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Des think tanks : des idées pour des batailles politiques et diplomatiques Soft

Les gens suivent la tendance et refusent de reconnaître qu’ils en dépendent. Ils dépendent de quoi ? Ils dépendent de ne pas pouvoir se détacher de la tendance en vogue, du dernier cri et du suivisme conscient ou inconscient. Le syndrome du groupe, de la secte, de la tribu et du conformisme. La tendance de la tendance pour ainsi dire.

Le 4 décembre 2024 à 14h52

Et après ? Faudrait-il se garder de la généralisation ? Bien sûr. Cependant, rien n’empêche de formuler une opinion pour les besoins d’une analyse se voulant édifiante. En fait, la tendance est la conséquence d’une saccade de déclics. Et les déclics finissent par faire que la tendance devienne un acquis légitime.

De quoi s’agit-il au juste ? Eh bien, j’emprunte cette réflexion pour épiloguer sur une tendance devenue une marque de fabrique de certains centres de réflexion s’adjugeant le qualificatif de think tanks au Maroc. Des think tanks qui, tout en se comptant sur le bout des doigts, présentent des produits qui varient en qualité et en résilience.

Dès lors, comment distinguer les think tanks des associations qui servent de boites à idées au départ, pour se transformer en structures de recrutement du personnel politique et finir, chemin faisant, par devenir des formations politiques ?

Comment ces dernières vivent cette existence bicéphale qui les met en porte-à-faux par rapport à leur approche initiale ? En quoi ces boites à idées sont-elles différentes des think tanks qui fourmillent depuis un siècle déjà aux États-Unis, en Europe, en Asie, en Amérique latine, au Moyen-Orient et dans certains pays du Golfe ?

Quels rapports ces think tanks ont-ils avec le lobbying, la planification politique et stratégique, la manipulation et la récupération des têtes brûlées intellectuellement parlant ? Quel est leur poids en matière de conditionnement des échiquiers politiques, diplomatiques et stratégiques ?

Les lecteurs et les spécialistes des affaires maghrébines se rappellent le Rapport du German Institute for International and Security Affairs (Werenfels Isabelle : Maghreb Rivalries Over Sub-Saharan Africa in SWP Comment (German Institute for International and Security Affairs No 54 November 2020) qui a fait des vagues au Maroc, en Algérie et en Tunisie.

Dans ce texte, les planificateurs politiques et stratégiques allemands ont été invités à faire usage de leurs pouvoirs pour empêcher le Maroc de semer et dépasser la Tunisie et l’Algérie dans la course à s’emparer de la locomotive du Maghreb. En somme, faire en sorte que le pari de l'émergence, que le Maroc ambitionne de gagner, ne fasse boule de neige et séduise d'autres pays en développement.

Quoi de plus normal ! Un think tank qui donne une opinion sur une question stratégique d’importance capitale pour l’Allemagne au moment où l’influence de la France et de l’Espagne se fait moins impressionnante en Afrique du Nord et en Afrique subsaharienne. Une sorte de dégringolade inexplicable qui peut inspirer les décideurs allemands de rafler la mise pour peu qu’ils se donnent les moyens et aient la volonté politique idoine.

Des ambitions légitimes mais un bémol est nécessaire

Lecture erronée, car la rédactrice allemande du Rapport susvisé avait en tête le narratif en vogue à l’époque qui consistait à ne pas voir une nouvelle Turquie naître sur la rive sud de la Méditerranée. La phobie de voir la Turquie accéder un jour à l’Union européenne est omniprésente dans les discours de la majorité des politiciens allemands, d’ailleurs épaulés dans la même conviction par leurs collègues français. L’accusation du génocide des Arméniens par l’Empire ottoman en 1915-1916 que les Européens collent à Ankara n’est qu’un prétexte.

Par ailleurs, en prévision de l’entrée du président-élu Donald Trump à la Maison Blanche le 20 janvier 2025, des think tanks de renom tels que The Atlantic Council ou The International Crisis Group (ICG) offrent une lecture sur l’avenir des relations entre les États-Unis et l’Afrique du Nord, notamment avec l’Algérie et le Maroc. Se basant sur les données du premier mandat de Trump (2016-2020), The Atlantic Council est d’avis que le Maroc serait largement bénéficiaire (Rama Yade, Why Morocco could see its importance to Washington rise during Trump 2.0 ; November 25, 2024).

