Abdallah-Najib Refaïf
Journaliste culturel, chroniqueur et auteur.Intelligence et artifices
"Seul celui qui tire ses écrits de son cerveau mérite d’être lu", disait le philosophe grincheux Schopenhauer, qui avait une astuce pour s’épargner les mauvaises lectures. Pour ce faire, il pratiquait ce qu’il appelait "l’art de ne pas lire", lequel, selon lui, "consiste à ne pas s’intéresser à tout ce qui attire l’attention du grand public à un moment donné" Et de donner ce conseil cinglant : "Rappelez-vous que quiconque écrit pour les imbéciles ne manquera jamais de lecteurs."
Que n’aurait pas conseillé de nos jours l’auteur de L’art d’avoir toujours raison, série de stratagèmes de la dialectique de la controverse rédigée au mitan du XIXe siècle ? De nos jours, des controverses, et des plus âpres, éclatent entre ceux qui, d’un côté, pensent que jamais l’intelligence artificielle ne saura écrire Guerre et Paix de Tolstoï ou tel poème de Baudelaire ou d’Al Moutanabbi, et ceux qui, de l’autre, soutiennent que rien ne l’empêchera ni ne s’y opposera. Mais pour l’heure, loin de ces sommités littéraires, l’inquiétude règne déjà au sein des corporations des petites mains de la création : auteurs débutants, traducteurs, sous-titreurs, scénaristes du cinéma et de l’audiovisuel redoutent le "grand remplacement" et craignent de pointer au chômage.
En effet, un peu partout dans le monde, des membres de ces corporations tirent la sonnettes d’alarme (quand ils ne se mettent pas en grève comme les scénaristes de Hollywood depuis le mois de mai dernier) pour alerter sur le danger que constitue l’utilisation massive de la technologie algorithmique. La machine remplaçant la pensée, la révolution numérique serait-elle en passe de se substituer aux cerveaux ?
"La révolution industrielle a remplacé nos muscles par les machines, la révolution numérique remplace maintenant nos cerveaux", déplore une traductrice littéraire allemande face à l’accélération du processus de traduction de l’IA. Il est vrai que de plus en plus d’éditeurs tant en Europe qu’aux Etats-Unis recourent à cette technologie dans une première phase avant de confier les textes traduits automatiquement à des "réviseurs" pas nécessairement professionnels. Cette opération, appelée "post-édition", fait faire des économies considérables, en plus d’un gain de temps, le tout, il va sans dire, au détriment de la qualité du texte traduit et de l’avenir de toute une profession. Déjà que la majorité des traducteurs tire le diable par la queue et que nombre d’entre eux vivent dans la précarité, l’utilisation de plus en plus massive de la traduction numérique va, à terme, sonner le glas de cette noble corporation de passeurs passionnés de la littérature universelle.
D’autres créateurs ou producteurs de contenus ne sont pas moins inquiets quant à l’avenir de leur profession. Il y a d’abord les rédacteurs, journalistes de base ou autres compilateurs de dépêches d’agence. Mais dans quelle mesure l’IA pourrait remplacer l’éditorialiste d’opinion, le reporter de terrain, l’investigateur d’enquête ou le chroniqueur d’humeur qui vagabonde en toute subjectivité à travers les mots et les choses de la vie et du temps qui passe ?
Telle est la question que l’on se pose si l’on pense à un journalisme professionnel, articulé, encadré et respectueux des règles de la profession. Cependant, il est vrai qu’à l’heure du "tout info" et du "tout-à-l’égo" (ou du "tout-à-l’égout") qui caractérisent l’ère du vite et du vide que nous traversons, tout le monde et n’importe qui s’improvise producteur de contenus. Et ici comme ailleurs, d’aucuns se sentent pousser des ailes de plumitifs inspirés et nourrissent d’ores et déjà des ambitions journalistiques ou littéraires. Ils voient dans l’avènement de l’IA la solution à leur incompétence et leur inculture et, pour paraphraser Jean Cocteau, puisque les mystères de la création les dépassent, ils vont feindre d’en être les organisateurs.
Voici donc venue l’ère des malins et des margoulins que favorise l’IA et qui aiguise tous les appétits de ceux qui y voient richesse et gloire à portée de clic. Récemment, une écrivaine américaine a découvert que pas moins de cinq livres, probablement écrits par l’intelligence artificielle type Chat GPT, ont été publiés sous son nom et, pire encore, mis en vente sur Amazon. Le comble dans cette histoire c’est que l’autrice, Jane Friedman, est spécialisée dans l’accompagnement de futurs écrivains. Mais le comble du comble demeure encore les titres des faux livres choisis par les contrefacteurs. Admirons l’esprit cynique et l’outrecuidance des arnaqueurs : "Comment écrire et publier en ligne rapidement en se faisant de l’argent ?" et "Votre guide pour écrire un eBook best-seller sur Amazon". Fort heureusement, après moult requêtes, la célèbre plateforme a accepté de retirer les cinq faux livres de son site.
A ce train-là, qui empêchera, ici comme ailleurs, tel faux éditeur ou tel prétendu auteur d’écrire par procuration la biographie d’une personnalité donnée en recourant à Chat GPT, quitte à ce que la victime se retrouve encombrée d’une vie complétement factice, c’est-à-dire une totale fiction ? C’est peut-être la crainte d’une telle truanderie qui a inspiré au penseur roumain Emil Cioran cet imparable aphorisme extrait de son ouvrage Syllogisme de l’amertume (Idées/Gallimard. 1952) : "Il est incroyable que la perspective d’avoir un biographe n’ait fait renoncer personne à avoir une vie."
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