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L’eau au Maroc : “Il faut écouter la crise” recommande le chercheur Marcel Kuper

Grand connaisseur de la problématique hydrique au Maroc, le chercheur universitaire néerlandais, qui a officié à l’IAV Hassan II, nous donne sa lecture de la crise que traverse le Royaume et des solutions adoptées par le gouvernement. Un modèle qui perpétue l’approche “productiviste” qu’il critique, proposant une autre démarche en rupture avec tout ce qui se fait jusqu’à présent. 

Crédit photo : Flora Lu.

L’eau au Maroc : “Il faut écouter la crise” recommande le chercheur Marcel Kuper

Le 13 novembre 2022 à 17h50

Modifié 14 novembre 2022 à 17h41

Grand connaisseur de la problématique hydrique au Maroc, le chercheur universitaire néerlandais, qui a officié à l’IAV Hassan II, nous donne sa lecture de la crise que traverse le Royaume et des solutions adoptées par le gouvernement. Un modèle qui perpétue l’approche “productiviste” qu’il critique, proposant une autre démarche en rupture avec tout ce qui se fait jusqu’à présent. 

Marcel Kuper est directeur de recherche au sein de l’unité mixte de recherche G-Eau (Gestion de l’eau, acteurs, usages) à Montpellier. Il s’intéresse particulièrement aux dynamiques territoriales de l’eau. Il a été professeur associé à l’Institut agronomique et vétérinaire Hassan II pendant plusieurs années, où il a animé un réseau de recherche sur les systèmes irrigués au Maghreb.

Considéré comme l’un des meilleurs connaisseurs des problématiques hydriques au Maghreb et au Maroc en particulier, où ce Néerlandais a vécu et enseigné, nous l’avons contacté pour avoir son analyse de la situation de crise que traverse le Royaume.

S’il partage le même diagnostic que les autorités, les chercheurs marocains et toutes les institutions qui s’intéressent à cette problématique, il promeut en revanche des solutions à contrecourant de la politique gouvernementale en la matière, qui consiste à investir massivement dans de nouvelles infrastructures hydriques et des stations de dessalement pour pouvoir répondre à la demande en eau qui provient essentiellement du secteur agricole.

La crise nous dit que l’on ne peut pas continuer à faire la même chose que par le passé.

Une politique qui “n’écoute pas la crise”, estime Marcel Kuper, et qui montre que l’on perpétue un peu un modèle où, à chaque fois que l’on manque de ressources en eau, on cherche une autre ressource, sans remettre en cause le modèle agricole qui met sous tension ces ressources.

“On reste dans des réformes paramétriques, on essaie d’ajuster certaines variables pour pouvoir continuer à faire la même chose. Or, la crise nous dit que l’on ne peut continuer à faire la même chose”, soutient Marcel Kuper, qui qualifie de “fuite en avant” la politique d’investissement massive dans de nouvelles unités de production d’eau.

Médias24 : La sécheresse est devenue structurelle au Maroc. Cette année a été particulièrement difficile ; l’État a même été obligé de faire des restrictions sur l’utilisation de l’eau. Que pensez-vous de la situation hydrique au Maroc ?

Marcel Kuper : La sécheresse de cette année n’est pas une surprise. Ça devait arriver, et c’est arrivé. C’est un déclin qui était annoncé. Le déficit en eau, ce n’est pas quelque chose qui tombe du ciel ; ça se construit sur la durée, en fonction de l’offre et la demande. Quand on construit une demande qui ne correspond pas à l’offre disponible, ça pose problème.

Je pense que la situation actuelle est comparable à celle des années 1983-1984 où il y avait eu un grand problème au niveau des eaux de surface. Le Maroc avait connu une sécheresse terrible…

- Pourquoi ce parallèle avec ces années-là ?

- C’est un peu le même constat. Les eaux de surface ne pouvaient pas subvenir aux besoins de tous les secteurs. Et c’est justement à partir de ce moment-là que l’accès aux eaux souterraines s’est démultiplié, alors que cette eau doit être considérée comme une ressource tampon qui vient atténuer les chocs brusques sur les eaux de surface.

- Mais on voit que ces eaux souterraines sont devenues l’une des sources principales pour les différents usagers de l’eau, et les agriculteurs tout particulièrement…

- Au départ, les eaux souterraines ou les eaux profondes étaient considérées comme des réserves stratégiques. C’était dédié surtout à l’eau potable et pas du tout à l’agriculture. Mais l’agriculture a commencé petit à petit à pénétrer dans ces eaux profondes. C’est là que l’on a commencé à perdre ces réserves stratégiques, à utiliser une ressource de réserve pour les besoins courants, alors qu’on en a besoin pour des crises comme ce que l’on a vécu cette année.

