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Algérie, des pavés jetés dans la mare

Après le livre "L’énigme algérienne" de Xavier Driencourt publié en 2022, vient de paraître cette année un autre opus, "Le mal algérien", dont les auteurs sont Jean-Louis Levet et Paul Tolila. Driencourt a été à deux reprises l’ambassadeur de France à Alger. Les deux autres sont de hauts cadres qui ont retranscrit les expériences vécues dans le cadre de leur mission de coopération économique qui a duré cinq ans en Algérie.

Le 9 juin 2023 à 12h49

En général, ambassadeurs et experts rédigent leurs mémoires pour mettre en relief les atouts du pays où ils ont exercé, et les efforts menés pour développer les relations bilatérales. Leurs expériences permettent aux nouveaux venus d’acquérir une connaissance approfondie du pays hôte. Le but ultime étant d’aider ceux qui s’apprêtent à vivre cette même expérience à anticiper les difficultés à venir.

Or, ces deux livres qui traitent de l’Algérie laissent au lecteur un goût amer d’inachevé. Ils ne sont pas les premiers, et certainement pas les derniers, à nous révéler certaines vérités sur le fonctionnement interne de ce pays. Par le passé, d’autres écrits ont révélé au grand jour la difficulté de travailler avec les autorités algériennes. Les mémoires de l’autre ex-ambassadeur de France à Alger, Bernard Bajolet, ont dressé un tableau aussi noir sur ce pays, de quoi démoraliser tous les futurs diplomates.

Le mal algérien

Dans Le mal algérien, les deux auteurs ont arpenté les ministères algériens avec l’objectif déclaré de renforcer la coopération économique bilatérale. Ils devaient démontrer que Paris était cette fois-ci prête à travailler avec ce pays en toute confiance, pour ouvrir de nouvelles perspectives. Or, à l’issue de leurs expériences, ils sont arrivés à la conclusion que les relations entre les deux pays ne pourraient jamais être l’exemple d’une relation bilatérale saine et sans préjugés.

Les raisons évoquées de ce blocage sont, pour les auteurs, diverses et surtout complexes à démêler. Les militaires algériens, qui administrent réellement le pays, n’ont rien à faire valoir à leur peuple et à l’étranger, que la victoire militaire supposée sur la France. Il s’agit d’une incantation épique permanente, combustible d’un nationalisme ombrageux, selon les auteurs. Ils ajoutent que l’aiguille historique de ce pays semble bloquée sur sa guerre d’indépendance, dont l’État revendique le monopole de la narration officielle.

C’est donc ce ressassement de la guerre de libération qui justifie la mainmise des militaires sur le système politique. Le peuple est présenté comme le seul héros, et la France est dépeinte comme colonialiste et responsable du blocage. Cette vision perdure et n’aide pas à l’épanouissement des relations entre les deux pays. C’est ce narratif qui accapare l’histoire algérienne et qui prolonge le malentendu que les deux pays n’arrivent pas encore à dépasser.

Pour les auteurs, c’est ce manque de légitimité qui, dès l’indépendance, poussera Boumédiène à développer une double inquiétude qui se prolonge à ce jour. D’abord le danger que représentent les opposants qu’il faut neutraliser, pousser à l’exil ou assassiner. Ensuite, la contestation du peuple - et la peur de sa maturité - qu’il faut surveiller et terroriser si nécessaire. Ce sont ces deux angoisses qui poussent à la célébration lancinante des exploits guerriers réels ou supposés contre la France coloniale, et qui justifient le statut supérieur de l’armée.

Les auteurs paraphrasent la citation de Mirabeau sur la Prusse, en notant que l’Algérie n’est pas un État qui a une armée, mais une armée qui a conquis une nation. C’est cette guerre livrée à l’intérieur du pays que les militaires transposent dans le domaine de la politique extérieure, en soutenant les opprimés et les causes perdues. Les auteurs pensent que cette stratégie dissimule la vraie nature du régime algérien. Un régime militaire qui accapare une grande partie du budget national, au détriment des autres secteurs. L’augmentation du budget militaire, passé de 10 milliards de dollars en 2022 à 23 milliards pour l’année en cours, en est la preuve.

Le livre Le mal algérien décrit aussi l’instabilité permanente qui caractérise toutes les sphères administratives du pays. Conscients qu’ils sont sur des sièges éjectables, les responsables algériens se servent et servent ceux qui les ont désignés, en attendant le prochain changement de rapports de force. On ne compte plus ceux qui ont fui pour s’installer à l’étranger, ou ceux qui croupissent par dizaines dans les geôles du pays.

