Livret de famille. Pourquoi est-il devenu presque impossible d’en obtenir ?
Dans plusieurs bureaux de l’état civil, obtenir un livret de famille relève désormais du parcours du combattant. Entre transition numérique et gestion du stock, une situation qui suscite incompréhensions et interrogations.
Pourquoi l’obtention du livret de famille devient-elle si difficile ? Ces derniers mois, voire années, plusieurs témoignages font état d’une difficulté, voire d’une impossibilité, d’obtenir ce document auprès de certains bureaux de l’état civil. Officiellement, la situation s’expliquerait par une période de transition vers un livret de famille électronique. Dans la pratique, elle ouvre aussi la porte à des dérives.
Signalées depuis plusieurs années, les difficultés d’obtention du livret de famille perdurent encore en 2026. Cette situation se prolonge malgré l’adoption, en 2021, de la loi n°36-21 relative à l’état civil, qui prévoit sa numérisation et, entre autres, la mise en place d’un livret de famille électronique.
Cinq ans plus tard, cette forme électronique n’a pas encore vu le jour, et, en parallèle, le format classique (livret en papier) se raréfie. Cette situation crée un terrain propice à certaines pratiques contestées. Certains témoignages évoquent des pratiques informelles liées à cette rareté, pouvant donner lieu à des demandes de contrepartie. Un phénomène qui, s’il se confirme, soulève la question de possibles dérives favorisées par la pénurie.
Il faut toutefois préciser qu’il n’existe pas d’obligation légale de disposer d’un livret de famille. Même pour déclarer une naissance, ce document n’est pas obligatoire. Il suffit de présenter les documents nécessaires à l’établissement du livret de famille lui-même et de les ajouter au dossier exigé pour la déclaration de naissance.
Mais dans la pratique, l’absence du livret de famille peut s’avérer handicapante.
Pas obligatoire, mais nécessaire
Lors d’une naissance par exemple, l’absence de livret de famille complique les démarches. Au lieu de se munir simplement du livret, les parents doivent aller chercher un extrait de l’acte de naissance dans la ville où ils sont eux-mêmes nés. Cette démarche concerne notamment la mère, alors même qu’elle vient d’accoucher. La solution alternative serait alors d’anticiper et de se déplacer — enceinte — pour obtenir les extraits d’acte de naissance. Une alternative pas toujours évidente.
Dans le cas d’une demande de visa familial, par exemple, il est possible de prouver le lien entre les époux en présentant l’acte de mariage. Mais pour les enfants, il faut fournir les extraits des actes de naissance de chacun d’eux, à récupérer dans leurs villes de naissance. Pour certaines familles, ces démarches peuvent s’avérer particulièrement compliquées.
Autre exemple : l’envoi d’une somme d’argent à un membre de la famille à l’étranger. Dans certains bureaux de transferts d’argent, il est demandé de présenter le livret de famille afin de prouver le lien familial avec un frère ou une sœur, par exemple. Dans ce cas précis, c’est souvent l’un des seuls documents permettant d’établir ce lien.
Témoignages récents de difficultés concrètes
Selon un témoignage recueilli par Médias24, une personne s’est rendue, durant ce mois de mars 2026, dans un service de l’état civil à Casablanca, pour réunir les documents nécessaires à l’obtention du livret de famille, en prévision de la naissance prochaine de son enfant. Sur place, on l'informe que les livrets de famille "ne sont toujours pas disponibles".
La raison avancée est que le Maroc se prépare au passage à la version électronique du livret de famille.
Un autre témoin indique s’être rendu dans un autre bureau de l’état civil à Casablanca également. En voulant déposer son dossier pour obtenir son livret de famille, le fonctionnaire en charge est catégorique dans un premier temps : "il est impossible d’obtenir un livret de famille car il n’y en a plus du tout". Selon ce témoignage, le fonctionnaire laisse entendre qu’une solution pourrait être trouvée, possiblement en contrepartie d’un arrangement informel.
Ce n’est finalement qu’en faisant jouer des relations personnelles que ce témoin parvient à obtenir, sans contrepartie financière, un livret de famille… le jour même.
