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La coopération ou la crise

OXFORD – Les dirigeants mondiaux qui ont participent cette semaine aux réunions annuelles du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale à Marrakech ont à prendre un certain nombre de décisions difficiles.

Le 12 octobre 2023 à 14h02

Pour commencer, de nombreuses économies en voie de développement –incluant l’Égypte, l’Éthiopie, le Ghana, le Kenya, le Pakistan, le Sri Lanka, la Tunisie, l’Ukraine et la Zambie –sont sur le point d’entrer en défaut de paiement, ou l’ont déjà fait. Dans le même temps, le récent rapport climatique de "bilan mondial" des Nations Unies révèle que nous sommes encore loin d’atteindre l’objectif de 1,5°C de réchauffement climatique.

Bien qu’une croissance économique robuste soit susceptible de fournir les ressources nécessaires pour relever ces défis, le FMI prévoit une morosité mondiale et un long combat contre l’inflation. Sans coopération internationale, les pays risquent de s’embourber dans un effort lent, désordonné et coûteux pour gérer leurs dettes, lutter contre le changement climatique, et stimuler la croissance.

Ce n’est pas la première fois que le monde est confronté à une telle crise. Comme le rappelle l’historien économique Martin Daunton dans son ouvrage à paraître intitulé "The Economic Government of the World 1933-2023", 66 États se réunirent lors de la Conférence économique de Londres en 1933 pour aborder plusieurs défis étrangement similaires à ceux que nous connaissons aujourd’hui : dette, protectionnisme, instabilité financière et polarisation. Économie mondiale en chute libre, baisse des prix des matières premières, la demande en biens industriels avait à l’époque disparu. Le chômage explosait, tout comme les tensions entre agendas politiques nationaux et préoccupations économiques internationales.

La conférence de Londres semblait dès le départ vouée à l’échec, les turbulences politiques et économiques ayant en effet conduit à la montée en puissance des leaders extrémistes. En Italie, la récession économique postérieure à Première Guerre mondiale avait facilité l’arrivée au pouvoir de Benito Mussolini. En Allemagne, Adolf Hitler venait d’être nommé chancelier. Joseph Staline dirigeait l’Union soviétique d’une main de fer, tandis que la Chine était en proie à une guerre civile, ayant été envahie par le Japon impérial deux ans plus tôt.

De profonds désaccords régnaient tant aux États-Unis qu’au Royaume-Uni autour de la réponse à apporter à la crise. Les tensions s’intensifiant entre les États-Unis, le Royaume-Uni et la France à propos de la dette de guerre, un journaliste américain qualifia la conférence de "complot visant à annuler les dettes dues à l’Amérique".

La conférence de Londres oscilla entre appels à la coopération internationale et rejet de cette idée par ceux qui, selon les termes employés par le secrétaire d’État américain Cordell Hull, tentaient "bêtement et inutilement de vivre en ermites". Malgré plus d’un mois de tractations, les participants repartirent sans avoir adopté la moindre résolution. Daunton attribue cet échec aux désaccords entre les politiciens, les banquiers centraux et l’« ensemble hétéroclite » d’experts présents, sur les problèmes auxquels était confrontée l’économie mondiale, et sur la manière d’y remédier.

À Marrakech, les représentants de 190 États, chacun confronté à ses propres désaccords internes, tenteront de trouver un équilibre entre coopération internationale et politique intérieure. Le livre de Daunton leur fournit plusieurs mises en garde à prendre en considération.

Peu encourageante, la première partie du livre de Daunton se concentre sur la réponse à la Grande Dépression, tandis que la deuxième, qui couvre la période Bretton Woods, présente des exemples plus réussis de coopération internationale efficace. La création d’institutions multilatérales telles que le FMI et la Banque mondiale a facilité une meilleure compréhension des problèmes économiques mondiaux et des solutions potentielles, en permettant aux spécialistes d’accumuler et d’analyser des données en provenance de tous les États membres.

Contrairement à de nombreux autres ouvrages, celui de Daunton insiste sur les États relégués à la périphérie de cet ordre émergent, son récit plongeant en effet dans la politique du Ghana, de l’Inde et des pays en voie de développement durant la guerre froide. Dans les années 1960, le cycle Kennedy de l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (qui a été remplacé par l’Organisation mondiale du commerce) réduit les droits de douanes industriels. Leurs préoccupations et leurs intérêts placés au second plan, les pays en voie de développement se tournent alors vers d’autres forums internationaux tels que la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement, et vers le nouvel ordre économique international.