- Vous posez le problème sous l’angle de l’offre et de la demande. Le Maroc est justement un pays semi-aride. On vit un stress hydrique depuis des années déjà et là on s’approche de la situation critique qui est celle de la rareté de l’eau. La situation de l’offre est connue, pourtant, le pays a développé une politique agricole très consommatrice en eau, créant un déséquilibre entre l’offre et la demande. Ce choix de politique publique n’était-il pas adapté pour un pays comme le Maroc ?

- Je pense qu’aujourd’hui, il faut écouter la crise. Le Maroc vit une véritable crise, je pense que tout le monde, citoyens comme responsables publics, l’a compris cette année. Et ce n’est pas seulement un problème marocain, mais mondial, puisqu’on le retrouve en Californie, en Inde, en Australie, en Méditerranée, en Amérique du Sud… Cette situation de crise nous pousse à agir, à écouter la nature et à changer les choses.

Ce qu’il faut vraiment éviter, c’est qu’avec la première bonne pluie que l’on va avoir, de ne plus écouter… Cette situation de crise est certes douloureuse, mais constitue une opportunité de réflexion pour s’interroger sur ce qui pose problème.

- Si on écoute la crise comme vous dites, quelles sont les actions que l’on doit mener ?

- Avant de parvenir aux actions, il faut d’abord comprendre ce qui pose problème. Premièrement, il y a la situation des eaux souterraines qui est très compliquée, avec beaucoup de nappes qui sont surexploitées et qui, sur le plan quantitatif, sont en stress très marqué.

- Ces nappes sont-elles renouvelables ?

- Ça dépend des cas. Il y a des nappes phréatiques qui sont très entamées mais qui peuvent se reconstituer si on diminue la pression dessus. Mais il y en a d’autres, plus profondes, fossiles, qui sont plus lentes à renouveler. Leur reconstitution demande beaucoup de temps. Le premier problème est donc quantitatif et concerne en premier lieu les nappes.

Le second problème est d’ordre qualitatif. Quand on prélève de l’eau dans les nappes, on produit une concentration de sel dans ces nappes-là. Ce qui produit des problèmes au niveau de la qualité de l’eau. Sans compter les pollutions de sources diverses qui peuvent avoir lieu. Et ce problème concerne plusieurs nappes au Maroc. Ça peut être des pollutions d’origine domestique en cas d’absence d’assainissement, ou des pollutions de nature industrielle ou agricole, avec l’utilisation d’engrais, de produits chimiques…

On oublie souvent ce problème qualitatif, qui est aussi important que le volet quantitatif. Les deux, ensemble, font que les nappes souterraines, qui sont en général une valeur refuge car ce sont des eaux de très haute qualité, se détériorent. Ce qui appelle à plus de protection des sources et des nappes qui sont potentiellement utilisables pour l’eau potable.

Et là, on revient de plus en plus à la question de la demande. Ce qui était toujours intéressant au Maroc, c’est qu’il y avait souvent plusieurs sources d’eau.

Certains choix qui ont été faits au niveau agricole, avec des subventions et des incitations, ont créé une demande en eau qui est bien supérieure à l’offre.

J’ai beaucoup travaillé dans le Tadla. Dans cette région, on avait de l’eau qui arrivait des barrages, de l’eau de surface qui n’arrivait pas souvent, mais quand elle arrivait, ça constituait une quantité d’eau appréciable. Et à côté, il y avait des agriculteurs qui avaient accès à la nappe, sans oublier la pluie en hiver. Le fait d’avoir accès à plusieurs ressources diminue la forte dépendance par rapport à une seule source et permet de juguler la demande pendant les mauvaises années.

En 1983-1984, il y avait une grosse pénurie sur les eaux de surface mais on pouvait accéder aux eaux souterraines. On pouvait jouer sur cette complémentarité. Aujourd’hui, les choses deviennent plus compliquées en raison de la situation des nappes qui n’arrivent plus à prendre le relais.

Voilà un peu le constat global. Il y a bien sûr certains choix qui ont été faits au niveau agricole, avec des subventions et des incitations qui ont créé une demande en eau qui est bien supérieure à l’offre. Surtout dans des années difficiles.

- Cela peut-il remettre en cause les choix qui ont été faits sur le plan agricole ?

