Inverser le déclin de Venise
VENISE – Les Romains de l’Antiquité utilisaient deux mots pour décrire les villes: urbs, qui se rapporte aux édifices et aux infrastructures, et civitas, pour décrire une communauté de citoyens actifs et avertis. Aujourd’hui, la communauté internationale s’alarme des dégâts causés par les épisodes répétés de marée haute à l’urbs, qui est à n’en pas douter extrêmement vulnérable face à une hausse, même minime, du niveau des eaux, comme celle provoquée par le changement climatique. Mais l’ampleur de la dégradation de la civitas vénitienne est une question qui a été largement ignorée.
La population de Venise décline depuis des décennies. La ville ne compte plus qu’un tiers des habitants d’il y a seulement 50 ans. Ce déclin démographique vertigineux n’est toutefois que le symptôme d’un mal qui s’aggrave rapidement: la promotion irresponsable du tourisme de masse et l’absence d’investissements dans le capital humain.
Si les dirigeants politiques de Venise n'avaient pas commencé, dans les années 1980, à réaffecter les fonds destinés à l'enseignement supérieur et à l'innovation, Venise aurait pu devenir une sorte de Cambridge sur l'Adriatique. Mais le tourisme a été perçu comme un vecteur de croissance beaucoup plus rapide. Ainsi, avec le concours du gouvernement italien, le nombre de visiteurs n'a cessé de croître: en 2017, la ville de 260.000 habitants a accueilli plus de 36 millions de touristes étrangers.
Négligence... et négligence
Au fur et à mesure que les Vénitiens fuient les hordes de touristes, le tissu social de la ville se délite et l’inaction politique est devenue la norme. Les responsables municipaux préfèrent se plaindre des problèmes de la ville plutôt que tenter de leur trouver des solutions. De son côté, le gouvernement italien a systématiquement échoué à user de son autorité de manière constructive. Ces tendances ont collectivement contribué à la négligence de mesures environnementales qui auraient permis de rendre l’urbs moins fragile.
Certes, Venise est censée être protégée à l’avenir des marées hautes dévastatrices par le projet de digues MOSE (acronyme de MOdulo Sperimentale Elettromeccanico, "module expérimental électromécanique"), dont le coût final est évalué à 5,5 milliards d’euros. Mais ce projet, entamé en 1984, alors que le sol de la lagune s’effondrait déjà, et inauguré en 2003, devait être achevé en 2011, mais il ne l’est toujours pas. Même si la mise en service de MOSE intervient comme prévu en 2021, ni lui, ni aucun autre ouvrage ne suffiront à protéger Venise. Si les investissements dans les infrastructures sont de toute évidence indispensables, en particulier dans la perspective de l’adaptation au changement climatique, la Cité des Doges doit voir au-delà de l’urbs et restaurer la civitas si elle veut éviter la disparition que beaucoup lui prédisent.
La première étape est de soustraire Venise à la tutelle du gouvernement italien dont l’incurie récurrente est à l’origine du déclin de la ville ces dernières décennies. Il ne s’agit pas ici de l’expression d’un esprit de clocher favorable au rétablissement de la République de Saint-Marc, mais d’un appel en faveur d’une nouvelle forme de concept politique tourné vers l’extérieur: une "ville ouverte" qui accueille quiconque est prêt à s’installer durablement en tant que citoyen à part entière, et non en tant que curieux en transit car comme le dit le romancier américain Don DeLillo, "le tourisme est la bêtise en marche".
Cette nouvelle Sérénissime (comme était appelée la République de Venise à l’époque médiévale), tournée vers le monde extérieur, devrait spécifiquement s’attacher à attirer une civitas compétente et motivée, et prête à contribuer à la protection et à la reconstruction de l’urbs. Ces nouveaux citoyens pourraient être des innovateurs ayant des plans d'affaires crédibles (et leurs bailleurs de fonds), des ingénieurs spécialisés dans l'adaptation au changement climatique, des professionnels tels que médecins ou avocats, et des étudiants prêts à consacrer quelques années à la restauration des magnifiques palais de la lagune vénitienne. La cité deviendrait alors un terrain d’expérimentation d’un modèle urbain novateur basé sur un nouveau contrat social adapté à ce que le sociologue Manuel Castells a appelé "l’espace des flux" globaux.
Une nouvelle politique tournée vers le monde extérieur
Cette proposition peut sembler radicale, mais elle n’est pas sans précédent. Au milieu du XIVe siècle, Venise perdit près de 60% de sa population à cause de la pandémie de peste bubonique. La ville s'ouvrit aux étrangers, offrant la citoyenneté à tous ceux qui avaient l'intention d'y rester à long terme. Les nouveaux arrivants n'avaient qu'à embrasser les traits saillant du caractère vénitien, dont le goût pour le dur labeur. Il n'y a aucune raison pour qu'une stratégie similaire ne produise pas des effets identiques aujourd'hui.
En fait, grâce aux outils numériques, il serait plus aisé que jamais de mesurer l'engagement civique, allant du temps passé en ville, de nombreuses propriétés de Venise appartiennent à des personnes qui n’y habitent pas et qui ne les occupent que quelques jours par an, aux contributions concrètes, qui pourraient devenir une source de fierté sur les médias sociaux. Une taxe élevée sur les propriétaires fonciers non-résidents, qui sont généralement extrêmement riches, contribuerait également à financer les besoins de la communauté locale.
Alors que le niveau de la mer monte et que Venise coule, la ville doit prendre des mesures énergiques pour restaurer et protéger son urbs. Mais de tels efforts ne serviront pas à grand chose sans une civitas prospère et impliquée. Pour sauver Venise, il faut d'abord sauver les Vénitiens, et surtout d'eux-mêmes.
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