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ECONOMIE

Distribution. 20 MDH de cash par jour : des risques et des coûts à gérer au quotidien par les grandes entreprises

Dans les coulisses du secteur de la distribution et des produits grand public au Maroc, la gestion quotidienne des flux massifs de cash est un casse-tête logistique et sécuritaire. Les grandes entreprises agroalimentaires, par exemple, collectent chaque jour des montants souvent supérieurs à 10 ou 20 millions de dirhams. Ces flux colossaux nécessitent des processus de contrôle rigoureux, des mesures de sécurité coûteuses et une organisation méticuleuse.

Distribution. 20 MDH de cash par jour : des risques et des coûts à gérer au quotidien par les grandes entreprises
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Le 26 novembre 2024 à 16h27 | Modifié 26 novembre 2024 à 17h56

Pour comprendre les défis concrets que cela engendre, Médias24 a recueilli les témoignages de deux acteurs du secteur, issus de deux des plus grandes entreprises agroalimentaires opérant sur le marché marocain. Ces entreprises, bien qu’ambitieuses dans leur volonté de transition vers des paiements digitalisés, se heurtent à des obstacles complexes : une méfiance généralisée des commerçants envers les solutions numériques, des contraintes fiscales qualifiées de rigides, et un environnement économique encore largement dominé par l’usage du cash.

Distribution. 20 MDH de cash par jour : des risques et des coûts à gérer au quotidien par les grandes entreprises

Logistique du cash : rigueur et défis sécuritaires

La gestion quotidienne de grandes quantités de cash constitue un défi logistique et organisationnel de taille. "Avec plus de 160.000 points de vente desservis chaque jour, la collecte et le traitement des fonds nécessitent des processus particulièrement rigoureux. Quotidiennement, les camions retournent aux centres logistiques, où une procédure systématique de réconciliation est effectuée. Cette étape cruciale vise à vérifier la concordance entre les marchandises vendues et le cash collecté, permettant ainsi d’identifier d’éventuelles erreurs, anomalies ou écarts. Ce processus est indispensable pour garantir la transparence et la fiabilité des opérations".

"Une fois les vérifications effectuées, le cash est confié à des convoyeurs de fonds professionnels, chargés de le transporter en toute sécurité vers les banques. Cette chaîne opérationnelle se décompose en plusieurs étapes critiques : contrôle, comptage et transport sécurisé. Cela nécessite une coordination impeccable entre les équipes internes, qui s’occupent de la collecte et des vérifications, et les prestataires externes, responsables du convoyage", précise ce professionnel d’une société d'agroalimentaire.

Risques de vol ou de braquage, erreurs de comptage, fraudes...

Cependant, cette gestion n’est pas exempte de risques. Les opérations sont exposées à des menaces telles que la fraude, les erreurs humaines lors des comptages ou encore les risques liés aux vols et braquages. "Ces risques sont exacerbés par la nature sensible du cash, qui demeure une cible de choix. La manipulation de grandes quantités de fonds exige donc une vigilance accrue, ainsi que des dispositifs de sécurité renforcés à chaque étape du processus", ajoute notre interlocuteur.

Même son de cloche auprès d’un autre professionnel de la grande distribution qui souligne que la collecte du liquide s’effectue principalement via des sociétés spécialisées, organisant des tournées de collecte. "Le nombre de tournées hebdomadaires dépend du volume de cash disponible sur chaque site de collecte. Par exemple, une caisse située dans une région où le volume des transactions commerciales est élevé aura un nombre de tournées plus important. En amont, avant l’arrivée du convoyeur, le caissier est chargé de vérifier la correspondance entre le cash disponible et les ventes réalisées dans la journée. Si, par exemple, un camion a vendu pour 100.000 DH de marchandises, le caissier s’assure que le montant en cash remis par le chauffeur-livreur est conforme. Il ne doit y avoir aucun écart", explique-t-il.

