Reportage.Tigouliane change de visage après une pluviométrie exceptionnelle
Après des années de sécheresse et de paysages à l’agonie, Tigouliane offre un visage méconnaissable. Porté par des pluies hivernales exceptionnelles, ce territoire du Haut-Atlas renaît, entre verdure foisonnante et espoirs agricoles ravivés, tout en laissant apparaître les fragilités accumulées au fil des crises climatiques.
Depuis 2020, une série de reportages parus dans les colonnes de Médias24 a été consacrée à la petite communauté de Tigouliane située dans le versant sud du Haut-Atlas occidental. Les reportages documentent les conditions de vie de la population de cette communauté dans le contexte de la sécheresse et tout récemment les inondations causées par la tempête Francis.
Dans ces reportages, Tamazirt n’ Tigouliane (le "pays" de Tigouliane) est décrit comme un territoire exsangue et quasiment à l’agonie. Un pays qui subsiste sous la menace constante de l’avancée de la désertification rampante. Un pays qui subit les affres des éléments dans leurs expressions extrêmes : des sécheresses récurrentes s’étalant sur sept ans de suite ou des pluies diluviennes.
À l’occasion de chaque visite, le "pays" offre un paysage de désolations avec des terres nues et asséchées, des arbres rabougris ou morts, de l’eau qui se raréfie… de quoi décourager les plus optimistes des observateurs. Cette année, Tigouliane a bénéficié des pluies exceptionnelles de l’hiver 2026 qui ont arrosé tout le Maroc et inondé certaines de ses villes et campagnes.
Je me suis rendu à Tigouliane le mercredi 15 avril. Sur la route qui conduit de Taroudant à Tigouliane, l’arganier a verdi, mettant plus en relief les quelque pieds qui ont péri sous l’effet de la succession des années de sécheresse. L’état de l’arganier n’est pas identique sur l’ensemble du territoire de la commune Tafraouten.
Sur la route de Taroudant à Tamsoult, localité qui abrite Al Madrassa Al A’atiqa, l’arganeraie est fortement endommagée. Ce constat contrasté aviverait la polémique sur les causes de dépérissement des pieds de l’arganier, partagé entre ceux qui l’imputent à la sécheresse et ceux qui incriminent une possible mystérieuse pathologie !
Au bout du voyage, apparaît Tigouliane qui a retrouvé des couleurs. Comme par enchantement le "pays" a verdi. Une verdure à perte de vue composée d’herbe et de fleurs. Des fleurs, beaucoup de fleurs, partout des fleurs. Les herbes et les fleurs ont tout envahi : les versants de montagne, les terrasses, les bordures des sentiers piétonniers et jusqu’aux toits en terre des maisons traditionnelles, où des fleurs parviennent à s’incruster dans les interstices creusées par les dernières pluies. En plus des cultures céréalières cultivées par les paysans, les terrasses croulent sous le poids d’une végétation spontanée : la folle avoine.

Les couleurs jaune et vert des paysages offrent une riche matière pour des tableaux impressionnistes qu’un Vincent Van Gogh n’aurait pas manqué d’éterniser dans une toile à côté de celles du "champ de blé et cyprès". Mohamed Oubenaal, chercheur à l’IRCAM, qui a vu des photos de ces paysages printaniers enchanteurs, partagées sur Facebook, a qualifié Tigouliane de "Petite Suisse".
Secret de la nature, les terres mortes, décrites dans les précédents reportages, ont été vivifiées par les pluies abondantes de cet hiver. Pour une fois, le pays pêche par excès d’eau. "La dernière fois où l’on a vécu une pareille année remonte au tout début des années 1960", répond à mon interrogation sur ce phénomène Haj Brahim, âgé de plus de 80 ans. Son témoignage a été confirmé par d’autres personnes âgées.
L’effet majeur de la pluviométrie exceptionnelle sur la vie agricole du pays est l’apparition d’une végétation herbacée luxuriante et très abondante résumée par les termes vernaculaires, Ajara ou Touga, littéralement, de l’herbe. Cette herbe dont Haj Blaid chante la taille qui atteint le genou dans sa fameuse chanson "Taliouine".
En effet, dans le terroir cultivé se côtoient deux espèces végétales : l’orge cultivée par les paysans et la folle avoine, dite Askoune, choufane, qui a poussé naturellement. "Toutes les parcelles qui n’ont pas été labourées ont été couvertes d’Askoune", me dit un paysan de 73 ans. C’est le résultat de la germination bénéfique de millions de semences enfouies dans le sol.

En réponse à ma question sur leur impression par rapport à ce phénomène inhabituel, toutes et tous me donnent du "T’bark Allah" (Béni soit Dieu) et de "Tamakhirt" (un bienfait de Dieu) qu’ils/elles m’ont servi à propos des pluies apportées par la tempête Francis.
De bonnes perspectives sont ouvertes à la production agricole de cette année, au vu du bon remplissage des épis, de la belle floraison des oliviers, de l'apparition prometteuse des gousses de caroubier. Les plantes aromatiques et médicinales ne sont pas en reste. À la faveur de l’eau abondante, la nature a exprimé tout son potentiel floristique et faunique. Des essaims d'abeilles sont aperçus survolant le douar. Trois personnes ont confirmé avoir capturé entre 4 et 11 ruchers. L’apiculture sera-t-elle relancée ?
Ces jours-ci, l’herbe, Touga, fait le bonheur des gens de Tigouliane. L’herbe est fauchée, fanée (déposée sous le soleil pour sécher), puis stockée. Procédé classique de fenaison qui transforme Touga, l’herbe, en Assaghor, littéralement, en une herbe séchée. Les paysans renouent avec une pratique pastorale que les sept années de vaches maigres leur ont fait oublier. Les savoirs et savoir-faire agricoles peuvent se perdre par abandon de pratique. La fenaison occupe les gens. Elle leur donne beaucoup de travail. Mais ils ne s’en plaignent pas. Toute corvée qui ramène des bienfaits, al khair, est la bienvenue. Une corvée pour les femmes et pour certains hommes, il faut bien le préciser.
Partout dans le douar, vous voyez les femmes courbées sous le poids de leurs fagots d’herbe (Tagg’at) ou poussant un âne chargé de bottes de cette matière convoitée dont elles cherchent à constituer le maximum de stock en prévision des jours de pénurie probables.

Certaines femmes y trouvent même une activité rémunératrice. Des familles en manque de main-d'œuvre familiale engagent des femmes pour couper l’herbe contre un salaire journalier de 120 dirhams. Ce qui donne la mesure de l’importance de cette aubaine végétale dont personne ne souhaite se priver.
Mais là surgit un paradoxe que mes interlocuteurs expriment en ces termes : "Touga talla, Lahha Mas tichtane", l’herbe est abondante mais il n’y a pas d’animaux pour la manger. Les années de sécheresse, décrites dans l’almanach de ce douar publié par Médias24, ont eu raison du cheptel qui ne se retrouve plus que chez quelques rares familles et en petit nombre.

Pourquoi alors constituer des stocks de fourrage quand on a pas de cheptel ? Ce paradoxe n’est qu’apparent. Il n’empêche pas d’ailleurs les paysans d’avancer vers un avenir qu’ils espèrent radieux. Ceux qui ne possèdent pas de bétail nourrissent l’espoir d'acheter une ou deux brebis et de pouvoir les nourrir de ce foin stocké. Du moins, en prévision de la prochaine fête du mouton. Et ceux qui possèdent quelques brebis ou un bovin espèrent augmenter leur nombre. Face à l’adversité comme à l’égard de la fortune, leur optimisme ne se dément pas.
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