Ahmed Faouzi

Ancien ambassadeur. Chercheur en relations internationales.

Comment des médias anglophones ont couvert la rencontre Poutine-Xi Jinping

Le 27 mai 2024 à 12h50

Modifié 27 mai 2024 à 12h50

Un événement international est appréhendé différemment en fonction de l’importance des acteurs qui y sont impliqués mais aussi de ses enjeux. Si la récente visite effectuée par le président chinois Xi Jinping en Europe a été suivie de près par la presse anglophone, celle que vient d’effectuer Vladimir Poutine en Chine les 16 et 17 mai l’a été encore plus. La raison principale est que ces deux pays sont des adversaires potentiels et déclarés de l’Occident qui défient ouvertement les États-Unis.

Ce n’est un secret pour personne que Pékin comme Moscou contestent la suprématie américaine et l’ordre mondial, conçu et établi depuis la fin de la seconde guerre mondiale par Washington, et accessoirement par ses autres alliés. Depuis des années déjà, Chinois comme Russes prônent, chacun à sa façon, la réforme du multilatéralisme actuel et l’établissement d’un nouvel ordre international juste et plus équilibré. Cette remise en cause prend forme au sein des instances internationales comme l’Onu, ou au sein d’autres ensembles comme les Brics.

Les réactions des médias anglophones à la visite de Poutine en Chine diffèrent largement de la couverture de la presse francophone. Les couvertures menées sur la récente rencontre entre Xi Jinping et Vladimir Poutine par les chaînes américaines CNN et CBS, puis les analyses parues dans les magazines Foreign Affairs et The Economist peuvent nous renseigner sur ces particularités. Le choix de ces médias est donc totalement subjectif et ne vise qu’à donner une idée sur l’approche anglophone loin des prismes français.

CNN, personne ne sortira vainqueur d’une guerre nucléaire

Dans ses traitements de cet évènement, cette chaîne remarque que la visite de Poutine en Chine est la 43e en douze ans, et que ces fréquences témoignent de la qualité des relations entre ces deux chefs d’État, et de l’étroitesse des relations entre la Russie et la Chine. Les deux présidents, estime CNN, n’ont cessé d’étendre leur coordination diplomatique et leur coopération économique et sécuritaire, alors que leurs pays respectifs sont confrontés à des frictions et animosités croissantes avec les États-Unis.

CNN reconnait que le président chinois Jinping est peu disposé à sacrifier son partenariat avec Poutine au profit de l’Occident. L’un considère l’autre comme le partenaire indispensable pour remodeler l’ordre mondial actuel que les deux considèrent comme injustement dominé par les États-Unis, souligne CNN. À leurs yeux, Washington cherche à brider leurs évolutions et à contenir leurs influences dans leurs zones géographiques pour mieux dominer le reste du monde, selon cette chaîne.

À cette fin, CNN s’est attardée sur le communiqué final et a mis en exergue la déclaration conjointe dans laquelle les deux responsables annoncent qu’ils comptent approfondir la coopération dans le domaine militaire et scientifique. Ils se sont mis d’accord pour élargir la portée des exercices et l’entraînement au combat, en effectuant régulièrement des patrouilles maritimes et aériennes, et augmenter leurs niveaux de réponse aux défis et menaces dans la région, commente CNN.

Poutine semble être en phase avec les préoccupations de Jinping pour dénoncer la présence des membres de l’Otan en Asie-pacifique, selon cette source. Nous pensons que la création de telles alliances est contre-productive et nuisible, a déclaré Poutine à l’issue de sa rencontre avec son homologue chinois. Les deux ont jugé les activités militaires américaines dans la région d’extrêmement déstabilisantes. CNN a rappelé que Poutine et Jinping ont réaffirmé leur opposition catégorique à l’usage de l’arme nucléaire, car personne n’en sortira vainqueur selon eux.

