Etre Africain et clandestin chez la nation arc-en-ciel
Surnommée "nation arc-en-ciel", l’Afrique du Sud, pensée comme un modèle de diversité après l’Apartheid, est aujourd’hui confrontée à des violences récurrentes visant des immigrés africains, ravivant le débat sur la protection des étrangers et l’héritage de l’idéal de Nelson Mandela.
L’archevêque Desmond Tutu a jugé bon, au lendemain de l’abolition de l’Apartheid, de désigner l’Afrique du Sud par ce doux nom poétique de pays Arc-en-ciel, pour célébrer sa diversité ethnique et culturelle, et son ouverture sur son environnement régional et international. Il espérait voir cette diversité, autrefois source de conflits, célébrée après la fin du système ségrégationniste de l’Apartheid comme un enrichissement et un exemple de fraternité africaine ouverte sur notre continent et le monde.
Mais dès les premières années de la présidence de Nelson Mandela, l’Afrique du Sud commence à faire face à la recrudescence de la violence populaire contre les immigrés africains en exigeant leur départ. Des manifestations xénophobes se multiplient alors pour dénoncer la présence d’autres Africains qui ont émigré vers ce pays pour échapper aux guerres et à la misère, et pour améliorer leur sort et celui de leurs familles. Ces violences menées par certaines franges de la société sud-africaine finissent souvent par des assassinats et des destructions des locaux commerciaux et d’habitations, sous le regard souvent passif des autorités du pays.
De tous les présidents sud-africains qui se sont succédé depuis, c’est certainement Nelson Mandela qui a le plus dénoncé ces attaques contre ces immigrés africains qui proviennent majoritairement du proche voisinage. Déjà en 1964 devant la Cour qui l’a condamné à la perpétuité, Mandela affirmait face aux juges qu’il a consacré toute sa vie à la lutte pour le peuple africain dans son ensemble : "J’ai lutté contre la domination blanche, et j’ai aussi lutté contre la domination noire. J’ai chéri l’idéal d’une société démocratique et libre dans laquelle tous les peuples vivent dans l’unité et l’harmonie avec des chances égales", a-t-il affirmé. Avant d’ajouter que c’est pour cet idéal qu’il vit, et c’est pour lequel il est aussi prêt à mourir.
Durant toute sa présidence, et à chaque attaque menée contre les immigrés africains, Mandela leur exprimait immédiatement sa solidarité agissante, tout en poussant la justice de son pays à être ferme et sévère contre ceux qui commettent ces crimes odieux contre d’autres Africains. Après le meurtre de trois Sénégalais au Cap en 1998, il fait voter une loi, Refugees Act, pour protéger légalement les demandeurs d’asile qu’il refuse d’expulser. En mai 1995, et suite à des attaques sanglantes qu’il condamne aussitôt, il dira à ses concitoyens que parmi les morts il y avait des personnes qui ont participé à la lutte contre l’Apartheid. "Les remercier par des coups de feu est une trahison pour le combat que nous avions mené", a-t-il fait savoir.
Après chaque attaque ou crime, Mandela évoquait la responsabilité de son propre gouvernement issu de son parti, l’ANC, face à ces tragédies répétitives. Il leur rappelait que leur vrai combat est de créer plus d’opportunités de travail pour lutter contre le chômage et la misère. Suite à des attaques contre des Mozambicains, il fait savoir publiquement que cela lui est insupportable, lui qui était hier soutenu, aidé et caché par le Front FRILIMO au Mozambique. Durant toute sa présidence, et à chaque attaque contre les ressortissants africains, Mandela criait, mais en vain, sa colère et sa désapprobation de ce qu’il qualifiait de honte nationale.