Pour sa part, the ICG offre une perspective pessimiste et invite les acteurs internationaux influents à intervenir pour empêcher qu’une guerre directe n’éclate entre l’Algérie et le Maroc (Managing Tensions between Algeria and Morocco, Report, Novembre 29, 2004). Les rédacteurs du Rapport susmentionné laissent entendre que l’initiative de la guerre ne peut venir que de l’Algérie qui ne supporte plus qu’elle ait perdu sa guerre contre le Maroc par Polisario interposé.

De même, le risque viendrait du fait que l’Algérie ne tolère pas de voir sa lutte pour le leadership régional lui filer entre les mains au profit du Maroc. Si cela devait se concrétiser, les décideurs algériens n’auraient plus rien à offrir à leurs concitoyens pour les convaincre de l’existence d’un "ennemi classique, éternel" sur les frontières ouest du pays.

Ne nous égarons pas, car l’objectif de ce papier est de réfléchir sur les think tanks. La littérature sur les think tanks ou les boites à produire des idées est disponible, mais elle gagne aussi à être passée au peigne fin (Wallas William : Between Two Worlds, Think Tank and Foreign Policy, in Two Worlds of International Relations, Hill C. and P. Beshoff (eds), 1994 : 139-163.)

Dès lors, quelle perception pourrait-on faire des think tanks et quel impact ont-ils dans le processus de planification politique et stratégique ? En quoi peuvent-ils être distingués des conseils de sécurité nationale ou des centres inféodés à des structures militaires, stratégiques et de renseignement ?

Premièrement, les think tanks font partie du paysage politique et bureaucratique des pays développés tels que les États-Unis, le Royaume-Uni, la France, le Canada, l’Allemagne, la Russie, l’Australie, le Japon, la Corée du Sud, mais aussi chez un certain nombre de pays en développement et des puissances intermédiaires tels que la Turquie, Israël, l’Iran, l’Inde, le Pakistan, l’Égypte —et plus récemment les Émirats arabes unis, le Qatar et le Maroc.

Deuxièmement, les think tanks se taillent la réputation d’être un lieu où des opinions sont échafaudées et des décideurs repêchés pour se refaire une nouvelle virginité. Il s’agit d’une sorte de retraite où les idées sont formatées pour être recyclées et lancées sous de nouveaux labels, mais avec le même objectif : aiguillonner le pouvoir politique et économique des États et ramasser la mise de l’ascendance.

Troisièmement, les think tanks offrent un lieu où tout se mêle : une juxtaposition-cohabitation de différentes sensibilités politiques, idéologiques et stratégiques sous le prétexte prétendument innocent de produire des idées pour la santé intellectuelle des uns et l’expérimentation de nouveaux remèdes pour les autres.

La question qui se pose aux chercheurs avertis serait de savoir quel lien y aurait-il entre les think tanks et les conseils de sécurité nationale, par exemple ? Cette question est légitime dans la mesure où, dans des pays développés, il y a des structures multidisciplinaires qui conjuguent la perspective académique avec la défense de l’intérêt national sous la coupole des conseils nationaux de sécurité nationale. Le chevauchement entre ces structures est opaque et il est mis en œuvre pour qu’il en soit ainsi.

D’aucuns voient dans les think tanks des instruments de promotion des idées mises à la disposition des décideurs politiques, économiques et militaires. Ce faisant, ils empiètent sur les compétences des structures dédiées à la planification politique et stratégique (H. Hami, Vouloir et Pouvoir dans la périphérie arabe, 2014).

La question qui se pose alors est comment faire la distinction du processus d’intelligibilité et de promotion d’une idée et celui de la manipulation. À moins d’être naïf,  force est de constater que les deux processus s’entremêlent souvent et il est très difficile de faire le tri idoine.

Dans certains pays développés, le fait que des think tanks soient mis à contribution dans le processus de prise de décision leur permet de jouer sur le double registre de la production d’idées et de leur promotion avec l’obligation de résultat. Ce faisant, ils  recourent aux différents moyens entre leurs mains, y compris la manipulation.

