Fin de mandat agitée pour Ouahbi : retour sur cinq ans de tensions dans la Justice
Après les avocats, ce sont les adouls qui annoncent le début d’un mouvement de protestation. C’est une nouvelle vague de critiques à l’égard du ministre de la Justice, Abdellatif Ouahbi, remettant en question son grand chantier de réformes.
À quelques mois de la fin du mandat gouvernemental, le nom d’Abdellatif Ouahbi revient avec insistance dans les cercles politiques. Depuis l’annonce de la fin de la grève des avocats, le 11 février, et la réouverture du dialogue avec le chef du gouvernement autour de leur projet de loi, une rumeur circule : mécontent, le ministre de la Justice aurait menacé de partir.
L'intéressé a démenti dans les colonnes d'Assabah toute démission malgré la crise autour du projet de loi sur la profession d’avocat. Ouahbi s’est dit étonné et a jugé les rumeurs de départ infondées.
Des textes adoptés sans heurts… et d’autres sous tension
Si cette question alimente les conversations, l’essentiel est ailleurs : la réforme des professions judiciaires promise par le ministre de la Justice. Dès 2021, l’ancien secrétaire général du PAM avait annoncé sa volonté de revoir les textes encadrant magistrats, avocats, adouls, greffiers et autres acteurs du système judiciaire. Un chantier ambitieux. Et explosif.
Certains projets sont passés sans vague majeure. Les textes relatifs aux magistrats, notamment, ont été adoptés sans provoquer une crise ouverte. Mais pour le reste, le parcours a été - ou est - semé d’embûches.
Le projet relatif aux greffes a suscité une vive contestation. En 2024, les greffes sont montés au créneau en organisant des journées de grève qui ont paralysé les tribunaux. Par la suite, des ajustements ont été opérés. Et la profession s’est alors calmée, satisfaite des changements effectués.
Adouls : une colère qui traîne et qui revient
Le projet concernant les adouls a également cristallisé des tensions. Atterrissant au Parlement en décembre 2025, il avait même fait des étincelles entre le ministre et une députée PJD.
Elle reprenait les critiques de plusieurs professionnels qui n’acceptaient pas le contenu du projet de loi sur leur profession qui venait d’être adopté en conseil de gouvernement.
À ce moment-là, le président de leur instance nationale, Solimane Adkhoul, avait, un temps, tempéré. Il expliquait que le projet de loi contenait plusieurs avancées importantes mais que d’autres dispositions devaient et pouvaient encore être modifiées au niveau du Parlement.
Mais quelques mois plus tard, la profession annonce une grève nationale. Le dossier revient au premier plan en ce mois de février 2026. Le ton s’est durci, puisque l’Instance annonce une grève de deux jours (les 18 et 19 février).
Cette nouvelle vague de grève intervient quelques jours après la fin des sept semaines de protestations des avocats. Un tollé inédit qui s’est finalement soldé par un dialogue qui s’est rouvert… avec le chef du gouvernement.
Le dossier a, de facto, quitté le giron exclusif de l’ex-avocat, Abdellatif Ouahbi. Ce qui est considéré par une partie de la profession, excédée par son ex-confrère, comme une victoire. Mais qu’en est-il réellement ?
Peut-on parler d’échec ?
Le 11 février, les avocats annonçaient la fin de leur grève. Deux jours plus tard, les adouls annoncent un arrêt national de deux jours. Une profession sort du conflit, une autre y entre.
Les notaires, eux, restent silencieux. Non par adhésion. Mais parce que leur projet de loi n’avance pas. Leur ancien président, Hicham Sabiry, a été nommé secrétaire d’État, ce qui a ralenti le fonctionnement de l’Ordre.
Le nouveau président, Adil El Bitar, élu en juin 2025, se montre extrêmement discret. Peut-être agit-il de la même manière au niveau des négociations autour du texte ? Ou peut-être qu'aucune phase de négociation n’est engagée à ce stade. En tout cas, les notaires auraient pu faire partie de ce mouvement global de contestation. Fort heureusement, ce n’est pas le cas. Mais ce n’est pas parce qu’ils y échappent que la situation des professions judiciaires n’est pas en crise.
En 2024, les huissiers aussi avaient protesté contre le cadre légal de leur profession révisé. C’est une intervention du porte-parole du gouvernement qui a permis d’apaiser les tensions, encore une fois dirigées contre Abdellatif Ouahbi.
Faut-il y voir un échec ? Ou la preuve que le chantier était, par nature, inflammable ?
Un héritage à garder ou un brouillon à jeter ?
Encadrer des professions judiciaires, c’est toucher à des équilibres anciens, à des statuts, à des intérêts corporatistes puissants. Chaque mot compte. Chaque disposition est scrutée. Les marges de manœuvre sont étroites.
Abdellatif Ouahbi avait assumé la difficulté. Il avait lui-même indiqué que tous les textes ne passeraient pas durant son mandat. Il parlait d’un héritage législatif pour ses successeurs. Une base à consolider.
Surtout que, comme l’a souligné le ministre devant le Parlement lors d’une récente intervention, 5 prédécesseurs ont tenté de réformer la profession d’avocat en vain. On ne peut donc pas lui imputer, à lui seul, l'échec de cette réforme.
On peut lui reprocher des maladresses ou pointer la méthode. Mais personne ne peut lui enlever d'avoir tenté de revoir l’architecture juridique de l’ensemble des professions judiciaires.
La bataille des professions judiciaires aura, quoi qu’il en soit, marqué le mandat d’Abdellatif Ouahbi. Reste à savoir si elle sera perçue comme une tentative avortée… ou comme le premier acte d’une réforme appelée à se poursuivre au-delà de lui.
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