La troisième partie du livre de Daunton retrace la montée en puissance d’un consensus de Washington "hyperglobal" et "néolibéral". À cette période, le FMI et la Banque mondiale devenant les agents de la mondialisation, l’OMC est créée, et le capitalisme rentier se propage à travers les économies, s’ancrant profondément dans l’Union européenne.

La dernière partie du récit de Daunton débute avec la crise financière de 2008, et explore les menaces pour l’ordre mondial actuel. Daunton propose ensuite une série de voies potentielles en direction d’un "capitalisme plus équitable et plus inclusif", incluant une application plus stricte de la concurrence, une fiscalité progressive, des initiatives d’emploi, une mise à niveau, une définanciarisation, ainsi que la mise en œuvre d’un Green New Deal.

La nature conflictuelle de la coopération internationale constitue un thème présent dans l’ensemble du livre. Nous apprenons rapidement que, dans les années 1930, le "cercle de réflexion" de Franklin Roosevelt présente au président américain une multitude de points de vue contradictoires sur la politique économique étrangère. Ce n’est que lorsque FDR se rangera du côté de ses responsables les plus internationalistes que le protectionnisme et l’instabilité monétaire de la Grande Dépression commenceront à s’atténuer.

Trois visions économiques mondiales

Durant la première moitié du XXe siècle, le Royaume-Uni a envisagé trois visions économiques mondiales concurrentes. La première plaçait l’accent sur le plein emploi, nécessitant des politiques contracycliques, des stocks tampons internationaux pour maintenir une demande et des prix stables, ainsi que des travaux publics financés par la Banque internationale pour la reconstruction et le développement (la branche de prêt de la Banque mondiale) pour compenser les fluctuations du marché du travail.

La deuxième vision se concentrait sur la zone sterling, imaginant un monde divisé entre le dollar américain et la livre britannique, dans lequel le Royaume-Uni entretiendrait des préférences impériales et considérerait l’Afrique comme un marché d’expansion. Au cœur de la troisième vision résidait la relation anglo-américaine, avec l’idée que la Grande-Bretagne ne devrait s’aligner ni avec son propre empire, ni avec l’Europe, mais plutôt collaborer avec les États-Unis au sein d’une économie basée sur le dollar. La politique britannique contemporaine fait écho à ces réflexions, les dirigeants débattant sur un choix entre renforcer les relations avec l’Europe, avec le Commonwealth (dans le cadre de la stratégie indopacifique), ou avec les États-Unis.

À chaque époque explorée, Daunton présente aux lecteurs une riche mosaïque d’idées concurrentes, soulignant le défi représenté par la conclusion d’accords multilatéraux entre plusieurs dizaines de pays, chacun caractérisé par ses propres conflits internes. Comme l’observe Daunton, nous voici de nouveau confrontés à une ère d’incertitude et de débat autour de la structure de l’économie politique mondiale.

Ces 30 dernières années, la coopération internationale a souvent été confondue avec la mondialisation, la libéralisation des marchés, la déréglementation, la privatisation et les flux de capitaux. Or, les débats nationaux et internationaux sont aujourd'hui caractérisés par d’autres enjeux, parmi lesquels la qualité de l’emploi et le bien-être social, le changement climatique, les implications géostratégiques des chaînes d’approvisionnement mondiales, la concurrence technologique motivée par des considérations de sécurité nationale, la normalisation croissante des sanctions, ou encore la guerre économique.

Bien que ces priorités ne s’inscrivent pas en phase avec la coopération propice à la mondialisation que décrit Daunton, les accords et institutions forgés au cours du siècle dernier nous permettent d’atteindre une forme de coopération nouvelle et différente. Les dirigeants politiques et les représentants des organisations internationales qui participent aux réunions de Marrakech ont étudié les défis à la fois nationaux et internationaux, ce qui leur permet d’explorer des solutions collaboratives, et de mettre en évidence les préoccupations des pays membres lors des négociations.

Bien que ce processus puisse sembler inefficace et laborieux, il demeure indispensable à un monde valorisant la souveraineté des États, et favorisant la coopération internationale. Si le livre de Daunton souligne les nombreux obstacles à ces efforts, il met également en lumière les nombreuses façons dont un ordre international fonctionnel peut émerger.

Martin Daunton, The Economic Government of the World 1933-2023, Farrar, Straus and Giroux, USAllen Lane, UK, 2023.

© Project Syndicate 1995–2023

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Le 12 octobre 2023 à 14h02

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