À cet égard, les États-Unis offrent deux exemples éloquents. D’une part, la longue marche qu’ont effectuée les néo-conservateurs pour s’emparer du système de prise de décision entre 1980 et 2000. D’autre part, cette marche accordait son élan avec celui de la droite chrétienne pour réaliser le même objectif à la fois idéologique et messianique se rapportant au Proche-Orient et au Moyen-Orient.

Est-ce à conclure que les think tanks sont des instruments idéologiques entrant dans le cadre du paradigme de l’hégémonie culturelle selon la définition d’Antonio Gramsci (1932) ou une passerelle entre le savoir et la politique pour reprendre l’expression de Marx Weber (1917-1919) ? À première vue, la réponse est Oui. Cependant, une question subsidiaire s’impose: Est-ce que les acteurs concernés en sont conscients ? Dans quelle mesure l’honnêteté intellectuelle entre en contradiction flagrante avec l’ambition personnelle à la fois intellectuelle et mercantile ?

En effet, l’histoire contemporaine des conflits internationaux a enregistré la propulsion au-devant de la scène des intellectuels respectés dans leurs domaines qui ont troqué leurs toges contre la pesanteur pour embarquer dans des aventures diplomatiques qui se sont terminées par des échecs cuisants. Non seulement ils ont été offerts crus à la vindicte populaire, mais ils ont perdu de leur crédibilité au point où leurs productions scientifiques ont été revues au rabais.

Les think tanks constituent le terrain par excellence des fuites ou de scoops se rapportant à la politique et à la diplomatie. Cette pratique est répandue dans des pays comme les États-Unis, par exemple. En effet, en pleine transaction sur les négociations de paix au Moyen-Orient durant les années 1990-2000, des personnalités chevauchant entre les administrations démocrate et républicaine.

Il en est ainsi de Dennis Ross ou de Martin Indyk  qui ont souvent été invitées à The Washington Institute ou au Middle East Institute pour promouvoir la politique américaine au Moyen-Orient. Ce faisant, et en aparté, ils ont fait des révélations calculées –et foncièrement déroutantes pour les observateurs et les diplomates étrangers à Washington. Ils ont capitalisé sur leur expérience en tant que planificateurs politiques au sein du Département d’Etat pour joindre l’utile à l’agréable.

Le jeu de ping-pong : think tanks et missions officielles

Dès lors, la question de l’affiliation des think tanks demeure posée. Elle est liée à celle encore plus complexe : la trappe du financement. Si les chartes constitutives des think tanks donnent la priorité aux donations et aux droits d’adhésion ou de souscription, ces structures dépendent largement des financements institutionnels publics et privés octroyés sous différentes formes.

Cet état de fait impacte leur autonomie, voire leur indépendance, dans la mesure où, à l’instar des organes de presse, elles sont obligées de suivre une sorte de ligne éditoriale dont elles ne peuvent se dérober en avant l’idée de vouloir  présenter une lecture différente imposée par la réalité des choses –et, en tout cas, elles ne peuvent le crier sur la place publique.

Aux États-Unis, le phénomène traduit une réalité basée sur la compétition entre divers intérêts politiques, économiques et militaires affiliés directement aux partis Républicain et Démocrate ou aux autres centres de décision s’activant dans les coulisses du pouvoir.

L’histoire des think tanks laisse apparaitre que leur genèse, durant les deux premières décennies du vingtième siècle, a été motivée par des considérations d’ordre social et intellectuel. Toutefois, ils ont gagné en importance tout au long de la période de la Guerre froide.

Depuis les années 1970, le rôle de plus en plus important des États-Unis au sein du système international a donné à ces structures l’opportunité d’être impliquées dans le jeu politique interne et international. Il est estimé que plus de 2000 centres de ce type existent aux États-Unis, y compris ceux créés ou inféodés à l’héritage d’anciens présidents, secrétaires d’État, anciens conseillers à la sécurité nationale, etc. (ex. Wilson, Eisenhower, Nixon, Carter, Clinton, Baker…).