CBS, la Chine est l’allié objectif de la Russie

Dans un de ses reportages sur la rencontre Poutine Jinping, CBS s’est attardée sur les liens de plus en plus solides entre la Chine et la Russie, et plus particulièrement entre leurs deux présidents, depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine. La Chine est l’allié le plus puissant de la Russie, et cette visite se situe au moment où les forces russes lancent une grande offensive sur l’Ukraine depuis l’invasion lancée en février 2022, remarque CBS.

Le journaliste qui couvrait l’événement soulignait que le partenariat entre la Russie et la Chine ne cesse de progresser, alors que les deux pays sont confrontés à des défis majeurs dans leurs relations avec les États-Unis. La Chine comme la Russie tiennent à montrer que, malgré toutes les pressions auxquelles elles sont confrontées de la part de Washington, elles ne peuvent se tourner le dos. Quant à l’idée lancée de vouloir mettre fin à la guerre en Ukraine, CBS note qu’ils n’ont avancé aucun élément qui puisse conforter cette thèse.

La chaîne souligne par ailleurs que Pékin prétend adopter une position neutre dans le conflit ukrainien, alors qu’en réalité elle soutient la position de Moscou. CBS reconnait que la Chine a proposé un plan de paix formulé en termes vagues et généraux en 2023. Mais l’Ukraine, comme les pays occidentaux l’ont rejeté car il n’appelait pas la Russie à quitter les parties occupées de l’Ukraine. CBS reprend la déclaration de Poutine dans laquelle il affirmait que la proposition chinoise peut être la base d’un processus politique et diplomatique qui tient compte des préoccupations russes.

Foreign Affairs, creuser le fossé entre la Russie et la Chine

Dans un article différent dont le titre résume bien l’inquiétude qui prévaut aux Etats-Unis, le magazine Foreign Affairs titre sa Une par une question : pourquoi l’Occident ne parvient pas à creuser un fossé entre la Russie et la Chine ? Il y a dix ans, pouvait-on lire, la plupart des responsables américains étaient dédaigneux de la durabilité du partenariat émergent entre la Chine et la Russie. Ils pensaient que le rapprochement entre les deux depuis 2014 était voué à l’échec, et serait sapé par l’asymétrie croissante en faveur de la Chine.

Cette revue a mis en relief la méfiance persistante entre d’un côté la Chine et la Russie, et de l’autre entre ces dernières et les Etats-Unis. Elle constate un certain nombre de différends historiques et de distance culturelle entre chinois et russes. Elle remarque cependant que leurs chefs d’État ont institué des rencontres régulières, se voyant au moins trois fois par an, au niveau du G20, du Brics et de l’Organisation de coopération de Shanghai. Les rencontres bilatérales, comme celle qui vient d’avoir lieu en Chine, revêtent toujours une grande importance stratégique, selon cette revue.

Foreign Affairs admet que Poutine cherche par sa visite en Chine à s’assurer de la solidité de cette amitié. Celle-ci fut déclarée sans limite lors de sa visite en Chine en février 2022, juste quelques jours avant l’invasion de l’Ukraine, selon le magazine. L’alignement actuel entre les deux pays est l’une des conséquences géopolitiques de la guerre en Ukraine. Dès son déclenchement, l’Occident a mené en vain des pressions dans tous les sens pour pousser Pékin à prendre ses distances avec Moscou.

C’est tout le contraire qui s’est produit, car les chinois ont compris qu’ils n’ont aucun intérêt à s’allier à l’Occident pour contrer la Russie, reconnait Foreign Affairs. Ils avaient conscience que tout alignement serait de circonstance, et ne bénéficierait en fin de compte qu’à Washington. Mieux encore, Jinping a fait part, lors de sa rencontre avec Poutine, que les relations bilatérales méritent d’être chéries et entretenues par les deux parties. Une déclaration pleine d’émotion pour quelqu’un qui n’est pas connu par son sentimentalisme, pourrait-on lire.

