img_pub
Rubriques

La taxe carbone européenne et l'Afrique

Entre autres mesures destinées à atteindre les objectifs de l'accord de Paris sur le climat, l'UE propose l'instauration d'une taxe carbone européenne, le Mécanisme d'ajustement carbone aux frontières (MACF), porteuse d'une promesse : une industrie plus propre et une réduction des émissions à l'intérieur et au-delà des frontières de l'Union.

Le 9 mai 2023 à 11h36

JOHANNESBURG - Fixant un prix aux émissions de dioxyde de carbone émis lors de la fabrication de certains produits importés, ce mécanisme vise à plus d'équité entre les entreprises européennes et celles des pays tiers, et à prévenir les "fuites de carbone", autrement dit la délocalisation des industries émettrices de gaz à effet de serre vers des pays aux normes environnementales moins strictes.

L'un des objectifs majeurs de cette taxe est de générer des ressources propres à l'UE : en 2030, lorsqu'elle sera pleinement appliquée, elle pourrait rapporter quelques 10 milliards d'euros par an qui serviront à rembourser les dettes souscrites lors de la pandémie. La taxe carbone européenne pourra sans doute accélérer la transition verte en exportant les objectifs climatiques rigoureux de l'UE, mais elle pourrait se révéler néfaste pour les pays en développementnotamment en Afrique.

Le MACF qui va s'appliquer progressivement à partir d'octobre 2023 en commençant par le ciment, le fer, l'acier, l'aluminium, les engrais, l'électricité et l'hydrogène. Cela pourrait se traduire par une augmentation sensible du coût des exportations à destination de l'UE. Cela pénalisera tout spécialement les pays africains déjà confrontés aux barrières douanières les plus élevées, alors qu'ils comptent souvent sur leurs exportations pour assurer leur croissance économique. David Luke, un professeur de la London School of Economics spécialisé dans la politique commerciale africaine, a lancé récemment un avertissement : la taxe carbone européenne pourrait réduire de presque 6% les exportations de l'Afrique vers l'UE.

Cette taxe pourrait avoir un impact disproportionné sur les pays aux économies fragiles et aux infrastructures limitées. S'ils ne sont pas en mesure de respecter les normes strictes de l'UE en matière de carbone, leur compétitivité en pâtira et le fossé économique avec l'Union européenne se creusera encore. A titre d'exemple, selon une analyse du Center for Global Development, le PIB du Mozambique pourrait chuter de 1,6%, car une grande partie de ses exportations d'aluminium est à destination de l'UE (plus de la moitié en 2019).

L'Afrique craint également que l'UE n'impose ultérieurement des sanctions commerciales aux pays qui n'atteindront pas les objectifs qu'elle a fixés en matière d'émissions, ce qui exacerberait la précarité économique de l'Afrique et mettrait à rude épreuve un système commercial mondial déjà fragile. Plus immédiatement, la gestion de la taxe carbone européenne exigera des pays qui exportent vers l'UE qu'ils calculent les émissions associées aux biens produits sur leur territoire. Or cela exige un savoir-faire technique et des capacités administratives que beaucoup d'entre eux n'ont pas.

Mais il faut aussi reconnaître que cette taxe pourrait entraîner des changements positifs dans les pays africains. Encourageant la réduction des émissions de gaz à effet de serre, elle pourrait susciter le développement de nouvelles industries et de nouvelles techniques moins dépendantes des processus à forte intensité de carbone, ce qui créera de nouvelles opportunités économiques et encouragera une croissance durable. La transition verte est souvent présentée comme créatrice d'emplois ; en Afrique, le secteur des énergies renouvelables pourrait créer jusqu'à quatre millions d'emplois d'ici la fin de la décennie.

Les pays africains qui s'efforcent déjà de décarboner leur économie bénéficieront de la politique européenne visant à limiter les fuites de carbone. La révolution de l'énergie propre contribuera également à favoriser un accès pour tous à l'électricité, ce qui pourrait être réalisé d'ici à 2030 avec un investissement annuel de 35 milliards de dollars (moins de 1% du PIB mondial) selon l'Agence internationale de l'énergie. Plus de la moitié des quelque 770 millions de personnes qui vivent sans accès à l'électricité se trouvent en Afrique.