Dans des pays du Moyen-Orient tels que l’Egypte (Le Centre des études politiques et stratégiques Al-Ahram, créé en 1968), les Émirats arabes unis (Le Centre des études et des recherches stratégiques des Émirats arabes unis, créé en 1994), le Qatar (Le Centre des études Al-Jazeera, créé en 2006), l’Arabie saoudite (Le Centre des études politiques et stratégiques de Riyad, créé en 2017), les think tanks ont été conçus, dès le départ, pour être des auxiliaires de la politique étrangère des États.

Une répartition de tâches a été scrupuleusement observée pour faire en sorte qu’ils deviennent un maillon important dans le lobbying et l’exercice de pression pour réaliser des objectifs  diplomatiques difficilement dissimulables.

Au Maroc, l’expérience des think tanks est nouvelle –et en tout cas n’avait pas été conçue selon les formes initiales de think tanks qui ont, depuis des décennies, éclos aux États-Unis, en Europe, au Japon, en Russie, etc. Durant les premières années post-indépendance, les idées véhiculées dans l’esprit des think tanks ont été sous forme de rubriques d’opinion ou d’éditoriaux d’organes de presse inféodés aux formations politiques et syndicales. Les contraintes de financement et d’allégeance politique et idéologique ont fait que des lignes rouges aient été respectées. Les opinions dissidentes ont été invitées à voir ailleurs.

Il aura fallu attendre le milieu des années 1990 pour voir, à la faveur de l’ouverture politique consensuelle, des boites à idées prendre le risque d’exposer des idées novatrices – ou du moins pas aussi apologétiques que ne l’avait la tendance de certaines structures officielles.

L’apparition de ces structures sous forme de fondation ou d’ONG balisait le terrain au décongestionnement de la pression politique à un moment où un vent de changement soufflait dans le voisinage, notamment à la suite de l’essoufflement des promoteurs de la Guerre froide et de l’apparition de nouvelles réalités au sein d’un système international constatant une accélération des changements intranationaux.

C’est dans cet esprit qu’était née la Fondation Abderrahim Bouabid en 1994. Elle enregistre en 1997 un évènement sans précédent à l’époque, celui d’une communication du Prince héritier Sidi Mohammed au colloque sur la transition démocratique.

C’est dans la même dynamique qu’était née l’association Maroc 2020 lancée par Ali Belhaj en 2001, qui se transforme en parti politique, Alliance des libertés en 2002, et rejoint, plus tard, le Parti Authenticité et Modernité en 2007.

L’histoire retient aussi des cas semblables où l’on verra une association telle que le Mouvement Attawhid wa al-Islah (التوحيد والإصلاح) créée officiellement en 1996 après avoir pris plusieurs formes à partir des années 1970. La majorité des militants du Parti de la Justice et du Développement ont fait leur formation politique au sein de ce mouvement.

Coïncidence ou stratégie réfléchie, la Fondation Abderrahim Bouabid et le Mouvement Attawhid wa al-Islah ont été respectivement des acteurs indirects dans les premières expériences d’alternance politique au Maroc.

S’agissant de la Fondation Abderrahim Bouabid, le discours a été plus en phase avec les idées des personnalités les plus influentes au sein de l’USFP après l’échec de la première tentative d’ouverture politique à l’adresse du Parti de l’Istiqlal en 1994.

S’agissant du Mouvement Attawhid wa al-Islah, l’empreinte et l’ascendance du Dr. Abdelkrim El Khatib lui a permis, au même titre qu’à l’Alliance de l’avenir islamique, de rejoindre son parti, le Mouvement populaire démocratique constitutionnel (MPDC) créé en 1996, afin d’avoir une existence légale. Le MPDC devient le PJD en 1998.

On retrouvera le même scénario en 2008 avec la création du "Mouvement pour tous les démocrates حركة لكل الديموقراطيين"qui, après avoir brassé large en matière de cooptation, de séduction et de ralliement des différentes sensibilités politiques, idéologiques et économiques déçues par l’échiquier classique de la compétition politique, s’est transformée en formation politique, Assalah wa Mouassarat (Parti Authenticité et Modernité). Cette formation remporte les élections législatives en 2011, mais n’a pu accéder au pouvoir en raison de l’enclenchement de ce qui a été libellé "Printemps arabe". La réforme constitutionnelle en 2011 a tracé les lignes d’une configuration politique différente.