"Chaque caisse est ensuite vérifiée et comptabilisée avant la préparation des scellés, conformément aux consignes du transporteur de fonds. Une opération appelée "comptage contradictoire" est souvent mise en place : les fonds sont comptés en présence des deux parties, le convoyeur et le caissier sur site. Le montant vérifié par le convoyeur doit correspondre à celui inscrit sur le bordereau ou la fiche de collecte remplie par le caissier. En cas de divergence sur les montants, des procédures spécifiques sont prévues par les institutions concernées", précise notre source.

Plus le montant collecté est élevé, plus le processus devient complexe. "C’est pour cela que, depuis environ 2017, les transporteurs de fonds ont introduit des solutions technologiques, telles que les coffres intelligents. Ces dispositifs permettent un comptage automatique et facilitent un crédit plus rapide des montants sur les comptes bancaires, tout en réduisant le nombre de tournées nécessaires. Cependant, ces coffres représentent un investissement coûteux, intéressant principalement pour les grandes entreprises manipulant des montants significatifs quotidiennement, et pour lesquelles la gestion du cash et sa sécurisation sont des enjeux majeurs", ajoute ce professionnel du secteur.

Les coûts cachés et les risques liés à la manipulation du cash

Étant donné la complexité de ce processus, il est normal qu’il engendre des coûts importants : transport par convoyeur professionnel, mesures de sécurité, coût implicite lié au risque de manipulation du cash et temps alloué à l’ensemble des opérations. Le coût de la manipulation du cash (comptage, transport, dépôt en banque…) peut rester relativement marginal pour une grande société disposant de processus bien structurés et d’une organisation adaptée. Toutefois, ce coût peut devenir significatif pour d’autres entreprises.

"Dans notre cas, le coût est marginal. Nos distributeurs gèrent directement les opérations de réception, de comptage et de livraison du cash, ce qui nous permet de mieux contrôler le processus et de limiter les charges supplémentaires. Cependant, si l’on prend en compte les risques associés à la manipulation et au transport de grosses sommes, le coût réel devient plus difficile à évaluer. Lors des périodes de pic d’activité, il arrive que les distributeurs recrutent temporairement des agents pour gérer les volumes supplémentaires. Bien que ces agents ne soient pas directement employés par notre société, leur présence peut introduire des vulnérabilités, comme un risque accru de fraude ou de vol, notamment lorsqu’ils manipulent directement le cash ou participent à sa collecte et à son acheminement vers les centres logistiques. Cela dit, nous n’avons jamais rencontré d’incidents de ce type", souligne notre source.

"Dans notre organisation, ces opérations sont confiées à des collaborateurs expérimentés, bien intégrés dans l’entreprise et dont la situation est parfaitement régularisée. Cette stabilité organisationnelle réduit significativement les risques liés à la manipulation du cash. Toutefois, il est impossible d’ignorer que le transport de cash demeure une activité risquée, même dans des environnements contrôlés. Certes, les coûts directs semblent faibles, mais il existe toujours des coûts cachés liés à la manipulation du cash, qu’il s’agisse de risques opérationnels, de sécurité ou de pertes potentielles. Ces coûts, bien que difficiles à quantifier précisément, sont omniprésents et doivent être pris en compte dans une analyse globale".

Collecter du cash est coûteux sur plusieurs aspects

Notre deuxième interlocuteur estime, à l'inverse, que la collecte du cash est coûteuse sur plusieurs aspects. "Plus il y a de cash à gérer, plus il est nécessaire d’augmenter la fréquence des tournées pour limiter les sommes disponibles dans les coffres. Par exemple, une société comme Centrale Danone, qui atteint son pic de haute saison pendant le mois de Ramadan, organise une gestion spécifique autour de cette période. Les recettes générées peuvent atteindre plusieurs millions de dirhams par site en quelques jours seulement".

"Collecter et déposer le cash sur un compte bancaire ne garantit pas un crédit immédiat. Entre le moment du paiement et l’inscription des fonds sur le compte de l’entreprise, un délai de 24 à 48 heures peut s’écouler. Cela dépend de la taille de la société et de son pouvoir de négociation avec sa banque. Certaines entreprises obtiennent un crédit le soir même grâce à une avance implicite accordée par leur banque, tandis que d’autres doivent attendre le lendemain ou le surlendemain", explique notre source.