En appliquant la taxe carbone européenne, l'UE doit prendre en compte le grand défi qu'elle constitue pour l'Afrique. La part de ce continent dans les émissions mondiales de gaz à effet de serre, environ 4%, est beaucoup plus faible que celle de l'UE, actuellement quelques 8%, qui est historiquement un grand émetteur de ces gaz. Pourtant c'est l'Afrique qui va supporter l'essentiel des conséquences du réchauffement climatique. Par ailleurs, la mise en œuvre de cette taxe exige une application différenciée, fonction du niveau de développement de chaque pays. Il peut s'agir d'une aide financière ou technique destinée à aider les pays africains à respecter les normes carbone européennes et de l'exemption de la taxe pour certains produits et secteurs cruciaux pour leur économie.

Une taxe carbone aux frontières n'est qu'un instrument de la politique climatique. Elle pourrait se révéler très utile, à condition d'inclure des dispositions destinées à réduire ses inconvénients pour les pays en développement. De même que la lutte contre le réchauffement climatique exige une réponse collective, l'application de cette taxe suppose une collaboration étroite de l'UE avec les pays africains pour les aider à faire face au réchauffement climatique. Ne pas procéder ainsi affecterait en profondeur son efficacité.

Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz

© Project Syndicate 1995–2023

Par
Le 9 mai 2023 à 11h36

à lire aussi

Coupe du monde 2026. Le Maroc bouscule le Brésil mais doit se contenter du nul (1-1)
Mondial2026

Article : Coupe du monde 2026. Le Maroc bouscule le Brésil mais doit se contenter du nul (1-1)

Après une entame énergique et l’ouverture du score par Ismaïl Saibari, l’équipe nationale a concédé l’égalisation face au Brésil, ce samedi 13 juin dans le New Jersey. Les Lions de l’Atlas sont toujours dans la course à la qualification. Ils pourront valider leur billet contre l’Écosse lors de la deuxième journée, vendredi 19 juin.

Mondial 2026 : des fan zones à Casablanca et Rabat pour vivre les matchs
Le guide du supporter Mondial 2026

Article : Mondial 2026 : des fan zones à Casablanca et Rabat pour vivre les matchs

À l’occasion de la Coupe du monde 2026, un réseau de fan zones sera déployé dans plusieurs villes marocaines afin d’accompagner les Lions de l’Atlas et permettre aux supporters de vivre pleinement la compétition.

Le Festival Gnaoua, d’un pari culturel à un modèle de rayonnement pour le Maroc
CULTURE

Article : Le Festival Gnaoua, d’un pari culturel à un modèle de rayonnement pour le Maroc

Trente ans après sa création, le Festival Gnaoua et Musiques du Monde d’Essaouira s’est imposé comme bien plus qu’un événement musical. Invitée de Médias24, sa fondatrice Neila Tazi revient sur les origines de cette aventure née à la fin des années 1990 et devenue, au fil des éditions, un levier de transformation pour la ville d’Essaouira et un outil de rayonnement pour le Maroc.

Numérique et résilience climatique : la Banque mondiale approuve deux programmes de 6 MMDH pour le Maroc
Quoi de neuf

Article : Numérique et résilience climatique : la Banque mondiale approuve deux programmes de 6 MMDH pour le Maroc

D’un montant total de 650 millions de dollars (plus de 6 milliards de DH), les deux nouveaux programmes sont destinés à accélérer la réalisation des objectifs du Maroc en matière de transformation numérique, tout en renforçant la résilience financière du Royaume face aux risques liés au climat, aux catastrophes et aux cyber-risques.

Air Transat lance sa première liaison aérienne directe entre Montréal et Agadir
Quoi de neuf

Article : Air Transat lance sa première liaison aérienne directe entre Montréal et Agadir

Le premier vol direct de la compagnie canadienne "Air Transat" reliant Montréal à Agadir a atterri samedi 13 juin, à l’aéroport Al Massira avec 194 passagers à bord.

Crimes de masse, mémoire sélective : le procès impossible de l’Occident
Contributions

Article : Crimes de masse, mémoire sélective : le procès impossible de l’Occident

De la traite transatlantique aux guerres contemporaines, des génocides coloniaux aux famines organisées, cette contribution de Fatiha Charrat, docteur en sociologie, interroge une contradiction majeure : les puissances qui ont façonné le droit international et se présentent comme gardiennes des droits de l’Homme sont aussi au cœur des crimes les plus structurants de l’histoire moderne. Une réflexion sur l’impunité, la mémoire sélective et l’exigence d’une justice réellement universelle.

Médias24 est un journal économique marocain en ligne qui fournit des informations orientées business, marchés, data et analyses économiques. Retrouvez en direct et en temps réel, en photos et en vidéos, toute l’actualité économique, politique, sociale, et culturelle au Maroc avec Médias24

Notre journal s’engage à vous livrer une information précise, originale et sans parti-pris vis à vis des opérateurs.

Toute l'actualité