Ce cas ne serait pas isolé. D’autres témoignages recueillis vont dans le même sens. Des publications apparues sur les réseaux sociaux quasiment au même moment évoquent, elles aussi, une pénurie — ou plutôt une "rupture de stock" — de livrets de famille, sans qu’une explication claire ne soit systématiquement fournie aux citoyens.
Un autre témoignage que nous avons recueilli remonte à 2025. Une personne qui se préparait à la naissance de son enfant a tenté d’obtenir un livret de famille. Sans succès. Là encore, le recours à des relations personnelles a permis de débloquer la situation.
Les premières explications obtenues, en off, auprès de responsables et de fonctionnaires, sont les suivantes : "En attendant le passage au numérique, les livrets de famille ne seraient plus commandés dans les mêmes volumes par les autorités compétentes, ce qui conduirait à une gestion plus restrictive du stock existant".
Selon nos informations, cette pénurie ne concerne pas les consulats du Maroc à l’étranger. Il faut toutefois tenir compte du niveau de la demande.
Le livret de famille est en effet bien plus utilisé par les Marocains résidant au Maroc. Les Marocains établis à l’étranger effectuent la plupart de leurs démarches auprès des consulats et disposent également des documents familiaux délivrés par leur pays d’accueil.
Au Maroc, en revanche, même si le livret de famille n’est pas juridiquement obligatoire, son absence peut devenir un véritable handicap administratif.
Le sujet a d’ailleurs été porté à plusieurs reprises au Parlement.
Une question soulevée au Parlement dès 2019
En 2019 déjà, le député Abdellah El Alaoui, membre de l’Union constitutionnelle (UC), avait adressé une question au ministère de l’Intérieur pour alerter sur la situation dans la province de Chefchaouen. Selon lui, la population de cette province se plaignait déjà depuis deux ans, soit depuis 2017, de l’absence de livrets de famille.
Dans sa question, le parlementaire évoquait les difficultés rencontrées par les citoyens de la province qui souhaitaient obtenir les documents d’identité de leurs enfants. Il interpellait également le ministère de l’Intérieur sur les raisons de cette situation.
Si cette question parlementaire n’a pas obtenu de réponse, celle posée en 2024 a, en revanche, donné lieu à des explications du ministère de l’Intérieur.
À l’époque, le département dirigé par Abdelouafi Laftit expliquait qu’une période transitoire était en cours depuis l’adoption de la loi 36-21 relative à l’état civil, qui prévoit l’instauration d’un livret de famille électronique. La mise en œuvre de cette réforme devait être accompagnée d’un texte réglementaire fixant "la forme et le modèle du livret de famille électronique". Or, la réflexion autour de ces éléments était, et semble toujours, en cours.
Dans sa réponse, datée d’août 2024, le ministère précisait également être "conscient des situations d’urgence durant cette phase transitoire". Il indiquait avoir pris des mesures pour combler les déficits susceptibles d’affecter le fonctionnement normal des bureaux de l’état civil et les intérêts des citoyens, notamment en identifiant les besoins en livrets de famille et en travaillant à l’élaboration du modèle du futur livret électronique.
Pour l’heure, la numérisation des services de l’état civil reste partielle.
Une digitalisation en cours
Le site alhalalmadania.ma permet actuellement d’effectuer trois opérations en ligne : la demande d’obtention d’une copie de l’acte de naissance, le dépôt d’une demande de déclaration préliminaire de naissance et le dépôt d’une demande de déclaration préliminaire de décès.
Mais ces démarches numériques ne sont qu’une première étape. Il est clairement mentionné sur le site que "ces déclarations préliminaires ne dispensent pas les citoyens de se présenter physiquement au bureau de l’état civil compétent, afin de faire valider et signer la déclaration pour qu’elle devienne définitive".
Dans ce contexte, l’absence de livrets de famille continue de compliquer le quotidien de nombreux citoyens, en particulier dans les situations où ce document demeure, dans la pratique administrative, le moyen le plus simple de prouver un lien familial.
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