"Une grande société peut mobiliser une quinzaine à une vingtaine de personnes, voire plus, pour gérer directement ses différentes caisses. Indirectement, le suivi des flux de cash par les équipes comptables, le contrôle interne et les audits représentent également un coût non négligeable".

En ce qui concerne les risques associés à ces opérations, notre interlocuteur estime qu’ils restent relativement faibles pour les grandes entreprises, grâce à des processus rigoureux et bien établis. "Les grandes sociétés sont 'rodées'. Leurs processus sont régulièrement audités, sur une base annuelle ou semestrielle, afin de garantir un niveau d’excellence opérationnelle continu. De plus, les nouvelles technologies comme les coffres intelligents ont significativement contribué à réduire ces risques en apportant des solutions sécurisées et automatisées", précise-t-il.

Digitalisation des transactions : ambitions et obstacles structurels

Il ne fait aucun doute que les entreprises s'efforcent de réduire les transactions en espèces pour adopter des méthodes de paiement plus modernes, numériques et dématérialisées. Dans ce sens, notre interlocuteur exprime cette ambition tout en soulignant les obstacles auxquels elles se heurtent. "C’est parmi nos premiers plans, et on le veut vraiment, mais la situation est un peu difficile. Les gens, y compris dans notre cas les commerçants, se méfient de toute forme de digitalisation des flux financiers, même des facturations ou des bons de commande. Cette réticence s’explique principalement par leur volonté d’opérer loin des yeux du fisc. Avec les récentes mesures imposées par les autorités, nous sommes obligés de ne livrer qu’aux commerçants disposant d’un Identifiant commun d’entreprise (ICE). Mais, en pratique, une grande majorité des commerçants, surtout en milieu rural, n’ont pas d’ICE et ne souhaitent pas intégrer le secteur formel. Cette situation nous place dans une position délicate : lorsque nous livrons à un commerçant sans ICE, nous devenons automatiquement soumis à des taxes estimatives ou à des pénalités de l’administration fiscale", explique-t-il.

L'autre praticien partage un constat similaire, soulignant que, pour les sociétés, la digitalisation des moyens de paiement représenterait une avancée majeure dans leurs activités. "Le principal frein à la digitalisation vient des épiciers. Du côté des sociétés, elle offre deux avantages clés : un crédit en temps réel et une réduction significative des coûts liés à la gestion du cash. Au-delà du périmètre des entreprises, elle contribuerait également à maintenir un niveau élevé de liquidités dans le circuit bancaire".

Concernant l'évolution future de la gestion du cash dans le secteur agroalimentaire, où les entreprises manipulent par nature d'importantes quantités d'argent liquide, notre source estime que le problème est avant tout structurel. Sans une réduction des coûts bancaires et une fiscalité plus progressive et équitable, la situation risque de perdurer.

Le cash est profondément enraciné et ne disparaîtra pas du jour au lendemain

"Nous continuons à gérer cette situation, mais le problème du cash est profondément enraciné et ne disparaîtra pas du jour au lendemain. Nous aspirons à sortir de cette dépendance et à basculer vers la digitalisation, mais cela reste un défi majeur. Le premier obstacle, ce sont les frais bancaires, qui restent trop élevés pour de nombreux commerçants. Ensuite, il y a la fiscalité, qui devrait, selon moi, être appliquée progressivement et de manière symbolique, surtout dans un premier temps. L’idée serait d’encourager les commerçants à contribuer au bien commun, mais sans les brusquer. On ne peut pas exiger d’une personne, qui n’a jamais été formelle auparavant, de s’acquitter immédiatement d’une taxation de 20% ou 30%. Il faut les habituer progressivement à contribuer, tout en leur offrant des avantages concrets, tels que l’accès à une couverture médicale (AMO) ou une retraite. Ces incitations pourraient transformer la donne et encourager leur adhésion au circuit formel", conclut ce professionnel du secteur.

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Le 26 novembre 2024 à 16h27

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