Néanmoins, bien plus tôt que ces dernières expériences, il y avait le précédent de la Fondation du Forum d’Asilah initiée en 1978 pour promouvoir les arts plastiques dans la ville d’Asilah, puis la culture du dialogue en général. Là aussi, le Prince héritier, Sidi Mohammed, assiste à la première édition du Forum-Moussem. La fondation continue d’attirer les participants des quatre coins du monde et ne semble pas avoir perdu de sa ferveur et de son engagement.

Coïncidence ou stratégie mûrie, c’est à l’époque que le Parti du Rassemblement national des Indépendants a éclos pour apporter une sorte d’équilibre à l’échiquier politique secoué par des ambitions politiques intranationales et par la main de l’intervention étrangère, en pleine effervescence autour de l’affaire du Sahara marocain.

Les think tanks marocains et l’assabiyyat intellectuel

C’est dire que la transition de l’académique, de la production des idées, vers l’engagement sur le terrain politique est très difficile à cerner dans le cas du Maroc. Peut-on parler de think tanks imperméables à l’influence des formations politiques ? OUI, dans certaines mesures, si on intègre des fondations telles que la Fondation Lafqui Tétouani موسسة الفقيه التطواني للعلم و الأدب créée en 2010. Elle abrite des colloques où participent des personnalités de différentes sensibilités partisanes et intellectuelles. Elle peut être considérée comme étant à cheval entre les forums classiques et les think tanks nouvelle génération au Maroc.

D’autres think tanks méritent d’être soulignés dans ce registre. Il en est ainsi de l’Institut royal des études stratégiques (IRES) créé en 2007. Il ambitionne d’apporter l’expertise idoine en matière d’analyses stratégiques portant sur les échiquiers politiques intranational et international. Ses livraisons sont sérieuses et se distinguent par une maestria à son honneur qui cerne l’actualité sans verser dans la précipitation.

De même, une nouvelle forme de think tank attirée par le vent de la modernisation voit le jour : l’Institut Amadeus créé en 2008. Dès le début, l’Institut a centré son intérêt sur les questions se rapportant à l’Afrique avant d’intégrer des thématiques plus globales. Plus tard, certains y ont vu un effort de conceptualisation et de réflexion sur l’avenir des relations entre le Maroc et l’Union africaine au moment où l’idée de la réintégration de cette organisation par le Maroc faisait son chemin.

Plus en vue encore ces derniers temps est le Policy Center for the New South (PCNS). Cette structure ajoute une nouvelle brique à l’édifice des think tanks marocains. Créé en 2014 par le groupe OCP (sous l’appellation OCP Policy Center), il ambitionne de promouvoir le débat sur des questions économiques, politiques et diplomatiques de portée internationale.

Le PCNS a le vent en poupe et s’inscrit dans la même dynamique qui a favorisé l’éclosion des think tanks intéressés, au départ, à l’espace euro-afro-arabe, avant de se trouver entrainé dans un mouvement global de débats critiques au lendemain de la pandémie du COVID-19.

Le dénominateur commun de tous ces think tanks, fondations et forums est qu’ils se sont inscrits dans une dynamique d’ancrage à l’international en faisant leurs, entre autres, les paradigmes en vogue tels que le Linkage Politics et la préemption dans une dynamique prospective.

Quelle appréciation faire des think tanks en général ? Deux observations dès l’abord : D’une part, il y a des think tanks encensés qui ont été, en fait, des va-t-on guerre invétérés. C’est le cas de certains centres de recherche inféodés à des structures de prise de décision sur les échiquiers politiques interne et international. Ils prônent une vision maximaliste selon laquelle les gains politiques et stratégiques sont obtenus par la force et la confrontation militaire. Généralement, ces structures font fi du droit interne et international auquel, cependant, ils se conforment à la carte quand les intérêts de leurs pays sont mis en équation. Ils recrutent dans les rangs des vétérans politiques, économiques et militaires et ne cultivent plus la passion de laisser le temps au temps.

