Abdallah-Najib Refaïf
Journaliste culturel, chroniqueur et auteur.L’auteur et son double
Dans cette chronique, Abdallah-Najib Refaïf -auteur, chroniqueur et journaliste culturel- retrace le parcours complexe de Michel Houellebecq, entre provocations littéraires et introspections inattendues.
Écrivain provocateur et remuant, admiré ou détesté, Michel Houellebecq cultive lui aussi, et à sa manière aigrie, l’art de détester. Romancier, mais aussi poète à ses heures, il taquine la rime en usant de l’alexandrin à l’ancienne.
Il a une haute idée des poèmes qu’il trousse entre deux romans et quelques interventions provocantes dans les médias. "Interventions" est justement le titre qu’il a choisi pour un recueil d’une quarantaine d’articles, préfaces, entretiens et autres chroniques qu’il a parsemés dans plusieurs revues et journaux. Il a été réédité récemment en poche dans la collection de poche "J’ai lu", et l’on peut donc le lire, dit-on dans le quatrième de couverture, pour "se familiariser avec la pensée de Michel Houellebecq, stimulante, inattendue, subversive parce que continuellement singulière…".
Il faut toujours se méfier lorsqu’on vous parle de "la pensée d’un romancier", car ce qu’on attend de ce dernier, c’est un imaginaire florissant porté par un style et non des jugements à l‘emporte-pièce ou des idées arrêtées destinées à lancer des message à la cantonade. Et Houellebecq en a lancé des messages. Sur tout le monde et sur tous les sujets : les femmes, la modernité, les écrivains, les musulmans, les immigrés surtout musulmans et toujours en se positionnant contre.
D’emblée et dès le premier texte en ouverture du recueil, il a choisi cet article dont le titre ne laisse aucun doute sur la hauteur de "la pensée" de son auteur et le degré de sa détestation : "Jacques Prévert est un con". Et que reproche-t-il à ce poète ? "Jacques Prévert est quelqu’un dont on apprend les poèmes à l’école. Il en ressort qu’il aimait les fleurs, les oiseaux, les quartiers du vieux Paris, etc. L’amour lui paraissait s’épanouir dans une ambiance de liberté. Il portait une casquette et fumait des Gauloises ; on le confond parfois avec Jean Gabin…" On ne voit pas ce qu’il y a de désertable dans tout cela, mais c’est ce que le poète Houellebecq pense et cela devrait suffire puisque le romancier-vedette l’écrit. De même ce qu’il a proféré comme insanité sur l’Islam et les musulmans, avant de se rétracter, de calmer ses ardeurs haineuses et enfin de rectifier ses propos.
Dans un autre texte qu’il a titré "Je suis normal. Ecrivain normal", où il prétend se conformer aux normes de la promotion éditoriale de ses œuvres et jouer le jeu de la société-spectacle, il s’étonne et se demande pourtant ce qu’on lui reproche : "Parfois je me lève la nuit, je me regarde dans la glace ; j’observe mon visage, j’essaie de voir ce que les autres voient et qui les inquiète. Je ne suis pas très beau, c’est certain, mais je ne suis pas le seul. Ça doit être autre chose. Le regard ? Peut-être le regard. La seule chose qu’on ne voit pas dans la glace, c’est son propre regard". En effet, c’est le regard.
Pourtant, Houellebecq est capable de changer de regard et de faire preuve d’admiration dans un bel exercice de cette dernière. C’est en effet dans l’article sous forme d’hommage que cet écrivain crépusculaire rend au chanteur Neil Young que l’auteur fait état d’une grande fascination. Souvent comparé à Bob Dylan plus distant ou à un Léonard Cohen plus cérébral, Houellebecq se souvient avec nostalgie de sa découverte de ce chanteur à la fois rugueux et fragile qui a marqué les années 70 et 80 et ses "baba coo", mais pas seulement. "Les chansons de Neil Young, écrit-il, sont faites pour ceux qui sont souvent malheureux, solitaires, qui frôlent les portes du désespoir et qui continuent, cependant, de croire que le bonheur est possible…".
Tel est l’auteur de "Sérotonine", capable de saisir la poésie d’une simple chanson et de s’engager dans une aventure intellectuelle pleine de provocation sur l’état du monde ou la crise de l’Occident. Dans ses romans, comme dans ses poèmes désenchantés, il met en scène, à rebours des modes, un quotidien contemporain et urbain désolant et parvient en quelques lignes à circonvenir son lecteur.
Star d’une littérature contemporaine confrontée à la sinistrose du temps qui passe, il ose tout et c’est même à ça qu’on le reconnait. Dans son dernier ouvrage ouvertement autobiographique, "Quelques mois dans ma vie, octobre 2022-mars 2023" ( Flammarion), revenant, entre autres, sur ses prises de positions sur l’islam et ses propos islamophobes échangés (dans un entretien avec le philosophe bougon, Michel Onfray), il confesse, ce qui est rare chez lui : "J’avais atteint, à titre personnel, la quasi-perfection de la connerie". Et, humblement, il ajoute : "Je présente mes excuses à tous les musulmans que ce texte a pu offenser, c’est-à-dire, j’en ai peur, à peu près tous les musulmans". Plus tard, dans un entretien avec le magazine "Le point", il revient encore une fois sur le sujet en battant sa coulpe : "J’ai été pris dans une bêtise collective, il y a tout un discours qui s’est développé sur un lien entre l’islam et la délinquance qui est simplement faux".
Enfin et pour rappel, il était prévu en ce temps-là, à savoir le mois de novembre 2022, que l’auteur Michel Houellebecq anime des rencontres avec le public à Rabat et à Casablanca avant de les annuler sur "une recommandation des autorités françaises", selon certains journaux. Rien ne justifiait pourtant cette annulation. L’information n’a jamais été confirmée, ni l’annulation justifiée et la rencontre n’eut pas lieu. Au grand regret de nombreux lecteurs locaux, admirateurs de ce romancier qui auraient bien aimé échanger avec lui dans un débat, pour une fois, serein et conséquent.
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