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Le degré zéro de la bienséance

Loin de toute bienséance et des usages diplomatiques, la manière dont le président américain a récemment accueilli cinq chefs d’État africains à la Maison-Blanche interroge. Plus qu’une simple maladresse, cette séquence invite à réfléchir sur les nouvelles mises en scène du pouvoir à l’ère contemporaine.

Le 25 juillet 2025 à 15h23

Le 9 juillet dernier, le président américain Donald Trump reçoit cinq présidents d’Afrique, réunion censée en principe contrer l’influence chinoise et russe sur cette partie du monde. Au moment d’ouvrir les discussions, l’Américain a donné d’emblée le ton sur la raison de les avoir invités à la Maison-Blanche. Il qualifia, devant la presse présente, ces pays d’endroits dynamiques, avec des terres de grande valeur, et d’immenses réserves de pétrole et de gaz, souhaitant y impliquer davantage les entreprises de son pays dans leur exploitation.

En principe toute coopération entre Etats est souhaitée et souhaitable quand elle est au service des deux partenaires. Cependant ce qui a choqué lors de cette séquence fut la manière désinvolte de l’Américain demandant aux chefs d’Etat, assis face à lui, de se présenter et de présenter leurs pays, et d’insinuer à un autre de raccourcir son intervention car le temps presse. Le service du protocole aurait pu leur épargner cette humiliation, en briefant le président avant la rencontre, ou en mentionnant ces informations sur des pancartes face à chaque convive.

Cette torture diplomatique s’est poursuivie quand Trump, surpris, demandait au président du Libéria, parlant un anglais châtié, où a-t-il appris la langue. Pourtant, ce pays dont la langue nationale est l’anglais, fut bâti par les Américains eux-mêmes pour y installer des esclaves libérés en 1822. Il fut doté en plus d’un drapeau en 1827 inspiré de celui des Etats-Unis. Comment Trump, président de la première puissance mondiale, peut-il méconnaitre un fait notoire de l’histoire de son propre pays ?

Dans ce genre de rencontres, les conseillers d’un chef d’Etat lui préparent des fiches et des synthèses sur l’objet de la réunion pour éviter toute improvisation ou impair. Ce sont des réunions qu’on ne prend jamais à la légère car elles engagent l’honneur et le sérieux d’un l’Etat. L’improvisation, qui est un signe de maîtrise de soi, n’est pas à la portée de tous. Et bien qu’elle puisse être un atout capital pour un dirigeant, elle comporte cependant des dérapages lorsqu’elle est mal préparée ou mal maîtrisée. Elle risque souvent de mener à des situations embarrassantes, à un manque de clarté, ou à l’effet inverse de celui désiré.

Pour leur part, les chefs d’Etat africains qui ont répondu présents ont exposé lors de cette rencontre les atouts de leurs pays respectifs. Ils ont relevé, avec une certaine gêne visible, les perspectives d’exploitation minière et les terres rares prometteuses qui se trouvent chez eux. Nous avons des minerais rares, des terres rares, nous avons du manganèse, du lithium, de l’uranium, dira l’un. Un autre rassurait Trump, qui écoutait à peine, que son pays jouit d’une grande stabilité, et que son environnement réglementaire est favorable aux investisseurs américains. Aucun projet concret et viable n’était pourtant discuté lors de cette brève rencontre.

En parallèle à cet événement se déroulait également la visite du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou. Des rumeurs insistantes évoquaient une éventuelle rencontre entre ce dernier et le président mauritanien et prédisaient une annonce de reprise des relations rompues entre les deux pays depuis 2010. Ce séjour de l’Israélien était-il une coïncidence pour que ces deux pays reprennent langue ? Nul ne le sait, mais Netanyahou, qui a eu le privilège d’être mieux reçu que les présidents africains, a saisi cette occasion pour proposer Trump au prix Nobel de la paix, que certains chefs d’Etat africains ont aussi avalisé.

Si on croit The Wall Street Journal qui rapporte l’information, parallèlement à cette rencontre, les Américains ont tenté de convaincre les chefs d'État africains présents d’accueillir chez eux des immigrés clandestins faisant l'objet d’un ordre d’expulsion des Etats-Unis, et que leurs pays d’origine refusent de reprendre. Cette demande aurait été persistante auprès des chefs d’Etats africains invités et dont les pays ne figuraient pas sur la liste des citoyens interdits de rentrer aux Etats-Unis publiée en juin dernier.

Au-delà du manquement protocolaire dont a fait preuve Trump face aux dirigeants africains qui, pour leur part, ont répondu spontanément à une invitation officielle, s’est posée encore une fois la question de la bienséance entre chefs d’Etat. Celle-ci est la base même de la diplomatie et des bonnes relations entre les pays. Elle est cet ensemble des règles explicites et implicites de politesse, d’empathie, de respect et de savoir-vivre que les responsables politiques, et non seulement les diplomates, doivent observer dans leurs interactions officielles et officieuses en tout lieu et en toute circonstance.

