Ahmed Faouzi

Ancien ambassadeur. Chercheur en relations internationales.

Faîtes vos jeux messieurs, rien ne va plus

Le 3 juin 2024 à 15h45

Modifié 3 juin 2024 à 15h45

Les jeux olympiques de cette année se dérouleront à Paris en juillet et août prochains. La Russie et la Biélorussie ont été interdites d’y participer en raison de la guerre en Ukraine. Israël par contre y participera après tous ses actes intentionnels de meurtre contre la population civile palestinienne à Gaza, crimes condamnés aussi bien par l’ONU que par la Cour Pénale Internationale. En deux années de guerre, on a dénombré 33.000 ukrainiens tués, et en six mois seulement, ce sont 35.000 palestiniens civiles qui ont été délibérément tués par l’armée Israélienne.

Dès l’institutionnalisation des jeux olympiques en 1894 par Pierre De Coubertin, le Mouvement pour la Paix y a été volontairement associé pour promouvoir l’entente entre les nations et les peuples. De Coubertin avait l’idée de recréer les jeux olympiques de la Grèce antique qui constituaient une trêve dans les confrontations entre les Cités-États. En 420 avant JC, Sparte avait été exclu des jeux pour n'avoir pas respecté la trêve olympique qui imposait un arrêt des combats. Des siècles plus tard, Israël, à l’inverse de Sparte hier, participe aux jeux en violation flagrante de la charte olympique.

En 1892 lors de la première déclaration publique en faveur de la renaissance des jeux olympiques, De Coubertin plaçait le thème de la paix au cœur de son appel en ces termes : Exportons des rameurs, des coureurs, des escrimeurs, voilà le libre-échange de l’avenir. Le jour où il sera introduit dans les mœurs de la vieille Europe, la cause de la paix aura reçu un nouvel et puissant appui, déclarait-il. Cette Europe, étant ce qu’elle est, continua malgré tout la colonisation et l’exploitation des autres peuples. Elle déclencha la première puis la seconde guerre mondiale, les pires guerres que l’humanité ait connues de son histoire.

Cet été, alors que les J.O auront cours à Paris, l’armée israélienne serait probablement toujours en action dans sa mise en œuvre de la solution finale contre les gazaouis. Les souffles des rameurs, les transpirations des athlètes décrits par De Coubertin, reflèteraient ceux des victimes palestiniennes, enfants femmes et vieillards, agonisant dans leurs derniers moments de vie sous les bombes israéliennes. Chaque javelot lancé par un athlète, rappellera aux spectateurs le goût sordide des drames que vivent sous les yeux de l’humanité, le peuple palestinien.

Paradoxalement, le Comité international olympique, CIO, avait vite réagi quand l’Ukraine fut envahie par la Russie en février 2022. Le Royaume-Uni avait rassemblé trente-sept nations pour signer une déclaration conjointe interdisant à la Russie d’organiser, ou de se voir attribuer, des événements sportifs internationaux. Mieux encore, d’autres organismes comme la FIFA et l’UEFA ont eux aussi emboîté le pas en appelant à exclure la Russie du monde du sport. Bien que cela soit justifié au regard des dispositions contenues dans les chartes de ces organismes, rien n’a été entrepris contre les autres nations qui étaient derrière les invasions de l’Irak de la Libye, ou celle en cours en Palestine. C’est toujours la politique des deux poids deux mesures qui est en vigueur.

Pour l’édition des JO de cette année, les athlètes russes et biélorusses ont été autorisés à y participer sous certaines conditions. Pour ne pas les exclure définitivement, ou handicaper leurs carrières, et pour ne pas les rendre responsables des actions de leurs gouvernements, ils seront autorisés à porter le drapeau olympique plutôt que celui de leurs nations respectives. Le CIO prétend que les Jeux olympiques ne doivent pas être l’objet d’ingérence politique comme le stipule la règle 50.2 qui interdit toute propagande politique religieuse ou raciale durant ces évènements.

Seulement voilà, ces actions sélectives contre certains pays tout en épargnant d’autres sont, elles aussi, des actes politiques. L’histoire des J.O. est jalonnée d’exclusion des nations de ces festivités. Après la première guerre mondiale les vainqueurs ont interdit la participation de l’Allemagne, Autriche, Hongrie et Turquie des jeux d’Anvers en 1920. Après la seconde, c’était de nouveau le tour de l’Allemagne encore une fois, avec cette fois-ci le Japon lors de l’édition de Londres en 1948. De même l’Apartheid de l’Afrique du Sud fut bannie de 1970 à 1991 après la libération de Nelson Mandela.

À l’inverse de ces exclusions décidées par le CIO, certains pays ont boycotté par eux-mêmes les J.O pour des raisons diverses. En 1956 l’Egypte, l’Irak et le Liban snobaient les jeux organisés à Melbourne en Australie pour protester contre l’intervention militaire au Canal de Suez par la France, la Grande-Bretagne et Israël. De même l’Espagne, la Suisse et les Pays Bas n’ont pas participé à cette édition en raison de l’invasion de la Hongrie par les troupes soviétiques.

