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Du choc des civilisations à l’alliance des civilisations

Face aux enjeux mondiaux actuels, la promotion du dialogue reste essentielle pour réduire les tensions et construire des ponts entre les cultures.

Le 11 janvier 2025 à 13h30

Lors de la dernière Assemblée générale de l’Organisation des Nations Unies, la communauté internationale a adopté à l’unanimité la résolution d’instaurer une journée internationale du dialogue entre les civilisations. Elle stipule que toutes les civilisations sont l’héritage collectif de l’humanité. On y prône le respect de la diversité et le rôle crucial du dialogue dans le maintien de la paix mondiale et l’amélioration du bien-être humain. Tout en appelant à un dialogue d’égal à égal entre les différentes civilisations, on demandait aux pays membres d’inscrire la date du 10 juin comme Journée internationale du dialogue entre les civilisations.

Ce n’était pas la première fois que l’ONU prenait elle-même un tel engagement pour rapprocher les civilisations et les cultures dans un monde en plein désarroi et qui subit les fracas des guerres et des conflits. La sauvegarde du patrimoine civilisationnel est, en principe, du ressort de l’organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture, UNESCO, censée défendre cet aspect. L’acte constitutif de celle-ci n’annonce-t-il pas que sa raison d’être est de contribuer au maintien de la paix et de la sécurité, et de resserrer, par l’éducation, la science et la culture, la collaboration entre les nations ?

Traiter cette question au niveau de l’Assemblée générale, c’était donner au dialogue des civilisations l’importance stratégique qu’il mérite. Ce fut également le cas lors de l’adoption de l’initiative Alliance des civilisations, lancée en septembre 2004 par l’Assemblée générale de l’ONU. Cette initiative visait à améliorer la compréhension entre les civilisations en recommandant aux pays membres de joindre leurs forces dans la lutte contre le terrorisme. À l’évidence, la communauté internationale cherchait à atténuer les conséquences des attaques du 11 septembre 2001 et des guerres américaines contre les régimes des Talibans en Afghanistan et celui de Saddam Hussein en Irak.

Koffi Annan, ancien secrétaire général de l’ONU, créa alors un groupe de 19 personnalités connues, dont le Sud-Africain Desmond Tutu et le Français Hubert Védrine, ancien ministre des Affaires étrangères, pour se pencher sur cette nouvelle approche afin de rapprocher les civilisations entre elles et de trouver des passerelles pour favoriser l’entente et la paix entre nations. L’Alliance des civilisations adopta par la suite une devise qui résuma son essence : plusieurs cultures, une seule humanité. Elle s’assigna l’objectif de promouvoir la diversité culturelle, le pluralisme religieux et le respect mutuel entre les civilisations.

Au-delà de son caractère humanitaire, cette alliance est venue à point nommé comme un acte de résistance contre la politique américaine menée indistinctement à l’égard du monde musulman. Washington n’a pas cherché à s’opposer à l’adoption de cette initiative et a suivi l’élan général en adoptant cette résolution, non contraignante du reste. L’Alliance des civilisations n’était tournée contre aucun pays, et surtout pas l’Amérique. Elle avait pour finalité de casser les stéréotypes et de favoriser le respect mutuel et interculturel entre les différentes nations.

Tous les pays se sont donc mis d’accord pour promouvoir la compréhension, le dialogue et la coopération entre les différentes civilisations. La lutte contre l’extrémisme, la xénophobie et la discrimination est venue enrichir la panoplie des recommandations de cette initiative pour concrétiser des objectifs qui paraissaient couler de source. Elles devaient passer par le dialogue, l’éducation, la communication, la coopération et la promotion de la diversité culturelle, principes qu’on retrouve en abondance dans toute la littérature onusienne.

Comme il fallait s’y attendre, les résultats escomptés de cette alliance n’ont pas été au niveau des objectifs assignés. Certes, son adoption a abouti à la création d’un réseau mondial d’intellectuels et d’experts, à l’organisation de conférences, au développement de programmes éducatifs et à la création d’un fonds pour soutenir des projets de coopération. Cependant, toutes ses actions sont restées en deçà des espoirs suscités. Les causes de ces insuffisances sont diverses : sous-représentation de certaines régions, difficultés à concrétiser certains objectifs et insuffisance des ressources financières et humaines. Mais le blocage le plus important fut le manque de volonté politique chez les grandes puissances.