Mégalomanie poussée à l’extrême

La bienséance va au-delà de la simple courtoisie habituelle qui souvent manque dans les réunions que réserve Trump à ses invités. Elle est l’outil stratégique pour arriver à une entente, à un accord, à un compromis, ou tout simplement pour laisser chez l’autre une bonne impression pour continuer le dialogue et avancer vers le chemin de la paix et de la coopération. C’est pour cela que la communauté internationale a instauré des règles strictes du protocole à observer en toute circonstance pour éviter les dérapages et les incompréhensions.

Il en va ainsi de la manière de l’usage du langage avec ses partenaires, qu’ils soient alliés ou adversaires. Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde, disait Albert Camus, et cela peut s’appliquer amplement aussi aux relations entre Etats. Un langage subtil souligne surtout l’importance de la clarté et de la précision dans la communication avec autrui. Et l’usage inapproprié d’un langage cru et direct peut avoir des répercussions et des incompréhensions entre les pays. Il risque même d’aggraver les différends entre les parties quand il est excessif.

Mais pour Trump, sa manière de parler pour provoquer est devenue sa fabrique qui l’a fait gagner et rendu président des Etats-Unis, alors pourquoi la changer ? Sa stratégie de communication se base justement sur une domination verbale, simpliste et provocante. A travers elle, il cherche à désarçonner ses adversaires, pour avoir toujours le dernier mot. Il adopte la posture du rapport de force permanent, y compris avec ses proches, dont il s’en débarrasse à la première occasion. C’est ainsi qu’il impose son autorité sur le plan interne, et cherche à la faire valoir également sur le plan international.

Sa communication n’est pas élitiste, car Trump la veut populiste et théâtrale. Et pour la mener à cette fin, il doit être provocateur à l’excès, dénigrant ceux qui sont face à lui, ou ceux qui lui montrent de la résistance. Cette technique, il l’a développée dans sa pratique de la téléréalité quand il était loin de la politique et animait des programmes de télévision comme The Apprentice. Ce programme télévisuel l’a tellement impacté, dit-on, puisqu’il se faisait plaisir à chasser les prétentieux et les téméraires. Depuis, il n’est bon que dans la confrontation et la polémique, pour faire le buzz et rester haut dans les sondages.

Quand Trump provoque, c’est souvent face aux caméras pour que son public en soit témoin, et que la presse en parle amplement. Ses colères sont rarement relatives à la défense d’un principe d’équité ou de justice. Par ses interventions tonitruantes, il ne cherche qu’à marquer les esprits de ses partisans comme de ses adversaires. Il est impulsif de nature et rarement diplomate, comme l’exige son statut de président. Il dit ce qu’il pense sans filtre, et le pire c’est qu’il n’aime pas être contredit et encore moins critiqué.

Cette mégalomanie n’est pas propre à Trump et à l’Amérique. Hier, c’était le président du Conseil italien Silvio Berlusconi avec ses extravagances, ses orgies et ses blagues sexistes et racistes. Ou alors son contemporain le colonel Kadhafi, autoproclamé roi des rois d’Afrique, s’épanchant dans de longs discours et publiant le Livre vert devenu la bible imposée à son peuple. L’ancien président d’Ouganda Idi Amin Dada a, lui aussi, versé dans ce genre de délire, parlant pendant ses heures perdues aux poissons rouges, et menaçant de conquérir un jour l’empire britannique.

La personnalité déséquilibrée de ces responsables, l’isolement dans l’exercice du pouvoir, les flatteries qu’ils subissent au quotidien de la part de ceux qui leur sont proches ou intéressés, favorisent cette mégalomanie poussée à l’extrême. Leur monde devient ainsi un grand théâtre détaché de la réalité dont ils se voient les seuls et uniques acteurs majeurs, et dont tous les autres dépendent, croient-ils. Ils n’attendent donc de leurs spectateurs et de leurs affidés que des applaudissements, de l’obéissance et des standing-ovations.

Trump a donc transformé son mandat en un véritable spectacle permanent, réduisant la complexité de la politique à de simples slogans à l’emporte-pièce. Sa récente rencontre avec les présidents de notre continent et son comportement à leur égard, loin d’améliorer l’image de son pays, risquent de produire l’effet inverse. La mauvaise organisation de cette réunion en dehors de toute bienséance va, à coup sûr, rapprocher davantage l’Afrique d’autres puissances internationales qui leur accordent au moins plus de respect et une meilleure considération.

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