D’autre part, il y a des think tanks qui prônent une vision conciliatrice visant la résolution des conflits par le dialogue et la négociation. Sur le plan interne, ils favorisent une approche inclusive, participative et optimiste. Sur le plan international, ils multiplient des initiatives qui consacrent la médiation comme seule voie de résolution des litiges interétatiques.

Cependant, des écueils se dressent sur les chemins des deux visions. Premièrement, l’amalgame entre les think tanks et les formations politiques en gestation. En ce sens que le changement des conditions d’interactions entre les acteurs politiques internes et externes impose la quête de nouvelles forces pour supporter le choc de l’apprentissage.

Deuxièmement, la persistance de la même tare qui handicape les formations politiques et syndicales : l’empêchement ou le ralentissement du processus de circulation des élites. Il existe une sorte de syndrome générationnel que l’on retrouve dans des structures analogues qui redoutent que le nouveau ne mette en péril l’ancien sans apporter de solutions idoines.

Aux États-Unis, par exemple, des vétérans qui ont obtenu leurs galons durant la Guerre froide ont été appelés à la rescousse au lendemain des attentats du 11 septembre 2001. Ils ont tenu en otage (et en haleine) l’espace des idées et ont été à l’origine des interventions américaines en Afghanistan (2001) et en Irak (2003).

Troisièmement, dans des pays comme l’Egypte et le Maroc, le gap générationnel n’est pas aussi dramatique, mais il y a une lassitude de voir défiler les mêmes personnes, dont une partie n’arrive pas à se positionner dans le digital di.vide. Il existe comme une sorte de fissure ou de fracture entre la mission d’informer, d’analyser et de bien s’en tenir et la tentation de s’aligner pour ne pas bousculer l’échiquier politique intranational.

Quatrièmement, curieusement, la plupart des personnalités cooptées se comportent différemment quand elles exercent leurs talents à l’étranger. On les retrouve plus conciliantes. Cela s’explique par l’impératif de se conformer au script et à la ligne éditoriale des organisateurs. Parmi ces personnalités, on peut relever d’anciens chefs d’État ou chefs de diplomatie qui se font payer à prix d’or contre une participation ne dépassant pas une trentaine de minutes.

Cinquièmement, certains think tanks acceptent et promeuvent l’hypothèse de l’ouverture sur d’autres sensibilités. Mais il s’agit là d’une ouverture contrôlée, encadrée et intellectuellement circonscrite afin d’éviter ce qui pourrait être un dérapage au lendemain obscur.

Si bien que la cooptation de nouvelles figures se fait en compte-gouttes. La cooptation se fait en concertation avec d’anciennes figures ; lesquelles peuvent ne pas être mieux inspirées pour conseiller un revirement spectaculaire et salutaire. Des animosités personnelles peuvent surgir qui rappellent des rancœurs anciennes entre nouvelles recrues et anciens professeurs ou monteurs. Un blocage peut se produire sur le plan des idées et qui finit par nuire à la mission principale du think tank, du centre de recherche et de la structure inféodée à une formation politique, syndicale ou sécuritaire.

La segmentarité (l’assabiyyat intellectuel) dans le domaine de la production des idées est une arme fatale qui fait précipiter les think tanks dans l’abysse de l’incohérence et de la mort progressive. Elle n’est pas différente du dogmatisme et de la futilité des idées premières stoppeuses du progrès intellectuel et scientifique.

Sixièmement, certains think tanks sont gérés à la manière de clubs ou d’amicales. Ils tombent dans la monotonie de la distribution des gestes de courtoisie qui empêche l’expression d’idées audacieuses. Il en découle que la cooptation des producteurs d’idées se fait sur des bases qui relèguent, sans les rejeter totalement, le mérite intellectuel et l’expertise avérée. Septièmement, si une dérogation est faite, elle s’inscrit dans une mission potentielle limitée dans le temps et l’espace. Ceci dit, l’honnêteté intellectuelle dicte de dire que tout ce qui brille n’est pas un métal précieux. Inversement, tout ce qui se couvre de tabous ne signifie pas l’expression d’une pudeur innée.