- En effet. Écouter la crise, ça veut dire aussi se remettre en cause, remettre en cause les choix qui ont été faits, s’interroger sur le type d’agriculture que l’on doit promouvoir au vu de ces constats. Il faut écouter la crise, profiter de cette crise pour ouvrir un débat sur les choix à faire pour la suite.

- Surtout que 80% de la demande en eau va à l’agriculture…

- C’est normal. C’est la même chose un peu partout dans le monde.

- Pour un pays comme le Maroc, quelles sont les cultures recommandées pour ce type de climat ?

- Le Maroc a la chance d’avoir une géographie très diversifiée. Chaque région a ses particularités, et on peut faire dans chaque région un ensemble de cultures spécifiques.

La première chose sur laquelle il faut s’accorder, c’est l’arboriculture. Parce que c’est une culture qui fige la demande. Une fois qu’on a planté un arbre, on ne peut pas ne pas l’irriguer une saison parce qu’il y a sécheresse. Si vous ne l’irriguez pas, vous perdez le capital. Le premier débat doit porter sur l’étendue de ces cultures pérennes, les arbres fruitiers, les palmiers dattiers… Si vous avez une année de crise, avoir une superficie importante de vergers génère une grande tension.

Il y a aussi l’aspect régional. Il y a des cultures dans le nord qui ne sont pas irriguées, mais si elles sont plantées dans le sud, elles auront besoin d’irrigation. Il y a donc des arbitrages régionaux à faire.

Il y a un autre sujet important qui concerne les intrants chimiques. C’est un sujet en soi. Car on ne peut pas utiliser ces intrants partout. Quand on pollue des nappes dans les montagnes par exemple, près des sources, ce n’est pas une très bonne idée. Il faut mener une réflexion aussi sur ce sujet qui est en relation avec la politique de l’intensification agricole.

- Le ministère de l’Eau porte tout un programme d’urgence pour remédier à la situation. Il y a plusieurs points qui ressortent dans ce programme, parmi lesquels ce que l’on appelle les contrats de nappes. Vous avez beaucoup travaillé sur ce sujet. C’est quoi un contrat de nappes ? Est-ce que ça peut vraiment régler ce problème de surexploitation des eaux souterraines ?

- Le contrat de nappes, c’est un instrument qui a pour objectif de mettre autour de la table un certain nombre d’acteurs qui vont discuter d’une nappe particulière qui est en danger dans la plupart des cas. Et sur laquelle il faut négocier un certain nombre de choses pour pouvoir mieux la gérer, la préserver.

Je pense que l’intention est très bonne. Maintenant, il faut voir comment on va faire concrètement...

- Et surtout comment contrôler l’utilisation de ces nappes…

- Avant même le contrôle, il faut d’abord pouvoir négocier. Et réussir la négociation. C’est la phase la plus compliquée. Car vous avez affaire à des acteurs autour de la table qui ont des intérêts divergents. Plusieurs questions se posent : qui mettre autour de la table ? Comment définir les termes de la négociation ? Comment traduire ces termes en actions concrètes ? Et puis vient la question du contrôle.

Par exemple, en discutant avec certains agriculteurs, on peut dire qu’il faut limiter les superficies irriguées sur les exploitations. Ou bien faire carrément autrement, en changeant la nature des cultures sur l’exploitation. Ce sont des choix très délicats à faire.

Quand on négocie un contrat de nappe, c’est compliqué. Car il faut faire des choix, faire accepter à certains acteurs une diminution de leur prélèvement, surtout dans une situation où, depuis vingt ans, ces acteurs ont pris l’habitude de surexploiter ces nappes. Il faut donc convaincre ces acteurs de raisonner les choses.

Il y a aussi d’autres situations délicates qui se présentent. Dans certaines zones, vous avez une centaine d’agriculteurs qui sont actifs sur une nappe. Mais il y a trois grands exploitants qui consomment 50% de la ressource, qui ont fait des investissements énormes, et de l’autre côté, des moyens et de petits agriculteurs qui se partagent le reste de la ressource. Est-ce qu’il faut demander aux trois grands exploitants de réduire leur consommation, leur production, sachant qu’ils ont déployé des investissements lourds, qu’ils créent des emplois, ou plutôt demander aux petits agriculteurs, ceux qui rendent vivant un territoire, de fournir seuls l’effort ? Ce sont des choix politiques à faire. Et ce n’est pas évident à négocier.

Le contrat de nappes a le mérite d’ouvrir le débat. Mais ce n’est pas un instrument simple à mettre en place.

