“Le Maroc peut lorgner 5% ou 6% de croissance économique” (Maxime Darmet, Allianz)

| Le 19/4/2024 à 16:01
Lors d’un entretien avec Médias24, l’économiste sénior d’Allianz, Maxime Darmet, est revenu sur les grands chamboulements du monde économique depuis les cinq dernières années et a évoqué les perspectives de l’économie marocaine. Selon lui, plusieurs leviers sont actionnables pour faire bénéficier l’économie d’un souffle de croissance et la porter à 5% ou 6%. Entretien.

La conjoncture mondiale a connu des remous intenses au cours des cinq dernières années, entre la pandémie mondiale et l’inflation inédite provoquée par la guerre en Ukraine. Ces événements ont apporté un lot important de modifications des économies mondiales.

Lors d’une conférence tenue à Casablanca le 18 avril, au siège d’Allianz Maroc, le groupe d’assurances est revenu sur les défis du Maroc en termes de développement dans un contexte d’incertitude à l’échelle mondiale.

Médias24 s’est entretenu avec Maxime Darmet, économiste sénior chez Allianz, qui nous a livré sa lecture des changements de paradigme de l’économie mondiale et des challenges à relever pour améliorer le développement du Royaume.

Médias24 : En tant qu’économiste sénior chez Allianz, vous observez la conjoncture mondiale. Comment analysez-vous son évolution depuis cinq ans ? 

Maxime Darmet : Ce qui s’est passé au cours des cinq dernières années est assez fascinant. Deux ou trois phénomènes se détachent.

Premièrement, ce qui se passe en Chine, avec une hausse énorme de ses capacités de production industrielle, de l’ordre de 25% depuis 2019. Ils étaient déjà leaders dans beaucoup de marchés ; ils deviennent désormais incontestés, notamment en prenant des parts de marché à des pays comme l’Allemagne sur les machines-outils. Ils se positionnent surtout sur les véhicules électriques et inondent les marchés américains et européens. En somme, le modèle chinois se renforce sur l’industrie manufacturière et l’export.

Cela provoque des remous sur les marchés européens et américains. Il est quasiment certain que dans les prochaines années, ces tensions s’exacerberont. Il y a également des risques de guerre commerciale entre la Chine et les Etats-Unis si l’administration Biden n’est pas reconduite au pouvoir en novembre prochain.

Le second grand phénomène, c’est la surperformance de l’économie américaine par rapport au reste des économies avancées : 3% en rythme annuel, personne n’y croyait, surtout en période de hausse de taux d’intérêt à plus de 5%. Cela s’explique par plusieurs facteurs, notamment le fait que les ménages américains épargnent beaucoup moins que les Européens, donc ils consacrent bien plus leurs dépenses à la consommation. Le prix de l’énergie a également beaucoup augmenté depuis 2022, mais les Etats-Unis étant exportateurs net d’énergie, cet impact ne leur a pas fait grand effet ; ils sont protégés par leurs exportations.

Il faut souligner aussi la politique de l’administration Biden qui déverse des milliards pour faire revenir l’emploi et l’industrie aux Etats-Unis. Cela a engendré d’importants investissements dans la technologie, les semi-conducteurs, etc. Il n’y a pas de renouveau industriel américain, mais un renouveau dans certains secteurs bien définis.

Troisièmement, il y a une différenciation de plus en plus forte entre les pays émergents. Ce groupe est de moins en moins homogène. L’Inde surperforme. D’autres pays en Afrique sont malheureusement proches du défaut de paiement. Le Maroc, quant à lui, affiche une forte stabilité macroéconomique, mais croîtrait en deçà de son plein potentiel. Il dispose de plusieurs atouts pour réaliser plus de 3% de croissance économique et pourrait même lorgner un taux jusqu’à 5% ou 6%.

- Il y a en effet une sous-performance, largement rappelée par les économistes et les grandes instances financières. Comment s’explique cette faiblesse ?

- La croissance économique, dans un pays comme le Maroc, devrait notamment être tirée par des gains de productivité. La productivité du capital humain doit se développer. Ce qui entrave cela dans le Royaume provient, je pense, de plusieurs facteurs.

D’abord un retard à combler en termes d’éducation et de formation. Lorsque la main-d’œuvre n’est pas assez qualifiée, tout pays a des difficultés à attirer des investisseurs étrangers. Investir dans l’éducation est fondamental pour amorcer un décollage. C’est ce qui a été fait dans certains pays d’Asie dans les années 1960 ou 1970, avec les résultats que l’on connaît comme en Corée du Sud.

Il y a ensuite le taux de change. Il est stable et c’est rassurant. Mais il y a des inconvénients. Au Maroc, un investisseur étranger peut difficilement sortir son argent. Cela peut être dissuasif. Il y a des avantages et des coûts. Il y a un travail en cours sur ce sujet, la Banque centrale travaille de près avec le FMI.

Le pays pourrait mener des réformes plus ambitieuses sur l’environnement business. Le régime de faillite est-il adapté par exemple ? Si un investisseur étranger fait face à un fournisseur ou à un client qui fait défaut, peut-il récupérer ses actifs rapidement ou bien la procédure est-elle longue et coûteuse ? Les investisseurs regardent ces indicateurs. Il y a donc toute cette panoplie de leviers à actionner en même temps.

- D’ici 2030, qui sera une année importante pour le Maroc, quels sont les challenges les plus importants à relever ?

- L’impact de la Coupe du monde pour le Maroc, selon moi, concernera le tourisme, qui monte progressivement en puissance. C’est une belle occasion de travailler sur l’image de marque du Royaume en la matière. C’est également une forte source de devises ; une aubaine pour le pays.

Dans son économie de façon générale, le Maroc pourrait travailler sur son plan fiscal. Il y a une certaine perte de recettes fiscales du fait du non-paiement de l’impôt et de l’étroitesse de l’assiette fiscale. C’est un problème qui n’est pas inhérent au Maroc ; c’est le lot d’un grand nombre de pays émergents. La politique de taxation idéale serait que tout le monde paye un impôt, mais que tout le monde en paie peu. Ces leviers doivent être actionnés.

Il y a encore d’autres défis comme celui des énergies vertes, qui est en plein développement. Cela engendre moins de dépendance aux énergies fossiles, de l’exportation d’énergie, des ressources de devises. Ça va dans la bonne direction mais ça reste un défi, car encore une fois, il faut des investissements importants.

- Le pays a mis en place une forte politique de couverture sociale pour l’ensemble des citoyens et a de grandes ambitions d’investissements dans les infrastructures, avec des enveloppes records. Voyez-vous un risque concernant l’endettement du pays ?

- L’endettement, en soi, n’est pas une mauvaise chose. Un pays émergent doit s’endetter car il n’a pas les ressources. Il doit investir. Lorsque l’on regarde les indicateurs de stabilité externe, le pays s’en sort plutôt bien, notamment par rapport à ses pairs africains. Si le Maroc s’endette pour importer les bons produits, les bons entrants pour renforcer son tissu productif, et si cet endettement est financé par des sociétés étrangères optimistes, il n’y a pas de problèmes. La dette sera remboursée.

Concernant les indicateurs précités, je parle ici par exemple du niveau des réserves de change de la Banque centrale. Le déficit courant est assez élevé, c’est vrai, mais il est également financé en partie par les transferts de la diaspora.

Le Maroc a besoin de financements externes. Il faut les attirer et renforcer la confiance. Plusieurs politiques vont dans le bon sens, mais on peut regretter que tous les leviers d’actions ne soient pas actionnés en même temps pour faire que cette croissance dépasse les 3% de façon durable.

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