Gestion des conflits entre théorie du complot et ordre des choses
Le discours d’investiture du président Donald Trump, le 20 janvier 2025 pour un deuxième mandat qui s’annonce chaud dans le sens le plus large du mot, a laissé tout le monde sur sa faim. Les alliés traditionnels présumés et les adversaires invétérés attendaient au tournant. Rien de surprenant, si ce n'est que l’instant pendant lequel le monde s’est arrêté de tourner a démontré la fragilité psychologique d’une poignée de décideurs que l’on croyait forts face aux aléas de la géopolitique globale.
La photo exhibée à desseins où l’on voyait Elon Musk (Tesla, Space X, X), Marc Zuckerberg (Meta), Jeff Bezos (Amazon, Blue Origin), Sundar Pichai (Google), Tim Cook (Apple), côte à côte était on ne peut plus communicative de l’ascendance technologique de l’Amérique et un message à ses adversaires que la bataille pour le contrôle du monde sera rude. Oui, tout cela a été noté et probablement commenté sur d’autres supports.
Toutefois, force est d’ajouter que le ton perçu comme étant belliqueux qui a meublé le discours du président américain pose la question que d’aucuns effleurent sans oser aller plus loin. Il s’agit de la problématique de la gestion des conflits internationaux. Le président Trump s’est attardé sur le canal du Panama, le golfe du Mexique, le Canada et l’île du Groenland qu’il entend reprendre, renommer, acquérir ou conquérir respectivement.
Changement de paradigme ? Retour à la loi de la jungle ? Intérêt national qui devient supranational dans le sens de l’asymétrie absolue ? Reprise des bribes de la doctrine de James Monroe qui remonte à 1823 comme certains analystes l’ont laissé entendre ? Tentation impériale pour clouer le bec aux autres prétendants tels que la Russie, la Chine, ou dans une moindre mesure, la Turquie ou l’Iran ? Importe peu, l’essentiel est que les quatre années prochaines de l’administration Trump seront sous les feux de la rampe.
Même langage pour se contredire
Le ton solennel qui a empreint le discours du président américain pose une question autrement plus sérieuse, en l’occurrence, la persistance ou la résurrection de conflits dans une course effrénée pour remodeler le système international qui patauge depuis la pandémie du Covid. Il invite surtout à se poser la question sur la gestion des conflits internationaux durant cette phase trouble du système international.
La gestion des conflits interétatiques a toujours passionné les décideurs à tous les niveaux de la décision en matière de politique étrangère. Les enjeux en valent la peine autant que les retombées sur la paix et la sécurité dans le monde. La perception de ces dernières est relative et dépend de la nature des conflits et des acteurs impliqués.
Les partisans de la théorie du complot perçoivent la persistance des conflits comme étant la conséquence de l’intervention d’une main invisible qui en délimite les conteurs et la durée dans le temps. Cependant, ils ne se prononcent pas pour autant sur la qualité des acteurs impliqués ni sur leurs hiérarchies sur les échiquiers diplomatiques et stratégiques.
Ils développent une perception qui minimise le rôle des acteurs intranationaux. Et s’ils leur réservent un quelconque rôle, c’est dans la sphère de l’interdépendance unilatérale, sinon de l’asymétrie totale.
Les partisans du souverainisme ou de l’égalité souveraine des acteurs étatiques donnent la priorité et l’ascendance aux acteurs individuels qui conçoivent et mettent en œuvre la décision se rapportant à la gestion des conflits.
Or, il y a une troisième catégorie qui rejette la distinction mécaniste entre les deux. Ses partisans laissent le temps au temps et font valoir l’approche de wait and see, plus raisonnable à leurs yeux, notamment quand la capacité de marchandage des acteurs concernés est limitée. En somme, ils prônent le pragmatisme et le réalisme en fonction du timing et du contexte dans lesquels ces acteurs sont appelés à se prononcer.
Le système international ne peut être perçu à sa juste valeur sans une lecture posée de sa structure et des processus qui s’y jouent. C’est un exercice périlleux, mais qui est nécessaire si l’on veut être cohérent avec soi-même et ne pas succomber aux appels à la facilité qui caractérisent certaines analyses en vogue.