- Mais l’État peut émettre des normes pour chaque nappe si les acteurs n’arrivent pas à s’entendre, non ?

- Le contrat de nappes est censé être un accord entre des acteurs consentants, mais une fois l’accord acté, il faut se donner les moyens de le mettre en œuvre. Si vous le mettez en œuvre comme un décret public, une décision qui vient d’en haut, vous pouvez être sûr que personne ne vous suivra. Et c’est là que l’on entre dans une approche de contrôle, de coercition. Cela marche très mal partout.

Il y a cela dit des exemples intéressants à relever. À Zagora par exemple, nous avons vu que les communautés avaient fait de leur propre initiative des limitations pour les cultures de pastèques. Limiter à 2 ou 3 hectares par famille la superficie irriguée est un bon moyen d’éviter l’arrivée d’entrepreneurs pouvant ruiner une nappe par la mise en culture de centaines d’hectares à la fois.

Pour avoir un contrat de nappe qui marche, il faut avoir un consensus social, des acteurs qui négocient de manière solidaire et proposent de répartir l’effort pour résoudre les problèmes qui se posent, et assurer la durabilité de la ressource en pensant aux générations futures. Et tout le monde ne s’inscrit pas dans cette approche.

Si vous préservez votre ressource stratégique qui est l’eau souterraine profonde, vous n’avez pas besoin de stations de dessalement.

Si vous avez un investisseur qui est là pour rentabiliser son projet, ce n’est pas quelqu’un qui aura à cœur l’intérêt des générations futures sur les territoires où il investit. Il faut vraiment territorialiser le sujet, en faire un sujet social.

- L’État lance également des investissements massifs dans de nouvelles infrastructures hydriques, mais surtout dans le dessalement. Que pensez-vous de cette politique d’investissement massive dans les infrastructures et ces nouveaux moyens de production ?

- Sur les barrages, il faut déjà se demander où va l’eau aujourd’hui. Tous les bassins du Maroc sont déficitaires, à part le Sebou. Cela veut dire que toute eau est déjà utilisée quelque part dans le bassin par quelqu’un, ou qu’elle alimente une nappe quelque part. Si vous construisez une retenue collinaire ou un barrage quelque part dans le bassin, vous êtes en réalité en train de faire une redistribution de l’eau, une réallocation de la ressource. C’est ce que l’on appelle “déshabiller Paul pour habiller Jacques”. C’est une redistribution, et non la création d’une nouvelle ressource.

Car vous n’allez pas construire une nouvelle ressource, mais construire un barrage qui va stocker la ressource dans un endroit donné, et priver celui qui en profitait avant la construction du barrage ou de la retenue collinaire. C’est dangereux. Vous réglez un problème quelque part, mais vous en créez un autre. Il faut aussi se dire que les eaux de surface et les eaux souterraines sont intimement liées. Si vous construisez des barrages un peu partout, vous mettez les nappes en souffrance. C’est un dilemme.

- Et pour le dessalement, est-ce que le Maroc a pris du retard à votre avis ?

- Je pense que c’est une solution qu’il vaut mieux éviter…

- Pourquoi ?

- Si vous préservez votre ressource stratégique qu’est l’eau souterraine profonde, vous n’avez pas besoin de stations de dessalement.

- Sauf si on continue dans la même politique agricole intensive…

- C’est ça. Il y a des choix à faire. Mais le fait d’annoncer des programmes d’investissement dans le dessalement montre que l’on est dans des réformes paramétriques sur les autres ressources en eau.

- Dans le Souss, la station fonctionne déjà et on dit que ça a réglé le problème hydrique dans la région…

- Ça peut régler le problème de l’eau potable, en effet, et de certains types de cultures très spécifiques. Ça peut être adapté par exemple aux fruits rouges ou à la tomate d’export, car ces cultures peuvent payer un prix de l’eau conséquent. Pour d’autres cultures, c’est beaucoup plus compliqué, et l’investissement devient difficilement rentable. On ne peut pas faire des céréales par exemple avec de l’eau qui provient du dessalement. C’est une question de coût.

Cette politique montre que l’on perpétue un peu un modèle où, à chaque fois que l’on manque de ressources en eau, on cherche une autre ressource, sans remettre en cause le modèle agricole qui met sous tension ces ressources. C’est pour ça qu’il faut écouter la crise. La fuite en avant, c’est cette solution du dessalement.

On reste dans des réformes paramétriques, on essaie d’ajuster certaines variables pour pouvoir continuer à faire la même chose. Or, la crise nous dit que l’on ne peut pas continuer à faire la même chose.

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