les organisations internationales et régionales, les rapports de force sont gérés par un ou deux acteurs dont la tentation impériale et hégémonique est enveloppée dans une écharpe de clauses diplomatiques raffinées.

Lors du Forum économique mondial à Davos (19-23 janvier 2026), les observateurs sont tombés sous le charme du Premier ministre canadien Mark Carney qui a prononcé un discours hors du commun. Outre le franc-parler et le défi qu'il lance au président américain Donald Trump, Mark Carney renvoie au discours de Vladimir Poutine à la Conférence de Munich sur la sécurité en 2007.

Poutine y a dénoncé ce qu'il a appelé l'hégémonisme américain sur le monde et s'en tient à la nécessité d'ériger la multipolarité du système international comme garde-fous pour promouvoir des relations internationales basées sur le respect entre États souverains.

L'originalité du discours du Premier ministre canadien réside cependant dans le fait que le Canada n'en peut plus de subir l'ire de son voisin américain sur plusieurs dossiers. D'une part, le non-respect des dispositions de l'accord de libre-échange américain Alena (Canada-Etats-Unis, Mexique) signé en 1994, et de l’autre, les convoitises territoriales sur le Groenland, un territoire qui peut donner des idées au président américain concernant le Canada lui-même.

Le Premier ministre canadien est conscient que son appel à l'adresse des Européens pour s'opposer aux convoitises américaines sur le Groenland est perçu à des fréquences brouillées selon la lecture de chaque pays membre l'Otan. L'Europe ne dispose pas de potentialités propres et durables pour contrecarrer les États-Unis. Récemment, le Secrétariat général de l'Otan, Mark Rutte s'est exprimé dans ce sens.

Les soucis du libre-échangisme qui froisse la dignité du Premier ministre canadien, qui le pousse à la diversification des relations commerciales entre son pays en dehors de l’Alena se retrouvent dans le comportement de l’Union européenne. L’UE vient de conclure un accord de libre-échange présenté comme historique avec l’Inde.

L’ouverture de l’Union européenne sur l’Inde s’inscrit dans la foulée de la signature d’un accord similaire avec le Mercosur en 2024 ; une ouverture stratégique sur l’Amérique latine qui est contestée par certains pays membres. La ratification de l’accord ne sera pas une partie de plaisir pour des raisons de politique intérieure.

En somme, les ambitions diplomatiques, les tentations impériales et le retranchement injustifié des acteurs étatiques mineurs dans un système international agité risquent de prolonger la transition de ce dernier dans des séquences incontrôlées qui consacrent le paradigme du désordre programmé.

La surestimation de la puissance et de la faiblesse peut inciter les acteurs concernés à entrevoir des alternatives qui ne seraient, somme toute, d’aucune utilité pour la paix, la sécurité et la stabilité que tout le monde appelle de ses vœux.

Par
Le 2 février 2026 à 16h48

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