Foreign Affairs reconnait par ailleurs que la Chine reste un géant asiatique, et aussi la deuxième puissance mondiale qui cherche à détrôner l’Amérique. La Chine constitue pour la Russie de Poutine une planche de salut économique cruciale. En proie à des sanctions économiques sévères de la part de l’Occident, la revue attire l’attention sur la progression impressionnante des échanges économiques sino-russes, qui sont passés de 140 milliards de dollars en 2021 à 240 milliards en 2023.

Foreign Affairs n’oublie pas de rappeler dans une de ses analyses, qu’avant son retour en Russie, Poutine a vanté les avancées de son armée en Ukraine et la prise de plusieurs localités de ce pays. Nos troupes améliorent constamment, et chaque jour, leurs positions dans toutes les directions, a-t-il affirmé. La simple annonce de cette victoire, à partir du sol chinois, est pour la revue un message implicite mais suffisamment clair à l’Occident, que la Chine le soutient et n’est pas dans le camp occidental.

The Economist, business as usual

Cet hebdomadaire britannique a privilégié, comme à son habitude, la dimension économique dans ses couvertures de la rencontre Poutine Jinping. Deux années après la déclaration du président chinois annonçant qu’il n’y aura pas de limites à la coopération avec la Russie, les entreprises chinoises continuent de soutenir la guerre de Poutine, rappelle The Economist. Les revoilà les entreprises chinoises qui continuent de soutenir ouvertement la guerre de Poutine en Ukraine, lui fournissant tout ce dont il a besoin, pouvait-on lire.

Pour The Economist, par sa politique de rapprochement avec Moscou, le président chinois sert d’abord et légitimement les propres intérêts de son pays, tout en renforçant aussi sa politique de défiance à l’égard de l’Occident et en particulier à la puissance américaine. Toute sa politique dans ce domaine vise un seul objectif, affaiblir pacifiquement les positions des américains, sans déclencher pour cela une guerre directe avec Washington, estime le magazine.

À la question jusqu’où ira Jinping, The Economist répond que le leader chinois est allé assez loin dans sa politique de rapprochement avec Poutine, tenant peu compte des reproches des occidentaux. Il a certainement réduit la tonalité de son soutien à Poutine, mais il continue de voir dans la Russie un partenaire indispensable à sa politique de démantèlement de l’ordre occidental du monde, selon The Economist.

Par ailleurs, ce magazine s’est montré dans ses analyses particulièrement soucieux des transferts technologiques chinois, notamment les composantes électroniques et les machines, qui alimentent les industries d’armement russes. Il reprend à son compte la déclaration d’Antony Blinken qui affirmait que la Russie ne peut continuer la guerre sans l’aide chinoise. A partir de ce constat, The Economist montre la voie à suivre pour les Américains pour contenir la puissance chinoise montante, qu’il décrit comme une vraie menace.

The Economist conseille donc à l’Amérique de se tenir à côté de ses alliés, non par charité de sa part, mais parce qu’en tant que superpuissance, elle doit montrer ses muscles. Les autocrates respectent la force et l’Occident doit exploiter cet atout, car pour se développer, la Chine a besoin de stabilité. Elle sait qu’elle n’a rien à gagner du chaos et de la guerre, estime le magazine. Et d’ajouter qu’elle devrait donc comprendre qu’il y a des limites à la coopération avec la Russie. Viser et ralentir la croissance chinoise est une opportunité qu’il faudrait saisir pour montrer à Xi Jinping qu’il a maintenant intérêt à éviter la cassure avec l’Ouest, pense ce magazine proche des milieux d’affaires.

À la lecture de ces quatre médias anglophones pris au hasard, il serait abusif d’en extraire des conclusions générales et définitives. Cependant on peut en tirer une évidence et une remarque. L’évidence c’est que la Russie et la Chine posent à l’Occident un réel défi qui devient quasiment insurmontable quand ces deux nations se déclarent alliées ou prétendent l’être. Quant à la remarque, ces médias n’évoquent jamais l’impératif absolu de réformer l’architecture multilatérale internationale dominée toujours par les seuls vainqueurs de la seconde guerre mondiale qui peine à sortir notre monde de son marasme.

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