Bonnes feuilles. Et si on faisait renaître le Conseil national du commerce extérieur ?
Ancienne conseillère auprès de plusieurs Premiers ministres, Nezha Lahrichi revient, dans "Le Pouvoir entre réalisme et illusion", sur une trajectoire passée au plus près de la décision publique. Le livre tient à la fois du témoignage, du portrait politique et de l’essai sur les dérives contemporaines du pouvoir. Médias24 en publie ici des bonnes feuilles consacrées au Conseil national du commerce extérieur, institution dont l’histoire contrariée résonne avec une question très actuelle : comment penser, organiser et anticiper le commerce extérieur marocain ?
Pendant onze ans (1994-2005), Nezha Lahrichi a été conseillère auprès de premiers ministres. L'économiste, première Marocaine à décrocher un doctorat en économie pour une thèse sur l'énergie et le Tiers-monde non-pétrolier soutenue au milieu des années 1980, aura donc côtoyé de près les sphères du pouvoir. Deux décennies plus tard, elle fait de cette expérience un compte rendu dans "Le Pouvoir entre réalisme et illusion", un livre qu'elle vient d'autoéditer au cours du mois de mars 2026. Mais pas que.
Cet ouvrage, qui fait quelque 200 pages, constitue en fait, en même temps, une synthèse des préoccupations sinon existentielles, du moins politiques, de la concernée, femme de gauche revendiquée, militante au long cours du parti de l'Union socialiste des forces populaires (USFP), et, à ce titre, de conviction féministe et progressiste qui va de soi. C'est d'ailleurs à cette aune première qu'elle juge les personnes de Abdellatif Filali, Abderrahmane Youssoufi et Driss Jettou au moment de leur faire le portrait dans les chapitres qui sont dédiés à ces anciens patrons de l'exécutif pour le compte de qui elle aura travaillé.
Sur Filali, par exemple, elle raconte que juste après sa nomination, en mai 1994, par le roi Hassan II, il fait savoir autour de lui qu'il est en quête d'un conseiller économique pourvu d'un profil auquel il se trouve que correspond parfaitement Lahrichi. "Mais c'est une femme", lui dit-on ; ce à quoi le défunt premier ministre, décédé en mars 2009 en France, rétorque, outré, que le "mais c'est une femme" était totalement hors de propos. Et c'est dès lors qu'il s'attache les services de l'autrice de "Le Pouvoir entre réalisme et illusion". "Son sens de la démocratie peut être illustré par la profondeur de son féminisme", relate Lahrichi.
Mais ces inclinations communes chez Filali, Youssoufi et Jettou, qui ont aussi en partage selon Lahrichi "discrétion et donc absence d'attitudes ostentatoires, sens de la diplomatie, grande humilité", tranchent aussi et surtout avec l'idiosyncrasie d'un homme politique appelé à devenir le tout premier chef du gouvernement de l'histoire du pays, dans le sillage de l'adoption de la Constitution du 1er juillet 2011 : Abdelilah Benkirane.
Entre ce dernier et Lahrichi, il y a certes un casus belli personnel que "Le Pouvoir entre réalisme et illusion" n'élude pas : en décembre 2014, Benkirane met fin aux fonctions de Lahrichi à la tête du Conseil national du commerce extérieur (CNCE), l'ancien organe national de concertation et de réflexion sur le commerce extérieur, au prétexte qu'elle ne présidait plus, depuis quelque deux ans, la Société marocaine d'assurance à l'exportation (SMAEX), chargée de couvrir les risques liés aux opérations d’exportation et d’accompagner les entreprises marocaines dans leur développement à l’international.
Or, s'il est vrai que c'est en tant que patronne de la SMAEX que Lahrichi avait été désignée, en mai 2011, aux commandes du CNCE, il n'en demeure pas que sa fonction était élective. Mais pourquoi Benkirane l'a-t-il eue en ligne de mire ?
Pour Lahrichi, il y a d'abord de façon évidente, en toile de fond, le programme du Parti de la justice et du développement (PJD), hostile à toute intégration de la femme dans le marché du travail. À cet égard, elle cite la fameuse intervention de juillet 2014 à la Chambre des conseillers du secrétaire général de la formation de la lampe, qui avait comparé les femmes actives à des "lustres" qui n'éclaireraient plus leurs foyers qu'elles auraient délaissés. "Le champ de la question de la femme (...) est le premier terrain d'application de la stratégie qui consiste à être au sein du système pour pouvoir le changer. Ainsi le taux d'activité des femmes, déjà faible, a reculé de 27 % à 19 % de 2011 à 2016 [période du gouvernement Benkirane, NDLR]", fait remarquer Lahrichi, en faisant aussi, par ailleurs, le parallèle entre le sort qui lui a été réservé et celui d'une ancienne dirigeante d'une institution publique dont "la confirmation à son poste est passée par la case de l'appel à candidatures dont les conditions ont été fixées par le gouvernement Benkirane". Conséquence, "il n'était donc pas difficile d'y inclure une condition qu'elle ne remplissait pas dans le cadre d'une commission exclusivement composée d'hommes".