Les jeux de Rome de 1960 marquent le retour de l’Italie et la réintégration de ses sportifs après la période fasciste. Ceux de 1964 célébraient la réintroduction du Japon après sa défaite lors du second conflit mondial. Quelques années après, le CIO accordera pour la première fois, à un pays en développement l’organisation des JO au profit du Mexique en 1968. L’invasion de l’Afghanistan par l’URSS en 1979, condamna les J.O de Moscou en 1980. Une soixantaine de pays, menés par les États-Unis, boycottèrent cette session en guise de protestation. Le bloc de l’Est prendra sa revanche à son tour quatre ans plus tard. Quatorze pays socialistes boudaient les jeux de Los Angeles de 1984. Les J.O, sensés unir les peuples et pacifier les esprits, devenaient le lieu de confrontation idéologique entre les blocs.

Mais la plus grande tragédie qui marquera les J.O sera lors à Munich en 1972. Ces jeux furent marqués par la prise et l’assassinat d’otages israéliens par le groupe palestinien Septembre noir. La question palestinienne a pris lors de cette session un écho international sans équivalent. Il a fallu passer par cette tragédie pour rappeler au monde cette cause que l’Occident s’évertuait à nier. Un demi-siècle après, les Palestiniens vivent toujours le même calvaire, sinon pire. Si aucun de leurs sportifs n’est qualifié, le CIO compte faire un geste,  inviter pour les J.O de Paris quelques-uns d’entre eux au nom de l’universalisme olympique.

Politique des deux poids deux mesures

A ces difficultés politiques et idéologiques inhérentes à tout organisme international voulant organiser l’émulation entre nations, s’est ajouté avec le temps le poids de l’argent, du capital, et des profits. La finance a fait sortir le système sportif de l’amateurisme et des valeurs associées au sport, comme le don de soi et l’altruisme. De grandes entreprises liées aux activités sportives sont devenues des multinationales puissantes qui à leurs tours les sponsorisent généreusement. Cette puissance financière s’est renforcée également par les droits générés des transmissions.

Les J.O d’aujourd’hui ont évolué depuis. Ils ne correspondent plus à la philosophie qu’a voulue leur imprégner De Coubertin à la fin du 19e siècle. Ce siècle était le siècle des grandes idées du libéralisme au socialisme mais aussi l’olympisme. De Coubertin déclarait que l’humanité n’aura de paix tant que les préjugés qui séparent les différentes races n’auront pas disparus. Que pour y parvenir, quoi de mieux, disait-il, que de réunir périodiquement les jeunes dans tous les pays pour des épreuves amicales de force musculaire et d’agilité sportive,

De Coubertin pensait que le sport de compétition pratiqué au niveau international peut contribuer à développer la compréhension, le respect et la paix entre les nations. Il était conscient cependant que l’athlétisme peut mettre en jeu les passions les plus nobles comme les plus vils. Pour lui les J.O devraient réduire les aspects sombres de l’âme humaine, pour toujours servir les aspirations les plus élevées et les plus nobles de l’humanité.

Paradoxalement le CIO a été contaminé par la politique des deux poids deux mesures comme bien d’autres organismes internationaux. La Russie et le Belarus ont été interdis de participer aux J.O de cette année ce qui a poussé l’opposition française à demander à appliquer la même sentence contre Israël qui tue impunément les civils palestiniens. En réponse, le président Macron déclarait en avril dernier qu’Israël a été victime d’une attaque terroriste.

Macron continua son argumentaire : "On peut être en désaccord avec Israël sur les modalités d’apporter la réponse pour se protéger, mais on ne peut pas dire qu’Israël est un attaquant, et donc la distinction est très claire", a estimé le président français. Il réaffirma que le drapeau israélien sera là, et que les sportifs israéliens y seront comme des vecteurs de la paix, et qu’ils auraient à nouer des compétitions avec beaucoup d’acteurs de la région. À ce jour, aucun pays arabe ne s’est retiré des J.O de Paris en guise de solidarité avec les palestiniens. Il se pourrait qu’en plein déroulement de ces compétitions, l’armée israélienne serait toujours à l’œuvre dans sa guerre macabre à Gaza.

Toute la vie du père fondateur des J.O le Français De Coubertin a été animée par cette foi inébranlable en la capacité du sport à influer les relations entre les peuples. Il était convaincu que les activités sportives peuvent entretenir la paix, l’amitié et la compréhension par le biais de la confrontation pacifique. S’il était encore parmi nous aujourd’hui, il dédierait certainement les J.O de Paris aux Palestiniens disparus et aux autres survivants qui souffrent toujours le martyr. Par équité, il ne laisserait pas les sportifs israéliens déambuler dans les stades comme si de rien n’était.

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