C’est à partir de la présidence de Jacob Zuma, 2009-2018, que la situation des immigrés africains se dégrade dangereusement. Le régime de l’Apartheid était déjà fondé sur la ségrégation ethnique et raciale entre blancs et noirs. Pour la première fois, le gouvernement Zuma, dirigé par le Congrès national africain, mobilise le peuple sud-africain autour des questions identitaires nationales, accentuant par là le racisme et la ségrégation raciale à l’égard des étrangers noirs. Zuma lui-même a usé à l’excès de l’instrumentalisation de l’identité ethnique zouloue, l’un des neuf grands groupes ethniques du pays, contre les autres ethnies. C’est d’ailleurs dans la ville de Durban à majorité zouloue où les meurtres d’étrangers sont généralement les plus nombreux.
C’est aussi dans cette ville qu’est né en 2024 le mouvement raciste March and March pour traquer au grand jour les clandestins africains. Ce rassemblement extrémiste, dirigé par une ancienne journaliste, Jacinta Ngobese-Zuma, dit s’attaquer aux défaillances de l’Etat, en ciblant les immigrés africains. Pour ce mouvement, devenu populaire et bien implanté dans les grandes villes, l’Etat doit contrôler sévèrement les frontières et réduire les prestations sociales aux étrangers africains. Sa dirigeante appelle ouvertement à l’expulsion de tous les migrants illégaux, même s’ils ont leurs propres commerces. En mai dernier, elle a organisé des attaques contre les sans-papiers à Pretoria, Johannesburg, le Cap et Durban, où des Africains ont été tués et leurs domiciles brûlés. Ce groupe s’est même permis de contrôler l’accès des hôpitaux et des écoles pour interdire l’accès aux étrangers.
La stigmatisation des migrants africains et leur humiliation quotidienne sont devenues pires que ce qu’elles étaient au temps de l’Apartheid. Il ne se passe pas de jour où des attaques sont signalées à travers tout le pays, ou des locaux commerciaux sont brûlés ou saccagés. Même les partis politiques et leurs dirigeants semblent dépassés par les évènements, et préfèrent généralement adopter un profil bas pour ne pas déplaire à leurs bases. Au moins sous l’ère Mandela, le président pouvait lancer des alertes et dénoncer les injustices subies par les communautés noires étrangères.
Pour se rendre compte de la dégradation sécuritaire de l’Afrique du Sud, il suffit de jeter un regard sur les alertes que diffusent certains pays à destination de leurs citoyens qui veulent simplement s’y rendre pour affaires ou en touriste. En avril dernier, le Quai d’Orsay émet une alerte rouge qui concerne tout le territoire de l’Afrique du Sud, devenu une zone de vigilance renforcée. Ainsi, le communiqué demande à chaque visiteur de prévoir obligatoirement un accueil à l’aéroport pour organiser le transfert vers l’hôtel, et de renforcer la vigilance en raison des risques élevés d’agression. On conseille également de ne jamais se rendre seul dans les villes mais toujours en groupe, et de limiter ses sorties aux tours organisés par des entreprises spécialisées.
Face à ces réalités douloureuses, il est difficile aux responsables sud-africains de prétendre encore défendre les Africains au niveau continental et international, tant qu’ils n’arrivent pas à les défendre d’abord chez eux, en leur garantissant le minimum de dignité et de droit. La nation Arc-en-ciel, qui s’est toujours positionnée pour être le chef de file de l’Union africaine, défendant toutes les causes, justes et injustes, devrait donner ici l’exemple en appliquant ses propres lois, dont la constitution du pays qui interdit toute discrimination raciale.
Le gouvernement sud-africain doit briser le mythe des accusations populistes qui prétendent que ces Africains viennent voler les emplois et le pain des nationaux. Il doit absolument donner l’exemple aux autres nations pour protéger l’intégrité physique de ces personnes et de leurs familles. Pour commencer, il peut déjà couper les financements aux groupes haineux qui ont pignon sur rue. Il faut qu’il régularise tous ceux qui s’adaptent et qui s’intègrent, au lieu de les livrer aux criminels ou de les expulser. Il y a bien des exemples réussis à méditer de pays qui ont réussi, malgré les difficultés, à juguler le phénomène migratoire avec plus d’intelligence et beaucoup d’humanisme.
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