Mais chez Benkirane, Lahrichi pense aussi retrouver la déclinaison d'un certain populisme, qui, dit-elle, "ne croit pas en la science, qui détruit sans savoir ce qu'il veut construire et qui illustre le nouveau visage de l'autoritarisme". Et de poursuivre : "Il considère que les élites sont mues par un dangereux appétit de pouvoir, alors qu'il était dévoré d'une grande ambition : ce n'est pas le moindre des paradoxes du populisme".
Et le fait est que ces traits ne sont, laisse entendre Lahrichi tout au long de son livre, ni le propre de Benkirane, ni celui du contexte marocain seul : ils procèdent, analyse-t-elle, d'une lame de fond planétaire, qui explique à la fois Donald Trump aux États-Unis et Narendra Modi en Inde, Benjamin Netanyahou en Israël et Giorgia Meloni en Italie. Et ce populisme, il est, surtout, à la fois de droite et de gauche, charriant l'ensemble de la classe politique traditionnelle, son fondement étant "la prétention d'incarner le peuple". À cette différence près que d'une part et de l'autre du spectre, pour citer la philosophe politique belge Chantal Mouffe, change seulement "la manière dont se polarise l'opposition entre "ceux d'en haut" et le "peuple"".
"Pour le populisme de droite, l'adversaire (et non l'ennemi) n'est pas le néolibéralisme mais l'affaiblissement du nationalisme. Le populisme de gauche serait alors l'agrégation des demandes démocratiques issues des valeurs fondatrices de la gauche pour contrer l'oligarchie économique : liberté, égalité, solidarité, ambitions collectives, etc.", expose Lahrichi.
Au total, ce sont plus d'une soixante-dizaine de pages qui sont consacrées à "la montée en puissance du populisme dans le monde", qui forment la troisième et dernière partie d'un livre qui d'abord s'attarde, en première partie, sur l'expérience personnelle de Lahrichi — du moins ses "fragments" — pour chercher à "appréhender le pouvoir politique au Maroc", avant de se saisir, en deuxième partie, de "la politique à l'ère du PJD" et plus particulièrement du personnage Benkirane.
Ci-après Médias24 publie les bonnes feuilles du livre. Nous avons choisi pour vous le chapitre réservé au cas du CNCE, à titre d'illustration du "politique" et de "ses émanations", selon les propres mots de Lahrichi. Il mérite lecture en ce qu'il met le doigt sur un véritable gâchis d'État, susceptible toutefois d'être à tout moment encore réparé par le décideur. Bonne lecture.
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Le politique et ses émanations : le cas du Conseil national du commerce extérieur
Mis en place en 1996, le Conseil national du commerce extérieur (CNCE) a accompagné le choix de l’ouverture du Maroc, dont le renforcement s'est fait à travers la signature de nombreux accords de libre-échange. Cette évolution a imposé sa transformation en vue de doter le pays d'un dispositif de veille stratégique et d'intelligence économique pour l'aide à la décision.
Le CNCE regroupe tous les intervenants, publics et privés, impliqués directement ou indirectement dans le commerce extérieur. Dans la sphère publique, il s’agit de plusieurs ministères horizontaux et sectoriels et de nombreuses institutions publiques comme l’OCP, BAM, l’Administration des douanes, l’ONDA, l’ODEP, l’ONCF, Maroc Export devenu l'AMDI, l’Office des changes, etc. Quant au secteur privé, il est représenté par la CGEM avec ses fédérations et ses associations professionnelles, l’ASMEX, les Fédérations des Chambres de commerce et d’industrie, d’agriculture et d’artisanat.
Le choix de cette composition mixte et surtout paritaire n’est pas fortuit : le commerce extérieur est une résultante d’une multitude de politiques et d’activités productives qui configurent le modèle de croissance du Maroc, d’où la composition du CNCE qui reflète sa vocation d’être un lieu de débats et d’échanges pour une jonction entre l’analyse et la réalité du terrain.
Mon élection à la tête du CNCE en 2011 s’est située dans le prolongement de ma fonction de PDG de la SMAEX, puisque j’ai été élue à ce titre. Cette élection mérite un détour, celui de la genèse du principe électif du président du CNCE.
Lorsque j'étais en charge de ce dossier à la primature, sa composition mixte m'avait inspiré pour faire la proposition de l'élection de son président, et non sa nomination, et ce, pour une durée de trois ans, de façon à assurer une alternance publique/privée. Je n'ai eu aucun mal à défendre ce choix devant feu le premier ministre Abdellatif Filali, un démocrate adepte de solutions justes en mesure de satisfaire toutes les parties prenantes. À aucun moment je n'ai pensé que le destin allait faire de moi la quatrième présidente de cette institution, après notamment Mourad Cherif et Noureddine Omary : une petite histoire qui a fait une grande histoire !