Une réponse face aux tensions mondiales

La communauté internationale a donc eu raison de parler d’Alliance des civilisations, en lieu et place du dialogue des civilisations qui met en relief le seul aspect interculturel. Le dialogue est un échange de vues ouvert et respectueux entre des individus et des groupes appartenant à des cultures différentes. Il permet à chaque partie de mieux comprendre la perception de l’autre partie. À l’opposé, l’alliance met en relief les divers liens indéfectibles qui lient les civilisations entre elles et qui leur permettent d’interagir continuellement à travers tous les aspects de la vie, non seulement entre les États, mais aussi par l’entremise des personnes et des collectivités.

Tous ces débats sur le dialogue ou l’alliance des civilisations sont apparus après les remous suscités par le livre de Samuel Huntington, Le choc des civilisations, paru en 1996 qui faisait du monde musulman, et accessoirement de la Chine, les ennemis potentiels de l’Occident en général, et des Etats-Unis en particulier. Ce livre fut préfacé par Zbigniew Brezinski, ancien conseiller à la Sécurité nationale et stratège et artisan majeur de la politique étrangère américaine sous le président Jimmy Carter. Brezinski était lui-même partisan de plus de fermeté à l’égard de l’Union soviétique de l’époque.

Huntington pensait que notre monde est foncièrement multicivilisationnel, et par ce fait multipolaire. Pour lui, la chute du mur de Berlin ouvre une ère où l’identité d’une nation est de moins en moins définie par son appartenance à une seule et unique nation. Il remarque que le monde bipolaire est remplacé par un autre multipolaire où les oppositions idéologiques, économiques et politiques cèdent le pas au profit des oppositions culturelles. Les États qui partagent les mêmes valeurs culturelles collaboreront entre eux et contre tous les autres, pensa-t-il. Pour lui, le réveil identitaire ne s’affirme plus par le biais des nations, comme au XIXᵉ siècle, mais à l’échelle des civilisations du fait de la mondialisation.

Cette vision conflictuelle entre les civilisations développée par Huntington a trouvé dans les guerres que menaient les Américains contre des pays musulmans un champ d’application concret pour mieux étayer ces concepts. Mais d’autres penseurs et stratèges sont venus infirmer les conclusions de l’Américain qui voulait faire de la logique de confrontation entre les civilisations le moteur de l’évolution des relations entre les différentes civilisations. Ils donnaient comme preuve les atrocités dont l’Occident était le théâtre, alors que ses membres partageaient la même ère culturelle.

C’est pour venir à bout de cette logique de confrontation perpétuelle que l’Alliance des civilisations a donc vu le jour au sein des Nations Unies. Son programme comportait plusieurs priorités basées sur la coopération internationale et la lutte contre les inégalités économiques et sociales. Mais face à la domination de la civilisation occidentale, d’autres groupements font désormais surface. La logique des pays comme ceux du Brics ou de l’Asean, est de s’affirmer davantage pour constituer des ensembles économiques concurrentiels et des civilisations homogènes et indépendantes par rapport à l’Occident dominant.

L’instauration de l’Alliance des civilisations part donc d’un bon principe humanitaire de survie et de préservation de ce qui unit encore l’ensemble des humains. Mais la promotion de cette idée semble perdre de sa vigueur, même si elle continue de faire encore rêver tous ceux épris de justice, d’équité et de paix. Il n’en demeure pas moins que ce n’est que par le dialogue permanent et sincère que les civilisations peuvent bâtir des passerelles et des complémentarités entre elles.

Cependant, le dialogue des civilisations ne changera en rien les rapports de force entre les États. Au mieux, il pourra les atténuer et permettre une compréhension lucide entre les nations. Les rencontres entre les civilisations ne furent pas toujours heureuses par le passé et ne le seront certainement pas dans l’avenir. La colonisation, la traite négrière, les massacres d’hier comme ceux d’aujourd’hui sont des pages sombres de l’histoire humaine et des civilisations qu’il faut de temps en temps se remémorer. L’arrivée de Donald Trump à la tête des Etats-Unis ne promet rien de bon pour le dialogue des civilisations. Il a déjà fait part de ses intentions expansionnistes à l’égard du Canada, du Mexique, du Panama et du Groenland. Rien que ça.

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Le 11 janvier 2025 à 13h30

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