Bijouterie. “Nous sommes un secteur informel et nous vivons cette informalité depuis 1990” (Driss El Hazzaz)
Tensions sur l’approvisionnement, fiscalité inadaptée, absence de relève... Driss El Hazzaz, président de la Fédération marocaine des bijoutiers, livre à Médias24 une analyse exhaustive du marché de la bijouterie. Il appelle à des réformes simples mais urgentes pour "préserver un savoir-faire national en péril".
Le secteur marocain de la bijouterie navigue à vue. Entre contraintes d'approvisionnement, fiscalité inadaptée et absence d'écosystème structurant, les professionnels peinent à formaliser leur activité et à valoriser un savoir-faire ancestral.
Interrogé par Médias24 sur les problématiques que traverse actuellement le secteur de l'or ainsi que sur les leviers de réforme envisageables, Driss El Hazzaz, président de la Fédération marocaine des bijoutiers, indique que le secteur vit dans l'incertain, miné par une série de blocages bien identifiés.
Pourtant, insiste-t-il, les solutions ne sont pas miraculeuses. Elles sont concrètes, techniquement simples, et ne nécessitent qu’un engagement réel des parties prenantes.
Dans une intervention sans filtre, Driss El Hazzaz évoque les principales failles qui entravent la compétitivité de la bijouterie marocaine, depuis les difficultés d’accès à la matière première jusqu’aux insuffisances en matière de formation des artisans de demain.
Matière première : la contrainte principale de la bijouterie au Maroc
Pour Driss El Hazzaz, le principal obstacle auquel est confronté le secteur de la bijouterie marocaine réside dans l’approvisionnement en matière première.
"Les sources de la matière première sont au nombre de quatre. La première, c’est le recyclage des bijoux anciens, qui ne peut constituer qu’entre 10% et 15% des bijoux mis sur le marché. La deuxième source, ce sont les mines d’or marocaines. Mais malheureusement, on n’en profite pas, car elles sont entièrement destinées à l’exportation, malgré les lois de l’offshoring qui leur imposent de mettre sur le marché national 15% de leur production", explique-t-il.
"La troisième ressource des bijoutiers, c’est l’importation. Mais là aussi, nous avons un problème avec l’Office des changes. Malgré les autorisations octroyées par l’Administration des douanes, l’Office des changes nous impose de n’envoyer que 20% de la valeur de l’importation à l’avance, et de verser les 80% restants après réception. Or, les sociétés étrangères de matières premières nous imposent, elles, un paiement d’au moins 80% à l’avance. La quatrième source d'approvisionnement du marché, malheureusement, qui varie de 80% jusqu'à 90% c'est le marché noir, lequel nous impose son tarif. Il y a un écart de prix entre le marché national et le marché international allant de 100 à 120 DH par gramme, ce qui est répercuté négativement sur le consommateur malheureusement", poursuit notre interlocuteur.
Une fiscalité inadaptée à la réalité économique du secteur
Selon Driss El Hazzaz, il faut repenser la fiscalité du secteur pour concevoir une fiscalité adaptée à sa réalité. "Nous sommes un secteur informel et nous vivons cette informalité depuis 1990, date de la promulgation de la loi de finances de cette année-là, où l’administration fiscale nous a imposé une comptabilité claire et nette. Or, en l’absence de factures pour la matière première, nous ne pouvons jamais tenir une comptabilité claire et nette. Nous avons aussi des problèmes fiscaux, car la chaîne de valeur dans notre secteur intègre cinq acteurs, et la cotisation minimale, comme nous le savons tous, est de 0,5%. Une fois multipliée par la chaîne de valeur, cette cotisation devient 2,5%, ce qui dépasse ou équivaut à la marge bénéficiaire du commerçant", souligne-t-il.
"Le prix de l’or ne cesse d’augmenter, presque minute par minute. Actuellement, le gramme d’or 18 carats atteint 800 DH sur le marché national. À ce coût s’ajoutent entre 50 et 80 DH de frais de façonnage, qui incluent les pertes en atelier, la rémunération des artisans (sertisseurs, cisailleurs, graveurs, finisseurs, etc.) ainsi que les frais de garantie, fixés à 6 DH par gramme. Donc, notre marge bénéficiaire se réduit chaque fois que le prix de l’or augmente. Mais lorsqu’on parle des problèmes fiscaux, il faut savoir qu’une imposition de 10% sur le chiffre d’affaires s’applique à notre secteur, alors que notre marge bénéficiaire ne dépasse pas, au mieux, entre 2% et 5 %. Il est donc nécessaire de procéder à une révision", poursuit notre interlocuteur.
"Il faudrait aussi revoir les taux fiscaux appliqués à ce secteur, compte tenu de ses spécificités et de la valeur de la matière première. Il y a également la question de la comptabilité simplifiée, fixée par l’administration fiscale à un plafond de 2 MDH. Je peux comprendre cela pour d’autres secteurs d’activités commerciales, mais pas pour le commerce de bijoux. Quand on parle de 2 MDH, cela correspond à 2 kilos d’or. Les bijoutiers dépassent donc très rapidement ce seuil. Il faudrait le relever. Je propose un minimum de 5 MDH. Il y a aussi un problème pour le statut d’auto-entrepreneur, dont le plafond est fixé à 500.000 DH. Un jeune auto-entrepreneur ne peut pas travailler avec un demi-kilo d'or et rester toute l'année sans activité, car ce demi-kilo ne lui permettrait pas de vivre décemment, surtout s'il ne réalise que 2% à 2,5% de bénéfices", précise Driss El Hazzaz.
L'urgence de la formation et de la relève générationnelle
Pour Driss El Hazzaz, la principale menace existentielle qui pèse sur le secteur réside dans l'absence de relève.
"Nous avons un riche patrimoine culturel que nous devons sauvegarder. Malheureusement, il n’y a pas de relève. Je ne vois pas de relève pour le futur. L’industrialisation et la mécanisation de la fabrication des bijoux prennent de plus en plus de place. Les centres de formation existants au Maroc n’assurent pas la transmission à de nouvelles générations, capables de prendre le flambeau et de faire avancer ce secteur, tout en sauvegardant notre patrimoine. Je lance un appel au secrétaire d’État chargé de l’Artisanat pour qu’il œuvre en faveur de la formation professionnelle dans ce secteur, en garantissant la mobilisation de formateurs artisans, rémunérés selon leurs compétences et leur savoir-faire".
"Car le problème qui se pose actuellement, c’est que nous avons des centres, nous avons des bâtiments, mais il manque des formateurs professionnels. Il existe des textes de loi qui stipulent que, pour les vacataires, la rémunération est de 100 DH par heure, dans une limite de 30 heures par mois. Une fois les impôts déduits, ils ne touchent que 2.800 à 3.000 DH par mois pour un grand maître artisan. C’est une aberration. Face à cette loi qui bloque la formation, il faut agir pour la changer. Il faut qu’il y ait une dérogation à ces textes afin de pouvoir assurer une vraie formation aux générations futures. Notre secteur est un secteur porteur, il incarne un savoir-faire culturel immatériel marocain. Il est donc urgent que les autorités prennent la pleine mesure de cet enjeu stratégique pour la préservation d’un savoir-faire national", conclut-il.
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