Dès ma prise de fonction à la tête du CNCE, l'indicateur qui m'avait le plus interpellée est le fossé entre les exportations réelles et les exportations totales, dont 70 % étaient constituées par les admissions temporaires, soit les intrants importés. Une valeur ajoutée locale dérisoire !
Le premier travail a donc concerné un diagnostic du commerce extérieur sur une longue période d’observation, de façon à cerner ses évolutions structurelles, affiner et analyser la nature de ses deux composantes : exportations et importations. Outre le fait que le déficit du commerce extérieur soit structurel depuis le milieu des années 60, le constat est qu’il résulte moins des faibles performances des exportations que de la forte augmentation des importations qui ont triplé en une décennie. Une lecture renouvelée du déficit extérieur a ainsi émergé, et, depuis, le curseur n’a plus été mis seulement sur la question du développement de l’offre exportable, devenue un refrain explicatif du déficit du commerce extérieur, mais aussi et surtout sur l'analyse des importations.
La transformation du CNCE avait également pour objectif de prendre le virage du "Big Data" et de l'information. L'organisation de l'assemblée générale en 2013 a été l'occasion de préciser que le catalyseur de changement clé à l'ère du numérique est celui des technologies de l'information, qui connaissent une avancée majeure : il s'agit de la création de solutions de stockage et de traitement de données massives (Big Data), qui étaient déjà en train de révolutionner l'information.
Le CNCE avait mis en évidence le fait que les analystes sont en mesure d'exploiter le volume considérable des données qui circulent sur la toile : pourquoi attendre les statistiques officielles d'un secteur, d'une activité ou d'un produit alors que les tendances peuvent être saisies avec plusieurs semaines, voire plusieurs mois d'avance ? La puissance des entreprises dépend de la capacité d'extraire ces données ! L'enjeu consistait, par conséquent, à maîtriser les données non structurées.
Deux dispositifs articulés ont été mis en œuvre par le CNCE, qui avait opéré sa mue pour se mettre au service de la compétitivité du Maroc à travers deux dispositifs :
1 - Une plateforme de veille qui couvre tout le processus de gestion de l’information, en s'appuyant sur de nouvelles solutions de stockage et de traitement des données ;
2 - Une plateforme de Business Intelligence, soit un système d'information décisionnel basé sur des solutions de données extraites de différentes sources et centralisées après avoir été structurées, organisées et constamment actualisées. Le résultat : une bibliothèque d'indicateurs prêts à l'emploi, en mesure d'accélérer la production des analyses et de toutes les publications du CNCE.
Le CNCE est un acquis pour le secteur privé. Sa transformation s’inscrit dans l’approfondissement de cet acquis, une transformation aboutie après cinq années de travail : deux pour l’étude menée par M. Abdellatif Maâzouz, alors ministre du Commerce extérieur, et trois ans pour son opérationnalisation. Un projet de loi a été préparé afin de mettre en harmonie le droit avec les faits et permettre un fonctionnement optimal de la concertation. Il prévoit notamment un comité d’experts dont la mission est d’organiser les interactions avec les partenaires du CNCE, privés et publics. Ces interactions ont été prévues dans le cadre de commissions spécifiques par domaine de réflexion à l’instar de tous les conseils mixtes privé/public et ce, pour organiser le dialogue, le partage d’idées et d’expériences nécessaires à l’adhésion aux choix de politiques économiques liées à la compétitivité de notre économie.
Telle n'était pas l'appréciation du chef du gouvernement, Abdelilah Benkirane, qui a interrompu tout ce processus juste au moment où il commençait à produire ses effets. Un populiste qui ne croit pas en la science, qui détruit sans savoir ce qu'il veut construire et qui illustre le nouveau visage de l'autoritarisme. Il considère que les élites sont mues par un dangereux appétit de pouvoir, alors qu'il était dévoré d'une grande ambition : ce n'est pas le moindre des paradoxes du populisme !
La décision d’internaliser la structure au sein du ministère du Commerce extérieur va à l’encontre de l’esprit du texte institutif du CNCE qui est son indépendance. Elle pose le problème du système de gouvernance, alors que la bonne gouvernance est érigée en principe constitutionnel. Énorme perte de capital immatériel et d’accumulation, clé du développement ! Énorme perte pour les exportateurs qui avaient, entre autres, des guides pays et des lettres de veille pour orienter leurs décisions, et, enfin, énorme perte pour la présidente du CNCE, dont la rémunération de trois années de travail a été bloquée par le chef du gouvernement qui a refusé de signer le décret relatif à cette rémunération.
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