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Pascal Boniface : “Le conflit entre la Russie et l’Ukraine durera au moins jusqu’à la fin de 2022”

Quelques jours après les déclarations menaçantes du président Poutine d’utiliser l’arme nucléaire, le géopolitologue et fondateur de l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS) revient pour Médias24 sur l’escalade russe et l’issue inconnue de ce conflit.

Pascal Boniface : “Le conflit entre la Russie et l’Ukraine durera au moins jusqu’à la fin de 2022”

Le 23 septembre 2022 à 9h52

Modifié le 23 septembre 2022 à 9h52

Quelques jours après les déclarations menaçantes du président Poutine d’utiliser l’arme nucléaire, le géopolitologue et fondateur de l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS) revient pour Médias24 sur l’escalade russe et l’issue inconnue de ce conflit.

Médias24 : Les récentes déclarations du président russe Vladimir Poutine sur l’utilisation éventuelle d’armes nucléaires sont-elles à prendre au sérieux ?

Pascal Boniface : Il faut toujours prendre au sérieux les déclarations d’un chef de l’État, même si on peut penser qu’il cherche plutôt à faire peur et à dissuader les pays occidentaux d’intensifier la guerre qui lui est menée sur le front ukrainien.

En effet, il a rappelé que la doctrine officielle nucléaire russe est d’employer des armes nucléaires s’il y a une menace existentielle sur la Russie. S’il y a une atteinte à son territoire, on peut donc penser que Poutine brandit cette menace pour sanctuariser la Crimée et faire face aux Ukrainiens, qui estiment qu’il y aura toujours une guerre tant que la Crimée ne sera pas récupérée, alors que pour Poutine, la Crimée est une terre russe.

C’est par conséquent, certainement, un signal envoyé pour dissuader les Occidentaux et les Ukrainiens à se porter en territoire russe.

On ne voit pas pour le moment quelles peuvent être les bases d’un compromis entre les deux parties.

– Sept mois après le début du conflit, peut-on parler d’un essoufflement ou d’un espoir de résolution à court terme ?

– Pour l’instant, on ne voit pas quelles seraient les bases d’un compromis entre Poutine et Zelensky, car ce dernier veut non seulement récupérer les territoires perdus depuis le 24 février, mais aussi ceux perdus en 2014, en l’occurrence les républiques autoproclamées du Donbass, de Donetsk et de la Crimée.

Si Poutine renonce aux territoires conquis depuis le 24 février, les Russes ne manqueront pas de lui demander pourquoi il les a entraînés dans une guerre qui s’est transformée en échec avec autant de pertes humaines, et pour un résultat qui finira par se retourner contre la Russie.

Sachant qu’il ne peut pas se permettre un échec, sauf à remettre en cause la survie de son régime, on ne voit pas pour le moment quelles peuvent être les bases d’un compromis entre les deux parties.

– Selon vous, il y va donc de sa propre survie politique ?

– Absolument, car s’il peut rester au pouvoir par la répression – ce qu’il fait déjà en partie depuis des années -, dans le cas de figure actuel, on voit bien que sa légitimité, notamment après le décret de mobilisation partielle de 300.000 réservistes, est remise en cause par les Russes qui commencent à lui réclamer des comptes sur la manière dont il exerce son leadership.

La guerre devient impopulaire

– Sachant qu’il n’a jamais supporté l’effondrement du bloc soviétique, n’essaie-t-il pas de ressusciter l’empire russe d’une certaine manière, notamment avec les quatre référendums prévus ?

– Il essaie plutôt de montrer qu’il n’a pas fait cette guerre en vain, car ce n’est pas avec une partie du Donbass qu’il va reconstituer l’empire soviétique, qui était beaucoup plus étendu géographiquement.

Poutine essaie de limiter les dégâts pour pouvoir justifier, auprès de son opinion publique, d’avoir lancé son pays dans une guerre qui devient impopulaire du fait de l’absence de victoire totale.

Poutine estime que si l’Ukraine devenait un pays membre de l’OTAN, l’existence et la survie de la Russie seraient en danger

– Dans ce cas, qu’est-ce qui l’a poussé à accaparer des terres ukrainiennes ?

– Le président russe estime que son pays et l’Ukraine sont intimement liés historiquement et culturellement, et que si l’Ukraine devenait un pays membre de l’OTAN, l’existence et la survie de la Russie seraient en danger. Il perçoit en effet l’élargissement de l’OTAN, notamment à l’Ukraine et à la Géorgie, comme une menace directe sur la sécurité russe.

– Peut-on parler de paranoïa ou de profond sentiment nationaliste pour expliquer ce conflit ?

– Il est clair qu’il a une vision extrêmement nationaliste de la Russie et dominatrice sur les peuples voisins ; mais, pour être honnête, il y a aussi des demandes de sécurité de la Russie qui n’ont pas été prises en compte.

Poutine est en train de diminuer sa stature en mettant en avant une faiblesse militaire de la Russie par rapport à sa puissance du passé.

– Aurait-il commis une erreur magistrale d’analyse en se lançant dans cette guerre ? 

– En effet. Jusqu’ici, il avait réussi à se maintenir au pouvoir avec des méthodes brutales et autoritaires pour restaurer le prestige de la Russie dans le monde, alors que là, il est en train de diminuer sa stature en mettant en avant une faiblesse militaire de la Russie par rapport à sa puissance du passé.

– Les récentes victoires de l’armée ukrainienne ont-elles des chances de vaincre l’ogre russe ?

– Il y a deux scénarios : un effondrement total de l’armée russe ou un enlisement, car les Ukrainiens ont gagné une bataille mais pas la guerre face à une Russie qui, elle, continue de résister. On peut donc craindre que ce conflit se prolonge encore.

– Durant des années ?

– Au moins jusqu’à la fin 2022.

– Aujourd’hui, qui sont les alliés de la Russie ?

– Ceux qui votent avec la Russie sont la Syrie, la Corée du Nord, la Biélorussie, le Nicaragua, l’Éthiopie et l’Érythrée, à savoir des pays qui ne pèsent pas grand-chose dans le concert des nations.

Des alliés qui ne sont pas vraiment considérés et que l’on peut appeler des Etats parias, sans aura diplomatique vraiment développée.

– À l’image de l’Iran où se succèdent des manifestations violentes…

– C’est le même bloc, sachant que l’Iran a même approuvé la guerre déclenchée par Poutine, avec un soutien très fort que n’ont pas apporté les Chinois et les Indiens.

– S’agit-il d’une guerre contre l’Ukraine ou contre l’Occident ?

– C’est l’Ukraine qui a été envahie et pas l’Occident, mais les Occidentaux viennent soutenir les Ukrainiens dans cette guerre. Il n’y a, par conséquent, pas de guerre directe entre la Russie et les Occidentaux.

– Toutefois, l’Occident ne se prive pas d’armer massivement l’armée ukrainienne…

– C’est un simple soutien qui donne une guerre par allié interposé.

– Ne peut-on pas imaginer des troupes américaines ou européennes se joindre aux Ukrainiens ?

– Non, car ce serait le début d’un conflit mondial. Les Américains n’ont d’ailleurs pas cessé de marteler qu’ils n’entreraient jamais dans une guerre directe contre la Russie.

– La disparition physique de Poutine mettrait-elle fin à ce conflit ?

– Pas nécessairement, car Poutine est le produit d’un système et, avec ou sans lui, ce système restera en place. Partant de ce constat, il ne sera pas forcément remplacé par un démocrate pacifiste, mais plutôt par un dirigeant russe encore plus dur que lui.

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