De nombreuses expressions sont utilisées pour jauger de l’état actuel du système international. Elles varient en fonction des régions géographiques et des réalités géopolitiques qui les déterminent. Des rapports et études sont rendus publics durant le dernier trimestre de chaque année pour jauger le degré d’agressivité ou de contrôle qui caractérise les conflits internationaux. Des chiffres sont avancés.
Les acteurs en conflit sont désignés. Leur comportement (et degré de marchandage) est examiné à la loupe. Cependant, ces rapports restent pour la plupart factuels et, souvent, ne résistent pas à embrasser la facilité pour faire plaisir à tout le monde.
Il y a toutefois des exceptions que l’on relève dans des études plus musclées, œuvres de centres de recherches attitrés. La qualité qu’ils dégagent réside dans le fait qu’ils ont une suite dans les idées et permettent l’expression d’opinions divergentes dans la même livraison.
Des questions qui laissent pantois parfois : "Vous qui vous concentrez sur un conflit particulier ou sur une guerre qui vous donne des insomnies, combien de guerres estimez-vous existent de nos jours ? Pourquoi vous lamentez-vous pour le nombre des victimes d’une guerre et vous faites l’oreille sourde pour les autres ? Existe-t-il des préférences dans le choix des larmes à verser et le V de la victoire ?". Des questions bizarres pour ne pas dire absurdes, n’est-ce pas ?
Pourtant, il y a une certaine logique quant à la finalité de ces questions. Elle consiste dans le fait qu’il existe vraiment une hiérarchie dans la perception des conflits et des guerres qu’ils occasionnent. Que l’on en juge dans l’ordre du jour des organisations internationales et régionales.
Parfois, on a l’impression que les délégués parlent le même langage pour se contredire. Certes, ils sont instruits d’exprimer les positions de leurs pays, mais ils le font de telle manière que le bon sens devient un contre-sens que certains délégués expliquent par l’obligation d’être en phase avec le contexte et la priorité des agendas.
Au fait, à l’entame de 2025, combien de conflits internationaux peut-on compter ? Et pourquoi ces conflits sont-ils sous les feux de la rampe et pas d’autres ? Pour y répondre, on doit relever dès l’abord que la hiérarchie des conflits est conditionnée par la hiérarchie des acteurs. Elle est ensuite mise en œuvre par une sous-classification qui dépend, elle, d’une hiérarchie assujettie à l’importance des zones-problèmes. Les deux catégories répondent à un impératif incontournable, l’intérêt et les préférences des acteurs majeurs internationaux qui dirigent la manœuvre sur le plan global.
D’autres sont dans une situation de statu quo dynamique. La plupart reste à la merci du temps et des besoins de marchandage à distance que se livrent les acteurs majeurs internationaux, dont, en tête de liste, les superpuissances ou les puissances intermédiaires.
Le syndrome de la puissance décadente
Pour schématiser, on peut dire que 52 conflits ont été recensés en 2023 contre 55 en 2022. La classification se fait en fonction du nombre estimé de décès, de l’intensité et de la nature qui est la leur (Yearbook 2024, Armaments, Disarmaments and International Security, Stockholm International Peace Research Institute). Certains sont endémiques et peinent à trouver un épilogue.
Puis, il y a ces conflits oubliés plus terre à terre et qui revêtent une dimension psychologique importante. Ces conflits intéressent la nature intrinsèque des décideurs. Les gens ont l’impression que ces derniers sont des surhommes. Ils ne commettraient pas d’erreurs. Les apparences font que le gestuel leurre et le verbe trompe.
Un décideur bon orateur prend tout le monde par surprise et finit par obtenir l’adhésion des sympathisants et des détracteurs. Certes, dans des pays où la décision est collégiale selon un dosage convenu des règles démocratiques, la décision s’impose à tout le monde, mais les gens ignorent l’état des rapports de force (avant, au cours et après) qui président à la prise de la décision.
Il y a surtout le côté caché, celui du décideur aux prises avec sa passion, ses préférences et sa réaction aux différentes pressions internes et externes. Tout cela fait partie du choix rationnel, un paradigme qui connait des bonheurs différents en fonction du contexte politique et des enjeux stratégiques. Cela impacte la gestion des relations extérieures, notamment la gestion des conflits internationaux.
