Les femmes des forêts marocaines : entre pénibilité, exploitation et lutte pour l'autonomie économique
La lutte contre la désertification et la sécheresse met en relief la situation critique des ressources forestières nationales, mais aussi celle des populations qui en dépendent. Particulièrement les femmes, dont l’activité souffre aussi d’un traditionnel manque de considération.
"Heureusement que mon mari travaille. Autrement, il aurait été difficile de subvenir aux besoins de ma famille toute seule", nous explique, avec une émotion non dissimulée, une femme qui dirige une coopérative spécialisée dans la production de produits d’argan dans la région de Souss-Massa.
À son image, elles sont nombreuses à regretter l’époque pas si lointaine où l’exploitation des fruits d’argan permettait d’acquérir une indépendance financière. De nos jours, la sécheresse est un frein majeur à l’autonomisation des femmes dans les zones forestières.
Il semble en effet hypothétique d’améliorer la condition d’une population qui dépend des forêts sur le plan pécuniaire, surtout quand les ressources de ces dernières sont en proie au caprice du climat. Et même si les conditions climatiques redevenaient par miracle favorables, l’amélioration du niveau de vie des femmes est freinée par un contexte social où l’homme est plus que jamais mis sur un piédestal. La femme travaille dans des conditions de pénibilité extrême, pendant que l’homme en cueille les lauriers.
Des services et biens valorisés à 17 milliards de DH par an
Le secteur forestier du Royaume couvre neuf millions d’hectares. "C’est un réceptacle essentiel de la faune et de la flore naturelle du pays", précise l’Agence nationale des eaux et forêts (ANEF). Sur le pourtour méditerranéen, le Maroc occupe ainsi la 2e place en termes de biodiversité et la 1re en matière d’endémisme.
Le couvert forestier marocain est également un espace de vie pour plus de 7 millions d’usagers et 3 millions de femmes. Les biens et services de ce couvert forestier sont valorisés par l’ANEF aux alentours de 17 milliards de DH par an. Remparts contre la désertification, les forêts marocaines sont ainsi garantes d’équilibres socio-économiques, dont les fondements s’appuient cependant sur un déséquilibre qui ne date pas d’hier.
Les résultats d’un diagnostic détaillé sur les enjeux du genre dans le secteur forestier, réalisé par l’ANEF dans trois régions représentatives (l’Oriental, Fès-Meknès et Souss-Massa), corroborent ce constat. Il en ressort la présence quasi permanente des femmes à tous les niveaux de gestion des produits forestiers, de la préservation à la commercialisation.
Mais si les produits forestiers sont cruciaux pour le revenu et l’autonomisation des femmes, l’accès aux capitaux, à l’information et leur participation à la prise de décision restent limités. En outre, les femmes assument des fonctions importantes et productives mais sous-estimées et peu valorisées en employabilité. "Ce sont des ouvrières très mal payées", résume Mohamed Mahdi, professeur de sociologie rurale. "La grande partie de la plus-value réalisée est réservée aux exploitants", déplore-t-il.
Dire d’une femme qu’elle est hadga est la meilleure façon de l’exploiter
On pourrait croire que le métier de la forêt et du bois est l’une des professions associées aux hommes. Pourtant, ce sont les femmes qui accomplissent ces tâches le plus souvent. L’étymologie du terme hadga en est la preuve implacable. "Dire d’une femme qu’elle est hadga est la meilleure façon de l’exploiter", souligne Mohamed Mahdi.
"Dans le Haut Atlas où il fait très froid, la femme hadga est celle qui a des réserves de bois exposées devant chez elle. Un bois qu’elle a récolté pendant l’été, à raison de deux à trois fois par semaine, en prévision de l’hiver et de la neige", poursuit-il.
Si les butanes de gaz dispensent aujourd’hui les femmes de la récolte du bois, la pénibilité de leurs conditions dans les zones forestières est toujours d’actualité. Certes, l’activité des femmes dans les forêts a été profondément structurée grâce au Plan Maroc vert. Cependant, cette stratégie n’a pas réussi à diminuer les disparités entre les hommes et les femmes.
Dans le Haut Atlas central, l’exploitation des forêts est organisée sous forme de coopératives. Idem dans l’arganeraie du Souss et dans les forêts de l’alfa et de l’armoise dans l’Oriental. L’exploitation du caroubier est elle aussi conditionnée par une forme d’agrégation. Le pendant de cette forme d’exploitation collective des ressources forestières réside dans une sorte de discrimination à l’égard des femmes.
Par exemple, les hommes sont sollicités pour faire tomber les caroubes, du fait de la pénibilité de la tâche. Cela dit, "les fruits sont ramassés par les femmes qui les mettent dans des sacs avant de les transporter sur leur dos. Mais comme le caroubier est rentable, c’est l’homme qui conserve l’argent gagné", précise Mohamed Mahdi.
Un revenu dont une majeure partie échappe donc aux bourses des femmes, et dont la pérennité est menacée par la sécheresse et la déperdition des ressources. Cette situation complique davantage son autonomisation. Or la réalisation de cet objectif est étroitement liée à la disponibilité, en quantités suffisantes, des ressources exploitables.
À cause de la sécheresse, la femme retrouvera de l’importance, car les hommes chercheront à compenser la perte des revenus issus de certaines activités forestières en cherchant du travail dans les villes. Mais cette prise de pouvoir n’aura pas d’impact significatif si les ressources sont épuisées. Un cercle vicieux que l’ANEF tente d’enrayer à travers plusieurs projets :
- le projet FERMA (Femmes résilientes au Moyen Atlas), d’un montant de 80 MDH, et le projet COPFAM (Autonomisation économique des femmes), d’un montant de 61 MDH, soutenus par la coopération canadienne à travers la Société canadienne de coopération pour le développement international (SOCODEVI) ;
- le Projet Green Jobs (Promotion des emplois verts pour les jeunes en zones rurales et de montagnes), afin de renforcer la durabilité environnementale et de contribuer au développement économique et social des zones forestières. D’un montant de 61 MDH, il est appuyé par l’Agence de coopération internationale allemande (GIZ) ;
- le Programme Ghabati Hayati (Ma forêt, ma vie). D’un montant de 1 MMDH, financé par l’Agence française pour le développement (AFD) ;
- le projet Activités de pleine nature au service de la biodiversité du Parc national d’Ifrane, d'un montant de 20 MDH, financé par le Fonds français de l’environnement mondial ;
- le Programme "Al Ard Al Khadraa" (Terre Verte), d’un montant de 1,2 MMDH, financé par l’Union européenne.
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