Brasser large pour s’ouvrir large

Huitièmement, depuis la floraison des réseaux sociaux à la faveur des technologies de l’information, une vague de think tanks virtuels est en train de supplanter des think tanks de renom. Au Maroc, il y a la création d’une nouvelle génération de boites d’idées que l’on peut appeler One man show think tank. À la précipitation s’ajoute une pauvreté d’instruments d’analyse, faute de l’existence d’équipes de renfort et de contrôle à plusieurs niveaux afin d’éviter de tomber dans l’amateurisme, voire de sombrer dans l’intoxication et la manipulation.

Toutefois,  force est de reconnaitre que depuis quelques mois, un vent de jouvence est en train de souffler sur des centres de recherches qui avaient été maintenus dans un état de mort clinique pendant des décennies. L’idée de faire fusionner des centres de recherche universitaires fait son chemin. La pandémie du Covid a démontré que l’heure est arrivée pour secouer les âmes nonchalantes et promouvoir la recherche en fédérant les efforts pour une des batailles intellectuelles soft et bénéfiques. Après tout, personne n’a la monopole du savoir.

C’est dans cet esprit que l’Académie marocaine des études diplomatiques –AMED (devenue, depuis le 31 octobre 2024, Institut marocain pour la formation, les recherches et les études diplomatiques –IFRED) s’apprête à développer une stratégie novatrice qui consolide les acquis réalisés depuis sa création en 2011. Elle ambitionne d’accompagner minutieusement les réalisations enregistrées par la diplomatie marocaine durant les deux dernières décennies.

Tout en s’inscrivant dans l’esprit qui avait présidé à sa création, l’AMED-IFRED souhaiterait se transformer en une sorte de structure à produire des idées, à l’image d’un think tank à contribution conséquente dans la planification politique, au même titre qu’une autre structure existante depuis deux décennies et demie. La tâche est ambitieuse dans la mesure où de nombreux chercheurs travaillant pour le compte d’autres think tanks marocains y partagent leur expertise.

L’IFRED va entamer une nouvelle aventure en phase avec l’évolution du monde académique, où la spécialisation devient en fait une œuvre multidisciplinaire, où l’académique côtoie le bureaucratique pour naviguer ensemble dans les eaux troubles de la politique internationale avec l’espoir d’y voir plus clair et éviter les impairs.

Des structures similaires existent dans des pays en développement. En effet, des structures de ce genre joignent l’utile à l’agréable en associant formation et sécurisation d’un financement épistolaire grâce à la contribution des entreprises et des mécènes nationaux militant pour la promotion de leur pays à l’étranger. Des programmes sont confectionnés en fonction des besoins de la diplomatie et de sa contribution à la défense de l’intérêt national.

Neuvièmement, et si les boites d’idées, les centres de réflexion et les think tanks n’étaient que des instruments de manipulation au service des détenteurs du pouvoir selon le paradigme d’Antonio Gramsci et des débats entre le savoir et le pouvoir selon Marx Weber ?

La bataille des idées n’est jamais un exercice de bonne manière pour le plaisir de débattre. Elle s’inscrit dans la logique de se défendre pour se positionner et de se positionner pour obtenir gain de cause. Pour ce qui nous concerne, il s’agit d’obtenir gain de cause sur l’échiquier politique et stratégique. Tous les chemins ne mènent plus forcément à Rome, mais il faut explorer d’autres voies pour arriver à bon port.

En définitive, le paysage des think tanks offre une opportunité de jauger le principe de l’accordéon et la pratique du canard boiteux en vue de ne pas tomber dans le piège de la manipulation. La manipulation dans le premier cas se fait par la neutralisation mutuelle. Dans le deuxième cas, la vulgarisation à outrance et la promotion  démesurée  des think tanks finissent par les vider de leurs substances et ainsi provoquer la monotonie voire l’indifférence du public et précipiter leur érosion.

Les think tanks deviennent alors une tendance. Et comme toute tendance, entre l’accordéon et la marche boiteuse, elles finissent par raser les murs et s’essouffler sans crier gars. Et rebelote pour la dépendance. À moins que…

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Le 4 décembre 2024 à 14h52

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