De là à douter de l’état psychologique des décideurs, on ne peut se permettre d’aller aussi loin. Néanmoins, certaines décisions sont prises dans un contexte tel que l’analyse ultérieure qui leur est réservée révèle des anomalies de comportement qui, si elles avaient été détectées à temps, auraient pu permettre d’éviter que l’irréparable se produisît.
La gestion des conflits internationaux se fait à plusieurs niveaux. Les conflits sont assujettis à leur place sur l’échiquier des priorités des acteurs internationaux individuels et collectifs. Les priorités se construisent comme on construit des châteaux de sable ; elles dépendent, elles aussi, des flux de la marée haute et de la marée basse politique et stratégique. La hiérarchie des acteurs étatiques et des zones géographiques dans lesquelles les enjeux ont lieu ajoute à l’alchimie géopolitique une dose qui plait à certains et répugne d’autres.
Là aussi, la personnalité des décideurs individuels est déterminante. Qu’on en juge par la réaction des observateurs (et du public intéressé) à la promesse faite par le président Donald Trump de régler la guerre entre l’Ukraine et la Russie en un jour. Vingt-quatre heures après son investiture, les gens commencent à jaser en disant qu’il n’a pas tenu sa parole. Quand il fixe cent jours pour le faire, les gens ne semblent plus intéressés.
C’est à croire que la politique était un spectacle permanent qui rechignait la probabilité de l’improvisation qui, dans d’autres circonstances, donne du piment à l’œuvre tout entière. Les gens ont horreur d’entendre la maxime de laisser le temps au temps. Dans un monde où l’image s’accapare l’entendement, les gens s’ennuient une fois qu’ils sont sollicités pour être plus attentifs aux détails.
La gestion des conflits dépend également du cheminement que les conflits prennent. La trajectoire est importante dans la perception de l’intensité et de la magnitude des litiges qui opposent d’une part, les acteurs étatiques, les uns aux autres et d’autre part les acteurs étatiques et les acteurs non-étatiques.
Un conflit de faible intensité n’est jamais réglé, mais joue le rôle d’épouvantail sur les plans intranational et régional. Il fait l’affaire de tout le monde. C’est le cas de tous les litiges qui revêtent une dimension idéologique qui mélange des rivalités personnelles entre acteurs politiques (chefs d’Etat, chefs de gouvernement, diplomates) et des préjugés culturels cultivés par une perception exagérée de la puissance et de la faiblesse des uns et des autres.
Un conflit de haute intensité invite à la vigilance, à la retenue et à la maestria en cas de besoin. Cela arrive souvent que les bonnes intentions se heurtent à la mauvaise foi des adversaires. Les gens ont tendance à croire que les conflits de haute intensité opposent des acteurs étatiques. C’est vrai. Mais il existe des conflits mettant face à face des acteurs étatiques et des mouvements proxy qui roulent pour leur propre compte, mais souvent pour celui d’autres acteurs étatiques plus puissants.
La gestion de cette catégorie de conflits est complexe et démasque, au bout du compte, les vrais bénéficiaires de la persistance de l’instabilité ou du désordre. Il y a une connivence entre les instigateurs et les proxys qui s’intensifient au fur et à mesure que les enjeux deviennent corsés. La tendance à la déstabilisation est rarement à l’initiative de ces derniers.
La gestion des conflits va de pair avec le contrôle de la course aux armements. Les acteurs majeurs étatiques ne permettent jamais à leurs dépendances stratégiques de gagner définitivement une guerre. On en est pour exemple la guerre entre l’Irak et l’Iran. L’équilibre de puissance doit toujours prévaloir, à moins que la relation patron-client ne connaisse une perturbation certaine. Dans ce cas, la dépendance stratégique est sacrifiée.
Pas de légitimité quand la guerre est déclenchée
Les conflits sont hiérarchisés de telle manière que l’intervention des organes de la médiation se fait au compte-goutte. Les médiations étatiques sont les plus fréquentes. Elles se déroulent dans les coulisses si l’intention est de chercher une solution définitive. Elles sont, au contraire, médiatisées, si l’objectif est de gagner du temps pour sortir de l’impasse et garder la main sur le statu quo dynamique.
