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Ashoka Mody

Professeur invité en politique économique internationale à Princeton

Lancer de dé à Chypre

Le 25 mars 2013 à 15h19

Modifié 11 avril 2021 à 2h34

PRINCETON, 21 mars 2013 - La tâche ne saurait être aisée : imposer des pertes de l’ordre de 5,8 milliards d’euros (7,5 milliards de dollars) à ceux qui ont prêté au gouvernement chypriote et aux déposants des banques du pays. Et maintenant, cet effort a mené l’Europe dans son ultime impasse.

Dans le cadre de négociations marathon, le gouvernement chypriote, sous la supervision de la troïka constituée de la Commission Européenne, de la Banque Centrale Européenne et du Fonds Monétaire International, a convenu d’une taxe ponctuelle sur les dépôts bancaires. Mais en dépit d’un amendement pour exempter les comptes de moins de 20 000 euros, le parlement chypriote a massivement rejeté ce plan, laissant Chypre – et l’Europe – en suspens.

En fait, les gros déposants sont assez comparables aux détenteurs d’obligations de premier rang, et la diminution proposée était une étape minime mais bienvenue. Mais parce qu’elle n’est pas allé assez loin, un trou est resté. D’autres options étaient possibles. Lee Buchheit, avocat grand spécialiste de la dette souveraine qui aurait du se trouver dans la salle des négociations, et Mitu Gulati de l’Université Duke ont proposé un élégant “re-profilage” de la dette souveraine chypriote de 15 milliards d’euros qui réduirait instantanément la pression financière sur le pays. Mais de telles considérations ont totalement été effacées de la table des négociations bien avant que la délibération ne commence.

A la place, la décision initiale était de confisquer un peu moins de 3 milliards d’euros des comptes contenant moins de 100 000 euros – la limite de protection de l’assurance dépôt. Ne vous méprenez pas : cela aurait été la plus grosse erreur commise depuis le début de la crise financière il y a cinq ans. En effet, cette proposition aurait constitué une rupture avec l’accord quasi-universel selon lequel les petits déposants devraient être considérés comme intouchables. Après tout, les images, retransmises dans les médias, de déposants paniqués dans les longues files d’attente devant les banques et les distributeurs automatiques peuvent entrainer d’incommensurables dommages financiers bien au-delà des frontières du pays.

Imposer des pertes aux petits déposants chypriotes n’a aucune justification compensatrice

Les historiens débattront de savoir si le fait d’avoir forcé Lehman Brothers à faire faillite en septembre 2008 aura précipité la crise financière globale qui s’en est suivie. Vincent Reinhart, précédemment à la Réserve Fédérale et maintenant chez Morgan Stanley, soutient que la décision concernant Lehman était correcte (l’erreur était antérieure avec le renflouement de Bear Stearns, qui avait laissé croire que toutes les banques seraient renflouées). Les risques privés doivent être assumés de manière privée.

Par contre, la proposition d’imposer des pertes aux petits déposants chypriotes n’a aucune justification compensatrice. Comme en Irlande, il est demandé aux plus vulnérables d’assumer le choc, tandis que les grands déposants ne seraient que légèrement frappés et d’autres prêteurs, épargnés. Mais il y a pire. 

Officiellement, il n’a jamais été expliqué pourquoi ceux qui prêtent à un pays souverain ne doivent pas partager le fardeau, en dépit du principe de « non renflouement » sur lequel la zone euro a été fondée. La plupart des observateurs mentionnent l’inquiétude des autorités sur le fait que si un pays souverain n’honore pas ses dettes, tous les emprunteurs souverains seront pénalisés. Mais un tel risque de contagion est trivial comparé à l’embrasement qu’entrainerait l’imposition de pertes sur les petits déposants.

Chypre s’est qualifiée en 2007 pour entrer dans la zone euro en répondant à l’exigence des critères de Maastricht sensés faire en sorte que les nouveaux entrants se comporteront de manière responsable et prospèreront dans un environnement sûr offert par l’union monétaire. Dans les mois qui ont précédé cette décision, le FMI a incité Chypre à prendre toutes les mesures nécessaires pour se garantir un résultat favorable.

Les bénéfices de l’adoption de l’euro par Chypre ne seront peut-être jamais clairs. En 2009, le rapport du FMI au titre de l’article IV tirait déjà la sonnette d’alarme. La dette publique était encore limitée, mais en croissance rapide ; le déficit du compte courant enflait (pour atteindre 15% du PIB en 2008) ; et les banques étaient devenues islandaises, avec des actifs valant plus de trois fois le PIB de Chypre. Comme le notait le rapport, les énormes problèmes hautement concentrés du secteur bancaire pourraient « rapidement empirer dans des proportions systémiques avec de sérieuses répercussions économiques. » Et c’est ce qui s’est passé.

La dette chypriote atteindra 140% du PIB

C’est un remarquable résultat, compte tenu du fait que les risques étaient si bien connus et compris. Les autorités chypriotes ont en effet été en discussions régulières avec la troïka tout au long de l’année écoulée. Et pourtant, malgré toute cette préparation, une nuit de négociations à huis clos a abouti à une erreur étonnamment élémentaire.

Cette erreur s’accumule à l’absence d’une quelconque décision substantielle concernant les moyens d’extirper Chypre de cette spirale descendante. La dette chypriote, nous dit-on, atteindra 140% du PIB, mais retombera à près de 100% du PIB en moins d’une décennie. Cela ressemble à une redite du scénario grec, où les objectifs pour réduire le poids de la dette ont été systématiquement manqués, jusqu’à ce que des mesures plus drastiques deviennent inévitables.

Plus important, aucune restructuration des banques chypriotes ne semble imminente ; au contraire, l’intention semble être d’éviter que les grands déposants ne s’envolent et de conserver un système hautement risqué. La Banque Centrale de Chypre a consenti d’importants prêts aux banques chypriotes sous l’arrangement d’aide d’urgence en cas de crise de liquidités, impliquant que les collatéraux proposés ne respectaient pas les standards de la BCE. D’autres déraillements devraient survenir.

Les problèmes de Chypre menacent aujourd’hui la stabilité financière internationale. Si l’idée d’une union bancaire européenne est sérieuse, le moment est venu de la mettre en avant. Cela implique de réaffirmer l’engagement de la garantie de dépôt, de fermer les banques non viables, et de recapitaliser les autres avec des fonds européens (et non chypriotes).

La décision de la troïka concernant Chypre pourrait s’apparenter à une gestion politique au lancer de dé. Les jours à venir révèleront l’étendue des dommages immédiats qu’elle a causé. Mais avec une autre démonstration de prises de décisions réactives et ad hoc, nous ne sommes pas plus éclairés sur les intentions de l’Europe pour résoudre ses dilemmes. Le revers chypriote pourrait-il être le catalyseur d’un nouveau départ ?

Traduit de l’anglais par Frédérique Destribats

© Project Syndicate


 

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