Lorsqu’un clan dominant vacille ou montre des signes de faiblesse, l’autre utilise tous ses pouvoirs pour l’éliminer. L’armée sait à merveille utiliser la justice pour faire tomber les têtes de ses adversaires. Les dossiers s’ouvrent subitement, les jugements tombent, et les prisons se remplissent de tous les contestataires. Pour les militaires, la justice remplit une fonction d’intimidation. Un opposant n’aura d'autre choix que de se soumettre, se taire, se faire arrêter, ou choisir l’exil.

Les auteurs se sont longuement penchés sur la bureaucratisation excessive de l’administration algérienne, qui freine la capacité d’apprendre et de créer. Ils reprochent aux responsables de ce pays d’infantiliser le peuple et de recourir à chaque fois au credo des ennemis extérieurs et de la main étrangère pour camoufler leurs échecs. Tous ces blocages ont mené la population à la révolte contre le cinquième mandat de Bouteflika. Pour les auteurs, les militaires algériens devraient rendre grâce à la pandémie Covid qui a mis fin au Hirak et à la révolte des Algériens.

L'énigme algérienne

À deux reprises, de 2008 à 2012, puis de 2017 à2022, la présidence française et le Quai d’Orsay ont fait appel à l’ambassadeur Xavier Driencourt pour être au chevet des relations avec l’Algérie. Ses mémoires, transcrits dans L’énigme algérienne, rejoignent à bien des égards les constatations des auteurs du Mal algérien. Leurs analyses d’ensemble se complètent aussi entre, d'une part, une approche technique et économique et, d'autre part, celle politico-diplomatique qui a duré davantage.

Croyant que sa première expérience de quatre ans en Algérie lui donnerait un avantage pour mieux déchiffrer le système, il s’est vite rendu à l’évidence que les quelques clés qu’il possédait ne lui servaient à rien durant son second séjour. Pourtant, lors de sa rencontre avec le ministre des Affaires étrangères Messahel, celui-ci lui déclarait : "Vous avez quatre ans sur vos collègues, vous nous connaissez, vous avez ici des amis, vous avez tout pour réussir." Le livre de Driencourt est tout simplement un aveu d’échec.

L’ambassadeur français reconnaît lui-même que les diplomates étrangers en poste en Algérie n’arrivent pas à saisir le mode de fonctionnement du pays, et qu’ils le quittent en n'ayant compris ni les ressorts de sa politique intérieure ni la complexité de sa diplomatie. Bien plus tard, il déclarera au quotidien Le Monde que ce pays demeure une énigme, avec un système de fonctionnement opaque, et dont la seule légitimité est d’être anti-français.

Ses conclusions rejoignent dans une large mesure les constats des deux experts qui ont rédigé Le mal algérien. L’énigme algérienne, fruit de deux missions qui ont duré huit ans, dévoile en plus l’état de délabrement avancé des institutions algériennes. Les luttes d’influence font fureur au sein de l’armée, mais aussi entre celle-ci et la présidence et, enfin, entre ces institutions et le peuple. "J’ai quitté Alger", dira l’ambassadeur, "guère optimiste pour l’Algérie et pour nos relations bilatérales". Le pouvoir algérien pointe la France comme l’éternel bouc émissaire. Il sait comment l’utiliser pour mieux la dénoncer après au profit d’autres partenaires, selon ses révélations.

Ces affirmations corroborent ce que déclarait avant lui l’autre ambassadeur français en Algérie, Bernard Bajolet. Dans ses mémoires parus en 2020 sous le titre Le soleil ne se lève pas à l’Est, il décrivait l’Algérie comme un pays frappé d’une sorte de malédiction. Pays riche par son sous-sol, mais rendu malade par ses gouvernants indéboulonnables, écrivait-il.

Durant son séjour, Bajolet fait le même constat que Driencourt, qui tourne autour de la détestation de la France ; une sorte d’attraction et de rejet maladifs de l’ancienne puissance coloniale. Il ajoute que le gouvernement algérien sait jouer de l’hostilité contre la France pour légitimer le pouvoir en place.

Tous ces récits documentent richement le fonctionnement de l’Algérie, et fournissent des informations fort utiles à ceux qui s’intéressent à l’évolution de ce pays. Les responsables français actuels, qui semblent perdus, ne sachant quel pied avancer au Maghreb, devraient se pencher sur ces ouvrages pour les méditer, parallèlement aux rapports et autres documents officiels qu’ils reçoivent de leur administration.

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Le 9 juin 2023 à 12h49

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