Les médiateurs sont choisis à la carte. Là aussi, il faut distinguer les gros calibres des médiateurs de service. Les premiers dictent les règles du jeu, ne s’affichent pas la longueur de journée et quittent la scène sans se lamenter s’ils s’aperçoivent que l’impasse va durer plus qu’escompté.
Les seconds sont tenus par l’obligation de résultats sous peine de se voir porter sur la liste des acteurs susceptibles de paitre plus tard. Ils se démènent comme des fous et n’obtiendraient que des miettes en matière de dividendes si tant leur médiation aboutissait en fin de compte.
Tout le contraire est les médiations des organisations internationales. Elles ne résolvent que rarement un conflit de portée internationale. Les médiations happy-end des organisations internationales se comptent sur le bout du doigt et elles se sont traduites par des trêves.
Les juristes partisans de l’ascendance de la règle de droit dans le traitement des conflits internationaux adorent jongler entre le chapitre 6 et le chapitre 7 pour épiloguer sur l’intérêt que porte la communauté internationale à un conflit donné.
La signification réelle de l’expression "communauté internationale" importe peu dans leurs analyses aussi longtemps qu’elle est noyée dans les articles et alinéas de la Charte des Nations unies et les résolutions vagues adoptées par l’Assemblée générale.
Les juristes puristes feignent d’ignorer que le jonglage entre les chapitres 6 et 7 ou le recours à l’article 52 sur l’agression sont conditionnés par le bon vouloir des acteurs qui mènent le bal au sein du Conseil de sécurité. La sous-traitance dans ce type d’exercice ne fait pas du coup du spectacle un metteur en scène attitré.
Par ailleurs, il existe une sorte de tendance à s’occuper provisoirement de ce que j’appellerais "des conflits échappatoires" qui permettent d’éloigner les regards et de les occuper à voir ailleurs. Cela arrive souvent quand les acteurs majeurs internationaux se trouvent dans une situation dans laquelle leurs cartes sont à égalité de chance et ne valent plus valoir un clou. Au lieu de réaliser des compromis tête-à-tête, ils ravivent ou créent un conflit secondaire loin de leurs bases traditionnelles de lancement.
Pour y arriver, les acteurs majeurs internationaux encouragent la course aux armements. Ils jouent sur deux vecteurs d’importance : la sensibilité et la vulnérabilité. Les deux vecteurs s’appliquent aux acteurs mineurs, mais jamais aux acteurs majeurs, grandes puissances. En effet, si l’on jette un coup d’œil au Yearbook 2024, IPRI, déjà cité, la course aux armements est régulière entre acteurs se trouvant dans des zones problèmes.
Dans la sous-région maghrébine, la course aux armements est on ne peut plus rageuse. Cela s’explique par le changement dans la perception de la géopolitique dans l’espace Europe-Maghreb-Afrique subsaharienne et la mise en valeur des espaces maritimes d’importance, dont l’océan Atlantique.
Pas d’institutions légitimes quand la guerre est déclenchée. L’aboutissement de la guerre par la victoire ou la défaite légitime a posteriori. Et même, une victoire est mal vécue, car la guerre occasionne des dégâts et des fardeaux financiers étalés sur des décennies.
Aux abois, certains centres de prise de décision, considérant les impératifs de légitimité évoqués tantôt, peuvent être tentés de recourir à des moyens de sauvetage extrêmes. Plus expressément, si les hommes étaient incapables de gérer et de résoudre des conflits endémiques, serait-il possible de faire appel à l’intelligence artificielle pour le faire ?
Loin de faire sourire, cette interpellation est légitime dans la mesure où l’IA est devenue un recours inévitable dans la vie moderne. Depuis quelques années dans les cercles diplomatiques, la question est posée de savoir si l’IA serait un outil au service de la diplomatie.
Toutefois, l’histoire nous enseigne que le recours à la force pour obtenir des gains politiques et diplomatiques dépend de la réunion des conditions de la capitulation, de la résignation et de la compromission. Tel ne semble pas être le cas dans un système international qui cherche dans ses repères – et pour ce faire, il a besoin que les acteurs majeurs fassent preuve d’apaisement et non pas de fuite en avant.
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